« Ne pas être la voix des Africain-es, mais passer le micro » : entretien avec Elsa Miské

Démocratiser les contenus de narration numérique en Afrique, permettre l’élaboration et la diffusion de récits alternatifs et la création d’espaces médiatiques autonomes.

C’est le défi que s’est lancé Slice Up, une jeune structure qui souhaite former et donner à de jeunes producteurs les outils qui permettront de contrer – depuis l’Afrique – les récits formatés et le regard misérabiliste que portent trop souvent les médias européens sur le continent africain.

Pour mener à bien cet objectif, Slice Up a lancé une campagne de crowdfunding sur le site Ulule. Une collecte d’argent qui permettra de financer les prochaines formations, au Togo dans un premier temps, puis au Rwanda. Entretien avec Elsa Miské, cofondatrice de Slice Up.

Comment vous est venue l’idée de monter une structure comme Slice Up ?

Tout a commencé avec la Mauritanie, dont est originaire mon père. J’étais formatrice en communication digitale en France. La personne avec qui on montera par la suite Slice Up, Nicolas Baillergeau, a été contactée par l’ambassade de France en Mauritanie, qui lui a demandé de dispenser une formation au reportage vidéo à de jeunes journalistes. C’était uniquement pour la télé.

Nicolas est journaliste et formateur, il fait ça depuis longtemps. Au cours de sa carrière, ses sujets étaient fréquemment refusés par les chaines de télévision, notamment les sujets qui avaient trait à l’innovation en Afrique, une thématique qui lui tient à cœur. On lui proposait plutôt de faire des reportages sur le virus Ebola par exemple, y compris dans des pays où il n’existe aucun cas recensé, comme c’est le cas en Côte d’Ivoire. On lui suggérait aussi de mettre des Blancs dans ses reportages, pour que le public puisse s’ « identifier », ou encore de sous-titrer les intervenant-es, alors même que leur propos en français était totalement compréhensible. Tout cela l’a poussé à travailler de plus en plus de manière indépendante.

De mon côté, j’avais jusque-là travaillé dans la publicité et la communication, et là aussi ça ne me correspondait pas en terme de valeurs. Cela m’a permis d’apprendre un métier et je me suis mise à faire des formations. Quand on a eu l’opportunité d’aller former en Mauritanie, nous y sommes allé-es et c’était quelque chose de fort.

Dans quel sens dis-tu cela ?

Ce qui m’avait marqué, c’est que les jeunes et moins jeunes (ils et elles avaient entre 20 et 30 ans) étaient très doué-es avec les outils numériques, notamment les filles (rires). On a formé des journalistes qui étaient très doué-es en montage vidéo, et pas seulement. C’était incroyable de voir qu’en une semaine, on a pu atteindre notre objectif qui était de produire 3 reportages (ci-dessous un exemple de vidéo réalisée pendant la formation).

C’est un peu bateau de dire cela, mais l’Afrique est un continent jeune, avec des chaines de télévision souvent vieillissantes. Et quand on voit tout le dynamisme de la jeune population, on se dit qu’il est important de leur passer le relais.

C’est ce dynamisme et cette première expérience réussie à Nouakchott qui nous a poussé-es à continuer et à monter une structure afin de transmettre les outils techniques que nous maîtrisons pour que les jeunes parlent de ce dont ils ont envie de parler. En rentrant en France, on a commencé par créer un site internet, et c’est comme ça que l’aventure Slice up a débuté.

Dans le dossier de présentation de votre structure, vous dites que les formations en journalisme, sont à la fois trop rares et quand elles existent, sont inadaptées, notamment aux outils numériques. Peux-tu développer ?

Je ne suis pas spécialiste de tous les programmes qui existent sur le continent. Mais il est évident que les universités publiques ont moins de moyens que celles d’Europe ou des Etats-Unis, pour former aux métiers du numérique.

D’autant plus que ces formations ne peuvent pas être seulement théoriques et nécessitent du matériel (smartphones, ordinateurs, etc.) pour que les étudiant-es puissent s’exercer. Les écoles privées du continent ont plus de moyens, mais tout le monde n’a pas la possibilité de s’y inscrire.

En plus, nous souhaitons aussi former des personnes aux profils assez atypiques, qui ne sont pas nécessairement ou exclusivement des journalistes. Au Togo, par exemple, les personnes formées sont des gens qui font plein de choses en même temps et qui ont besoin de formations spécifiques pour produire des contenus qui ont un impact sur leur environnement, des contenus numériques qui sont en lien avec l’activité qu’ils peuvent avoir par ailleurs.

Pourquoi faire appel au crowdfunding et non à des financements publics ?

