« Les veuves » : l’émancipation des femmes peut-elle se faire sans celle des hommes ?
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  • « Les veuves » : l’émancipation des femmes peut-elle se faire sans celle des hommes ?

  • 4 décembre 2018
  • Synopsis : dans le Chicago d’aujourd’hui, quatre femmes d’origines très diverses, se retrouvent réunies à la suite du décès de leurs maris, survenu au cours d’un braquage qui a mal tourné. En plus de la douleur, elles héritent d’une dette qu’elles doivent rembourser sous peine de violentes représailles. Au lieu de succomber à leur sort, elles décident de l’affronter et de prendre leur destin en main. Ce film militant et plein de bonnes intentions, a malheureusement les défauts de ses qualités.

    Un film de braquage situé dans une société post-raciale

    Steve McQueen, réalisateur afro-britannique de 49 ans, utilise une nouvelle  fois sa caméra pour dépeindre un aspect de l’histoire ou de la société étatsunienne. Dans Shame (2011), il suivait la trajectoire d’un yuppie new-yorkais atteint d’une dépendance sexuelle sur fond d’une société ultra individualiste et concurrentielle. Dans 12 Years a Slave (2013), adapté du récit autobiographique de Solomon Northup, le réalisateur dénonçait l’oppression du système esclavagiste depuis le point de vue d’un homme noir libre tombé en esclavage.

    Les veuves rompt avec les films précédents de McQueen tant en termes formels que scénaristiques. Le film vise le grand public et mobilise tous les ressorts du thriller classique, à savoir les scènes d’action spectaculaires, le suspense, la violence ainsi qu’un rythme rapide et saccadé. L’originalité vient de ce que McQueen embrasse ici le film de casse mais en le détournant à sa manière. Il intègre notamment dans un genre habituellement masculin aux codes virils, quatre femmes placées de surcroit au cœur de l’intrigue. Il représente un pays issu du melting pot, et en passe de devenir une société post-raciale comme il le dit lui-même :

    Les États-Unis ne se sont pas seulement bâtis sur un génocide et sur l’esclavage, ils sont aussi le fruit de la réunion en un même lieu d’immigrants venus de partout et trimballant leurs histoires avec eux. Cette réunion a créé une nation, un pays. C’est ça la construction de l’Amérique, des gens venus des quatre coins du monde qui, pour être un peuple, doivent à un moment se rassembler, quelle que soit leur appartenance ethnique[1].

    Ce point de vue se traduit dans le choix de personnages aux origines ethniques et raciales diverses. Du côté des braqueuses, deux sont noires (Viola Davis et Cynthia Erivo), la troisième est latina (Michelle Rodriguez), tandis que la dernière (Elizabeth Debicki), blanche, est d’origine polonaise. On retrouve la même diversité dans le casting masculin : Colin Farrell, Brian Tyree Henry, Daniel Kaluuya, Garret Dillahunt, Liam Neeson, Manuel Garcia-Rulfo, entre autres.

    Pour McQueen, cette diversité d’acteurs et d’actrices constitue le fondement même des États-Unis d’Amérique. L’idée prend corps avec le couple central de cette histoire, un couple mixte formé par Veronica (Viola Davis) et Harry (Liam Neeson). La notion de melting pot se traduit aussi dans la réunion fortuite mais nécessaire de quatre femmes venant de milieux socioculturels très différents. Celles-ci ne peuvent survivre à la violence, à la corruption et à l’individualisme qui gangrène les États-Unis, que grâce à leur union, ce qui invite à lire le film depuis une perspective de genre.

    Les veuves – Copyright Twentieth Century Fox

    Féministe, militant et pédagogique

    Le scénario est en partie signé Gillian Flynn, romancière spécialisée dans le roman policier, autrice entre autres opus, de Gone Girl. Elle se distingue par son plaisir à dessiner des personnages féminins complexes et peu aimables. Grâce à ce travail d’écriture collectif, Les veuves passe haut la main le test de Bechdel[2] (qui mesure la représentation des femmes dans la fiction), contrairement à la plupart des films de cambriolage très souvent en proie au Smurfette principle (ou syndrome de la Schtroumpfette)[3].

    Le film se veut en effet résolument féministe. Dans Les veuves, Steve McQueen tente de déjouer tous les stéréotypes de la féminité. La protagoniste de cette œuvre, Veronica Rawlings, est une femme noire d’une cinquantaine d’années, appartenant à la classe moyenne supérieure et ancienne représentante du syndicat des enseignants de Chicago. Michelle Rodriguez incarne Linda Perelli, une mère latina de deux enfants et propriétaire d’un magasin de vêtements. Elizabeth Debicki donne vie à Alice Gunner, une blonde à la plastique d’une top model mais plus habile qu’elle n’en a l’air. Quant à Belle, incarnée par Cynthia Erivo, elle est une femme noire athlétique extrêmement débrouillarde et déterminée. Après la mort de leurs conjoints respectifs, elles refusent d’être cantonnées au rôle de victimes et de veuves éplorées.

