Peggy McIntosh – Qu’est-ce que le privilège blanc ?

Qu’est-ce que le privilège blanc ? Ce concept est-il pertinent et efficace en matière de lutte contre le racisme ? A chacune de ces questions, nous répondrons dans des articles distincts. Pour définir ce que cette notion recouvre, l’article de Peggy McIntosh « Privilège blanc, déballer le havresac invisible », demeure incontournable. Rédigé en 1988, alors que McIntosh était directrice associée du centre de recherche en études de genre à Wellesley College (une université privée féminine en sciences humaines située près de Boston, dans le Massachusetts), ce texte, publié l’année suivante, a popularisé la notion dans les cercles académiques puis activistes états-uniens. Une version française est disponible depuis quelques années sur le net. Nous nous sommes appuyé-es sur cette version pour vous proposer cette traduction revue et corrigée.
– Etat d’Exception

 

En travaillant à introduire des notions d’études de genre dans les programmes universitaires, j’ai souvent remarqué le refus des hommes de reconnaître qu’ils étaient sur-privilégiés même s’ils pouvaient reconnaître que les femmes étaient désavantagées. Il leur arrive de dire qu’ils veulent contribuer à promouvoir la condition des femmes dans la société, l’université ou les programmes universitaires, mais ils n’arrivent pas ou ne veulent pas soutenir l’idée de diminuer le statut des hommes. Un refus qui se transforme en tabou entoure le sujet des avantages que les hommes gagnent par les désavantages des femmes. Ce refus protège les privilèges masculins d’être pleinement reconnus, diminués ou supprimés.

En pensant à la non-reconnaissance du privilège masculin comme phénomène, j’ai réalisé, puisque les hiérarchies dans notre société sont étroitement liées, qu’il y avait très probablement un phénomène de privilège blanc qui était nié et protégé à la fois. Comme personne blanche, j’ai réalisé qu’on m’avait dit que le racisme était quelque chose qui désavantageait d’autres personnes, mais on m’avait enseigné aussi à ne pas voir un de ses corollaires, le privilège blanc, qui me procure un avantage.

Je crois qu’on enseigne avec soin aux Blanc-hes à ne pas reconnaître le privilège blanc, tout comme on enseigne aux hommes à ne pas reconnaître le privilège masculin. Ainsi, j’ai commencé de manière spontanée à demander ce qu’est que d’avoir un privilège blanc. J’en suis venue à voir le privilège blanc comme un emballage invisible de biens non mérités, sur lesquels je peux compter en en profitant chaque jour, mais au sujet desquels j’étais « supposée » rester inconsciente.

Le privilège blanc est comme un havresac invisible et sans poids, de fournitures spéciales, de cartes, de passeports, de carnets d’adresses, de visas, d’habits, d’outils et de chèques en blanc. On m’a appris à voir le racisme uniquement dans des actes individuels méchants, et pas dans des systèmes conférant une prédominance sur un groupe. Décrire le privilège blanc rend quelqu’un à nouveau responsable. Si nous, dans les études de genre travaillons à révéler le privilège masculin, et demandons aux hommes de renoncer à certains de leurs pouvoirs, quelqu’un qui écrit sur le fait d’avoir des privilèges blancs doit, de la même manière, se demander : « l’ayant décrit, que dois-je faire pour le diminuer ou y mettre fin ? »

Après, j’ai réalisé combien les hommes fonctionnaient à partir d’une base de privilèges non-reconnus, et j’ai compris qu’en grande partie l’oppression qu’ils exercent était inconsciente. Ensuite, je me suis souvenue des reproches fréquents de femmes racisées [women of color] disant que les femmes blanches qu’elles rencontrent sont oppressives.

J’ai commencé à comprendre pourquoi nous sommes absolument considérées comme oppressives même quand nous ne nous voyons pas nous-mêmes ainsi. Je me suis mise à compter les circonstances dans lesquelles je jouis du privilège de la blanchité sans l’avoir mérité et combien j’ai été conditionnée à être inconsciente de son existence.

Mon éducation ne m’a pas donné une formation pour me voir moi-même comme une oppresseure, comme une personne injustement avantagée, ou comme une participante à une culture nuisible. On m’a enseigné à me voir comme une individue dont l’état moral dépendait de sa volonté morale individuelle. Ma formation a suivi le modèle souligné par Elizabeth Minnich : on enseigne aux Blancs à penser leur vie comme moralement neutre, normative et moyenne et aussi idéale, de sorte que lorsque nous travaillons au bénéfice d’autres, c’est considéré comme un travail qui « leur » permettra d’être davantage comme « nous ».

