Libé et Joffrin, chiens de garde de l’antiracisme « à papa »

« On ne tire pas sur une ambulance, mais on autopsie un cadavre ».
Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary.

 

« Ces visages contestés de l’antiracisme ». C’est le titre du journal Libération du 04 avril 2016, qui consacre un dossier spécial à ce que le quotidien appelle « le nouvel antiracisme ». Un dossier qui s’accompagne évidemment d’un éditorial de son rédacteur en chef, Laurent Joffrin, qui met en garde ses lectrices et ses lecteurs contre un « Piège grossier ».

« Le « nouvel antiracisme» que nous décrivons pose plusieurs questions. D’abord parce qu’il est délibérément communautaire. »

Voilà le souci premier de Joffrin : le communautarisme sous couvert d’antiracisme. Lutter contre la négrophobie en tant que Noir-e-s, mais quelle idée absurde ! Ces militant-es brisent le pacte républicain colorblind qui veut que nous soyons tou-tes des citoyens libres et égaux en droit, mais isolés, atomisés, et sans autres attaches qu’une vague identité de citoyens-consommateurs.

Et effectivement, la situation avait déjà été décrite par un certain Jean-Paul Sartre, qui à ses heures perdues avait fondé avec des ami-es au début des années 1970 un quotidien appelé Libération : « L’antisémite reproche au Juif d’être Juif; le démocrate lui reprocherait volontiers de se considérer comme Juif ». (Réflexions sur la question juive, p.69)

En quelle année ces lignes ont-elles été écrites ? 1946 ? Ah ouais, quand même. Qu’il faille les mobiliser 70 ans après en dit long. Poursuivons.

« Les musulmans défendent les musulmans, les Noirs défendent les Noirs. Ainsi chacun s’occupe de sa paroisse, de son clocher, de son origine. Au nom d’une légitime autodéfense? Certes.
Encore faut-il le faire aussi au nom de valeurs communes, et non de simples réflexes communautaires. »

Voilà comment des luttes collectives, des initiatives pensées et réfléchies, qui se matérialisent sur le terrain pratique et théorique, sont totalement dépolitisées et ramenées à de simples « réflexes communautaires », opposés aux « valeurs communes ». Communes à qui d’ailleurs ? Faut-il emprunter aux valeurs de l’hégémonie bourgeoise-blanche pour lutter contre cette même hégémonie bourgeoise-blanche ?

livre-primbert-liberationComme il serait malvenu d’opposer à Joffrin des Fanon, Bennabi, Davis, Said, Lorde ou autres Césaire (tou-tes des communautaristes), c’est vers Sartre que nous nous tournons à nouveau :

« Ainsi le démocrate, comme le savant, manque le singulier : l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif » (p. 66-67).

Joffrin réplique que « Les républicains qui se sont mobilisés en faveur du capitaine Dreyfus n’ont pas seulement défendu un juif. Ils ont défendu un homme parce qu’il était homme. »

Sartre essuie ses lunettes et continue sa mise à nu du régime de justification antiraciste du démocrate, avec le maigre espoir de ramener à la raison son interlocuteur de fortune :

« Sa défense est de persuader aux individus qu’ils existent à l’état isolé. « Il n’y a pas de Juif, dit-il, il n’y a pas de question juive. ». Cela signifie qu’il souhaite séparer le Juif de sa religion, de sa famille, de sa communauté ethnique, pour l’enfourner dans le creuset démocratique, d’où il ressortira seul et nu, particule individuelle et solitaire, semblable à toutes les autres particules. » (Réflexions sur la question juive, p. 67)

On pourrait croire Joffrin mis KO, mais il fait mine de consulter son smartphone et poursuit sa fuite en avant dans l’absurde. Sartre, un peu fatigué, abandonne.

« Encore faut-il éviter cette malsaine concurrence des victimes qui attise les tensions au lieu de les apaiser. »

Serait-ce enfin une prise de position courageuse d’un Laurent Joffrin favorable à l’abrogation de la loi Gayssot ? Cette loi par laquelle le législateur s’octroie le pouvoir exorbitant de fixer l’histoire, et qui donne au juge le pouvoir de faire sanctionner tout manquement à celle-ci. Cette loi qui au nom du respect de la mémoire des victimes du judéocide nazi, trie parmi les populations dont on peut insulter la mémoire et contester les horreurs subies, et celles dont la mémoire doit être protégée par la loi. « Distinguer entre les victimes, ajoute Joffrin, n’est-ce pas les séparer, les affaiblir ? » Soupir.