    Les veuves s’attelle à suivre tout ce processus d’empouvoirement. Ces femmes mobilisent leurs savoirs, leurs intuitions et leur ruse pour atteindre leur but. On peut voir là une sorte d’allégorie du féminisme qui naitrait d’un besoin et d’une lutte communs. La sororité se construit dans le combat et non pas seulement en théorie. Ainsi, Veronica va progressivement se rapprocher d’Alice alors même que tout semble les opposer. Ces deux personnages sont d’ailleurs les mieux travaillés dans le camp des braqueuses. Veronica est une femme intelligente, mûre et amère à la suite d’un évènement traumatique. Elle est le cerveau et la cheffe de l’opération et assume une posture autoritaire et non dénuée de préjugés vis-à-vis de ses camarades de casse. Mais le personnage le mieux construit est celui d’Alice, une veuve victime de violence conjugale qui assume une activité d’escort girl et la mobilise pour s’émanciper. Non seulement elle apprendra à se défendre mais elle déploiera des qualités intellectuelles qui contrastent avec l’image traditionnellement associée à ce type de personnage féminin.

    Les veuves – Copyright Twentieth Century Fox

    Le film déploie par ailleurs un dispositif mettant en parallèle la violence des femmes et celle des hommes. Il s’agit là d’un choix pertinent qui rompt avec l’impensé de la violence au féminin. De manière tout à fait réussie, l’œuvre montre que les femmes sont aussi capables que les hommes d’organiser un braquage et de manier des armes. Elles apparaissent même comme plus fortes que les hommes.

    Un dernier élément intéressant du film est l’insertion des femmes dans le cadre familial et pas seulement en tant qu’épouses ou amantes mais aussi comme filles et surtout mères. Différentes scènes montrent que la charge familiale repose principalement sur elles (Linda et Belle). Futées et travailleuses, elles savent mieux gérer l’argent que les hommes et elles s’empressent de l’investir pour créer des microentreprises (boutique, salon de coiffure). Et la maternité joue un rôle central dans ces processus d’empouvoirement.

    Une vision essentialiste des sexes

    S’il est tout à fait louable de rompre avec l’image des femmes potiches ou victimes, le film de Steve McQueen n’est pas exempt de défauts. L’opposition entre le monde des hommes et celui des femmes aboutit fatalement à une essentialisation des sexes.

    D’un côté, à force de les glorifier sans montrer les paradoxes et les limites de l’alliance féminine, Les veuves aboutit à une idéalisation des femmes. Celles-ci ne semblent mues que par le besoin d’auto-défense, l’altruisme et l’amour. L’affirmation de soi ne s’explique que par le drame (notamment amoureux) dans leurs vies. Contrairement aux hommes, leur violence est une réaction à la souffrance et à la douleur.

    De l’autre côté, les hommes ne sont que des loups, pour eux et leur entourage. Ils n’agissent que par intérêt personnel, par cupidité et soif de pouvoir. Steve McQueen semble fasciné davantage par la violence des hommes que par celle des femmes. Quelques scènes d’une extrême violence – donnant à voir des hommes noirs, et qui n’apportent rien au scénario – tendent à le prouver. Elles invitent plutôt à penser la violence des hommes comme naturelle et indépassable. Or, il aurait été plus intéressant d’appréhender la violence masculine et féminine de manière plus dynamique et en interaction. Comment expliquer que les hommes s’embourbent dans cette violence destructrice ? Est-elle de même nature pour tous les hommes ?

    À cette dernière question, McQueen semble répondre par l’affirmative en évacuant rapidement la question raciale. Cela s’avère d’autant plus étonnant que le réalisateur se dit engagé sur cette question. S’il est vrai qu’il introduit une critique des crimes policiers dans son film, il place tous les hommes sur le même plan en termes de pouvoir et de violence, qu’ils soient blancs, noirs ou latinos. Or, tout comme il n’existe pas un groupe des femmes homogène, il n’y a pas non plus un camp d’oppresseurs identiques. La violence produite par les différentes catégories d’hommes s’explique par leurs rapports de pouvoir, ce que le film feint d’ignorer.

    Les veuves – Copyright Twentieth Century Fox

    Ainsi, le réalisateur met en parallèle deux hommes politiques, l’un blanc, l’autre noir, comme les deux faces d’une même monnaie. Le premier (Jack Mulligan interprété par Colin Farrell) est un conservateur, héritier d’une grande dynastie politique. Le second est Jamal Manning (Bryan Tyree Henry), un chef du crime organisé et qui se présente aux élections pour « se blanchir ». À travers ces deux personnages, McQueen reproduit les stéréotypes masculins de l’homme blanc rusé mais lâche et celui de l’homme noir délinquant et voleur.

    Les veuves part du projet louable qui consiste à visibiliser les actrices et de poser des questions féministes dans un univers dominé par les hommes. Le choix du film de casse pour y centrer son intrigue est à ce titre astucieux et transgressif. Cependant, à trop vouloir hisser les femmes sur un piédestal, il escamote le thème du pouvoir et surtout de l’émancipation de tout·tes. Le féminisme défendu pas McQueen conduit en réalité à une impasse. Car la libération des femmes ne passe ni par l’infériorisation des hommes ni par leur éviction de l’espace politique. Le réalisateur donne paradoxalement des armes aux détracteurs du féminisme qui accusent à tort le mouvement d’être une simple inversion des rôles sociaux.

    Notes

    [1] « Steve McQueen : « Le racisme à Hollywood est un fait et empêche des talents de percer », Télérama, 28 novembre 2018 .
    [2] Le test de Bechdel repose sur trois critères : 1) il doit y avoir au moins deux femmes dans l’œuvre ; 2) qui parlent ensemble ; et 3) qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.
    [3] Fictions qui n’intègrent qu’un personnage féminin dans des univers totalement masculins et androcentrés comme dans la bande dessinée de Peyo Les Schtroumpfs.

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