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Un privilège n’est pas une excuse pour la complaisance

 

Les effets quotidiens du privilège blanc

J’ai décidé d’essayer de travailler sur moi-même, au moins en identifiant certains des effets quotidiens du privilège blanc dans ma vie. J’ai choisi les circonstances que je crois, dans mon cas, se rattacher un peu plus au privilège de la couleur de peau plutôt qu’à la classe, la religion, le statut ethnique ou le lieu géographique bien que tous ces autres facteurs sont bien sûrs étroitement interconnectés. A ma connaissance, mes collègues, ami-es et connaissances afro-américain-es avec lesquel-les j’ai un contact quotidien ou fréquent en ce moment, ce lieu et ce temps de travail particuliers, ne peuvent pas bénéficier de la plupart de ces circonstances.

  1. Je peux, si je le désire, m’arranger pour être en compagnie de gens de mon groupe racial la plupart du temps.
  2. Je peux éviter de passer du temps avec des gens dont on m’a habituée à me méfier et qui ont appris à se méfier des gens comme moi.
  3. Si je dois déménager, je peux être pratiquement sûre de louer ou d’acheter un logement dans un quartier que je peux me permettre et où j’ai envie de vivre.
  4. Je peux être à peu près certaine que mes voisins dans ce lieu seront soit neutres soit aimables avec moi.
  5. Je peux aller faire mes courses seule, la plupart du temps, en étant assez sûre de ne pas être suivie ou harcelée [par le vigile].
  6. Je peux allumer la TV ou regarder la première page du journal et voir les gens de mon groupe racial largement représentés.
  7. Quand on me parle de notre héritage national ou de « civilisation », on me montre que ce sont les gens de ma couleur qui en ont fait ce qu’il est.
  8. Je peux être sûre que mes enfants recevront des éléments scolaires qui témoigneront de l’existence de leur groupe racial.
  9. Si je le veux, je suis presque sûre de trouver un éditeur pour cet article sur le privilège blanc.
  10. Je peux être pratiquement sûre qu’on entendra ma voix dans un groupe où je suis la seule membre de mon groupe racial.
  11. Je peux avoir la désinvolture d’écouter ou non la voix d’une autre personne dans un groupe où elle ou il est le seul membre de son groupe racial.
  12. Je peux aller dans un magasin de musique en comptant y trouver représentée la musique de mon groupe racial, dans un supermarché et y trouver les aliments de base qui correspondent à mes traditions culturelles, chez un coiffeur et trouver quelqu’un pour me couper les cheveux.
  13. Que j’utilise des chèques, des cartes de crédit ou du cash, je peux compter sur ma couleur de peau pour ne pas mettre en question l’apparence de ma fiabilité financière.
  14. Je peux m’arranger la plupart du temps pour protéger mes enfants de gens qui pourraient ne pas les aimer.
  15. Je n’ai pas à éduquer mes enfants à être conscients du racisme systémique pour leur protection physique quotidienne.
  16. Je peux être pratiquement sûre que les professeurs et les employeurs de mes enfants les tolèreront s’ils répondent aux normes de l’école ou du lieu de travail.
  17. Je peux parler la bouche pleine sans que des gens ne l’attribuent à ma couleur.
  18. Je peux jurer, ou porter des vêtements de seconde main, ou ne pas répondre à des lettres, sans que les gens n’attribuent ces choix à une mauvaise moralité, la pauvreté ou l’analphabétisme liés à ma race.
  19. Je peux parler en public devant un groupe d’hommes puissants sans mettre mon appartenance raciale en question.
  20. Je peux me débrouiller dans une situation difficile sans qu’on l’attribue à ma race.
  21. On ne me demande jamais de parler au nom de tous ceux de mon groupe racial.
  22. Je peux continuer à ignorer la langue et les coutumes des personnes racisées [people of color] qui constituent la majorité du monde sans ressentir dans ma culture la moindre conséquence pour une telle ignorance.
  23. Je peux critiquer notre gouvernement et dire combien je crains sa politique et son comportement sans être considérée comme une déviante culturelle.
  24. Je peux être à peu près certaine que si je demande à parler à « la personne responsable », je rencontrerai quelqu’un de mon groupe racial.
  25. Si un flic de la circulation m’ordonne de me ranger ou que l’inspection des impôts examine ma déclaration, je suis sûre que je n’ai pas été sélectionnée à cause de mon appartenance raciale.
  26. Je peux acheter sans difficulté des posters, des cartes postales, des livres d’images, des cartes de vœux, des poupées, des jouets et des magazines pour enfants représentant des gens de mon groupe racial.
  27. Je peux rentrer de la plupart des rencontres d’organisations auxquelles j’appartiens en me sentant en concordance, plutôt qu’isolée, pas à ma place, surpassée en nombre, pas écoutée, tenue à distance ou crainte.
  28. Je peux être à peu près certaine qu’une dispute avec un-e collègue racisé-e risque davantage de compromettre ses chances de promotion que les miennes.
  29. Je peux être à peu près certaine que si j’argumente en faveur de la promotion d’une personne d’un autre groupe racial, ou en faveur d’un programme centré sur la race, il y a peu de chance que cela pèse fort sur ma situation actuelle, même si mes collègues ne sont pas d’accord avec moi.
  30. Quand je déclare qu’il y a une question raciale en jeu, ou quand je déclare qu’il n’y en a pas, mon appartenance raciale m’accordera plus de crédibilité pour l’une ou l’autre position qu’à une personne racisée.
  31. Je peux choisir d’ignorer les évolutions dans les écrits de minorités et les programmes de militants minoritaires, ou les déprécier, ou apprendre d’eux, mais dans tous les cas, je peux trouver le moyen d’être plus ou moins protégée de conséquences négatives de n’importe lequel de ces choix.
  32. Ma culture ne me donne pas de grandes craintes concernant l’ignorance des perspectives et des pouvoirs de peuples de race différente.
  33. On ne m’a pas rendue pleinement consciente que ma silhouette, ma position ou mon odeur corporelle sont vus comme le reflet de mon groupe racial.
  34. Je peux m’inquiéter du racisme sans que ce soit considéré comme un intérêt propre ou une recherche de soi.
  35. Je peux accepter un travail chez un employeur qui pratique l’action positive [affirmative action] sans que mes collègues dans le travail me suspectent de l’avoir obtenu à cause de mon appartenance raciale.
  36. Si cela va mal un jour, une semaine, un an, je n’ai pas besoin de me demander si chaque épisode négatif ou chaque situation a des sous-entendus racistes.
  37. Je suis à peu près certaine de trouver des gens qui consentent à parler avec moi et à me conseiller pour mes prochaines étapes professionnelles.
  38. Je peux songer à des tas de choix sociaux, politiques, imaginatifs ou professionnels sans me demander si une personne de mon groupe racial serait acceptée ou autorisée à faire ce que j’ai envie de faire.
  39. Je peux venir en retard à une rencontre sans que ce retard ne soit attribué à mon appartenance raciale.
  40. Je peux choisir des lieux publics sans craindre que des gens de mon groupe racial ne puissent pas entrer ou soient maltraité-es dans les lieux que j’ai choisis.
  41. Je peux être sûre que si j’ai besoin d’assistance légale ou médicale, mon appartenance ne jouera pas contre moi.
  42. Je peux arranger mes activités de manière à ne jamais subir des sentiments de rejet dus à mon groupe racial.
  43. Si j’ai peu de crédit comme dirigeante, je peux être sûre que mon appartenance raciale n’est pas le problème.
  44. Je peux trouver facilement des cours universitaires et des institutions qui n’offrent d’attention qu’aux gens de mon groupe raciale.
  45. Je peux espérer trouver dans tous les arts un langage figuratif et un langage imaginaire qui témoignent des expériences de mon groupe racial.
  46. Je peux choisir de quoi couvrir une imperfection ou des pansements « couleur chair » qui correspondent plus ou moins à ma couleur de peau.
  47. Je peux voyager seule ou avec mon époux sans m’attendre à des ennuis ou une hostilité de ceux qui traitent avec nous.
  48. Je n’ai pas de difficulté à trouver un voisinage où les gens approuvent notre ménage.
  49. Mes enfants reçoivent des textes et des cours qui soutiennent implicitement notre forme d’unité familiale et ne les dirigent pas contre mon choix de partenariat domestique.
  50. Je me sentirai la bienvenue et « normale » dans les pratiques habituelles de la vie publique, institutionnelles et sociales.