« La deuxième inquiétude tient à un mot : islamophobie. Certes, les musulmans sont souvent attaqués en tant que musulmans, et derrière la critique de l’islam se cache souvent un préjugé «essentialiste» imputant aux musulmans des traits communs, présentés comme négatifs, qui découleraient de leur nature profonde. Mais pourquoi avoir voulu à toute force imposer ce mot ambigu, « islamophobie », dont chacun voit bien qu’il porte en lui un piège grossier ? Si tous ceux qui n’aiment pas l’islam sont catalogués comme racistes, l’antiracisme est détourné de son objet. Il se mue en défense de la religion. »

Là, 3 possibilités s’offrent à nous :

  1. Se moquer de ce brave Joffrin en lui rappelant que même François Hollande a employé le terme d’islamophobie (janvier 2015), et qu’être plus ringard que le président sur cette question, ce n’est vraiment pas glorieux ;
  2. Nous pouvons aussi prendre une grande inspiration et expliquer pour la 7 598ème fois en quoi l’islamophobie existe et pourquoi il est important de disposer d’un mot pour nommer cette réalité ;
  3. Mais nous pouvons surtout opposer Joffrin à Joffrin, pour lui montrer que la fin de son argumentation contredit le début, et lui dire également que l’islamophobie ne désigne pas les personnes qui n’aiment pas l’islam, pas plus que la rouxphobie ne désigne les gens qui ne mangent pas de carottes.
« Ces errements sont aussi le produit d’une théorie perverse. Le racisme anti-Noirs et antimusulman, dit-on, serait lié à un « impensé postcolonial » hérité du passé et qui affecterait peu ou prou l’ensemble de la société française. Ainsi tout Français, serait-il antiraciste, progressiste, anticolonialiste ou même musulman lui-même, serait sujet à cette mentalité inconsciente. »

Face à un tel interlocuteur, se lancer dans une explication de la théorie postcoloniale serait hasardeux. Il faut faire simple : mais oui Laurent, dans une société traversée de part en part par le racisme, même un musulman peut être raciste, alors ne parlons même pas des « antiracistes », des « progressistes » ou des « anticolonialistes » (notons d’ailleurs qu’on est soit musulman, soit progressiste, les deux à la fois c’est comme musulman-chrétien, c’est un peu compliqué).

Avertissement : le passage qui suit pourrait heurter l’intelligence des personnes attachées à l’idée que le racisme existe en France.

« Cette théorie essentialise la culture française, qualifiée de « postcoloniale » par nature, (alors que ses promoteurs se battent par ailleurs contre « l’essentialisme »), permet d’accuser de racisme à peu près n’importe quel acteur public, dès lors qu’il critique une religion. Ainsi Libération, qui a toujours soutenu la cause antiraciste, est-il traité de raciste par un exalté du Net, ancien porte-parole du CCIF. Ainsi on traite de raciste la ministre Laurence Rossignol, militante antiraciste de toujours, parce qu’elle a employé un mot avec maladresse. Ainsi est-il scandaleux, quoi qu’on pense de l’appel au boycott lancé par Elisabeth Badinter, d’assimiler la parole de la philosophe à une forme de racisme. Elle veut défendre l’individu émancipé contre la contrainte religieuse et la tradition, la liberté contre la communauté. Où est le crime? Ainsi on qualifie de raciste la loi qui prohibe les signes religieux ostensibles dans les salles de classe, alors qu’il s’agit d’une règle laïque qu’on peut contester mais qui n’a évidemment rien de « raciste ». »

Le gars finit en roue libre. On se frotte les yeux et puis on se dit qu’à force de creuser, le patron de Libé va vraiment finir par trouver du pétrole, ce qui pourra renflouer les caisses du journal. On se demande à la lecture de ce passage si le racisme existe dans ce pays et quelle est l’utilité des organisations antiracistes (fortement subventionnées) qui ont la sympathie de Joffrin.

Touche pas à ma nationMais le plus drôle c’est cette tendance – dont Joffrin n’a pas le monopole – qui consiste à essentialiser le racisme. Quand on est raciste, on l’est à vie. Pareil quand on est antiraciste. On a son petit badge, ou on ne l’a pas.

C’est comme ça que Laurence Rossignol (cofondatrice de SOS Racisme) devient une « militante antiraciste de toujours ». Elle est racialement antiraciste. Quand bien même elle forcerait sa nature et chercherait à dire quelque chose de raciste, elle n’y parviendrait pas la malheureuse.

Exit donc la question du racisme du gouvernement. Sauf bien sur si la droite revient aux affaires en 2017. Là, on pourra ressortir les « éditos » indignés et organiser des concerts pour lutter contre le « nouveau pas dangereux qui vient d’être franchi par… bla bla bla ».

Mais comme toute bonne chose à une fin (sauf la banane qui en a deux), Joffrin conclut son édito : « N’est-ce pas un piège pour le nouvel antiracisme que d’utiliser les mêmes ressorts que l’ancien racisme ? »

Ce n’est qu’en assimilant le « nouvel antiracisme » à l’ « ancien racisme » que Laurent Joffrin et ses acolytes peuvent continuer à être les chiens de garde de l’ « antiracisme à papa ».

Celui où nous autres racisé-es n’aurions surtout pas notre mot à dire.