Pour plusieurs raisons. A notre retour en France après la formation en Mauritanie, on a approché plusieurs institutions, qui ont pu montrer un intérêt pour notre projet, mais cet intérêt avait du mal à se concrétiser. Comme on avait à la fois les compétences et les contacts nécessaires, et qu’on ne voulait pas attendre indéfiniment les réponses à nos démarches, on s’est dit tout simplement qu’on pouvait le faire par nous-mêmes et de manière indépendante.

Journalistes Nouakchott

Aaliya Abass et Houleye Kane, 2 journalistes formées à Nouakchott

On s’est dit que c’était mieux après tout de le faire par nous-mêmes, car cela nous donnait une plus grande marge de manœuvre. Nous n’étions pas obligé-es de nous adapter aux besoins et objectifs de chaque institution.

A titre personnel, comment tu en es venue là ?

Comme je l’ai dit, en France je fais de la formation en stratégie web et en création et diffusion de contenus. J’avais fait une formation à Alger, ce qui m’avait beaucoup plu. J’ai formé de jeunes artistes visuels, dans le cadre du projet Creatif Plus. Ca s’est très bien passé et je continue à suivre les jeunes qu’on a formé-es.

Parallèlement à cela, j’étais contactée par des connaissances ou des associations pour dispenser ponctuellement des formations, souvent sur les mêmes choses. J’ai eu envie de proposer quelque chose de sérieux, de concret, plutôt que de faire ça au compte-gouttes.

Surtout, je ne voulais pas que les gens soient dépendants de moi et que ça se passe toujours dans l’urgence. Je souhaitais trouver la manière de diffuser le plus rapidement possible et de la manière la plus efficace qui soit, mes compétences et celles de mon équipe.

Puisque tu parles de ton équipe, Slice Up ça pourrait devenir quoi dans 5 ans ?

On va bientôt lancer une plateforme sur laquelle rassembler les contenus des personnes qu’on forme, surtout que, comme je l’ai dit, nos formations débouchent sur la création de reportages vidéo. C’est une plateforme de contenus géolocalisés qui s’appellera Mapp’Up.

On va retourner à Nouakchott en novembre, pour assurer une continuité de la formation dispensée l’année dernière, et on va en profiter pour inaugurer cette plateforme là-bas. L’idée est de mettre en relation 2 communautés : les « geeks » d’Open Street Map (logiciel de cartographie libre), et des blogueurs qu’on a déjà formés. Ensemble, ils vont produire une carte interactive de Nouakchott, dans laquelle on pourra voir les vidéos à l’endroit précis où elles auront été réalisées. Ensuite, on ira le faire au Togo, et ainsi de suite.

Logo Slice Up
Dans 5 ans, Mapp Up sera je l’espère une plateforme très active et permettra de mettre en lien tous les blogueurs, qui pourront s’entraider, se rencontrer, etc. Fédérer les blogueurs, qui pourront eux-mêmes devenir formateurs : C’est ça l’idée. Ne pas chercher à être la voix des sans voix, mais passer le micro. Tout simplement.

Et toi comment tu te projettes dans 5 ans ?

J’espère bien sûr aider à la réussite de ce projet. J’ai aussi à côté de cela des projets liés à l’agriculture en Mauritanie. Etant donné qu’il n’y a pas encore d’agriculture intensive en là-bas, les sols et l’environnement n’ont pas été totalement pollués. Et au lieu de passer par cette phase-là de l’agriculture intensive, autant faire directement du bio ! Cela se fait déjà dans la majorité des exploitations en Mauritanie, et plus largement en Afrique. Mais c’est vrai qu’il y a des techniques comme la permaculture qui permettent d’optimiser la production tout en respectant les sols. C’est quelque chose que j’aimerais faire en parallèle de Slice Up.

Pour finir, où en est votre opération de crowdfunding ?

La campagne a suscité beaucoup d’enthousiasme, et nous en sommes ravi-es. Des blogueurs, y compris des blogueurs accomplis, ont manifesté l’envie de travailler avec nous. Beaucoup de gens ont pris contact avec nous pour des partenariats futurs, c’est très encourageant.

En termes financiers, nous avons déjà atteint 30% de notre objectif et il nous reste 13 jours pour atteindre l’objectif final. Cela dépend maintenant des personnes qui liront cet article (rires) et plus largement qui auront été intéressées par le projet que nous portons.

Merci à toi Elsa et bonne réussite pour votre projet, auquel nous croyons beaucoup.

Merci à vous.

Propos recueillis par Hayat et Rafik, pour Etat d’Exception.

Notes

Slice up forme gratuitement des jeunes producteurs de contenus en Afrique, pour qu’ils puissent se raconter eux-mêmes à travers des vidéos professionnelles. Pour participer à financer ces formations, contribuez à la collecte lancée sur le site Ulule (Slice Up est une association d’intérêt général : tout don d’un particulier donne lieu à 66% de défiscalisation).