Privilège Blanc

Insaisissable et fugitif

J’oubliais sans cesse chacune des prises de conscience de cette liste jusqu’à ce que je les mette sur papier. Pour moi, le privilège blanc s’est transformé en un sujet insaisissable et fugitif. La pression pour l’éviter est grande, car en le confrontant, je dois abandonner le mythe de la méritocratie. Si ces choses sont vraies, ce n’est pas un pays si libre, la vie n’est pas ce qu’on en fait ; beaucoup de portes s’ouvrent pour certaines personnes pour des qualités qui ne sont pas les leurs.

En déballant ce havresac invisible de privilèges blancs, j’ai fait la liste de circonstances de la vie quotidienne que je considérais comme allant de soi. Je ne pensais pas non plus qu’un quelconque de ces avantages pouvait être mauvais pour le détenteur. A présent, je crois que nous avons besoin d’une taxonomie de privilèges beaucoup plus fine, car certaines de ces variétés sont seulement ce que tout le monde aimerait pour chacun dans une société juste, alors que d’autres sont autorisés à ne pas savoir.

Je vois une constante qui traverse la matrice du privilège blanc, une constante de suppositions qui m’ont été transmises comme personne blanche. Il y avait terrain culturel réservé ; c’était mon propre terrain, et j’étais parmi celles et ceux qui pouvaient contrôler le terrain. Ma couleur de peau était un atout pour toute démarche qu’on m’avait apprise à vouloir faire. Je pouvais me voir comme appartenant à des courants majeurs et faisant fonctionner un système social en ma faveur. Je pouvais librement décrier, craindre, négliger ou être inconsciente pour tout ce qui était en dehors des formes de la culture dominante. Appartenant à la culture principale, je pouvais aussi la critiquer assez librement.

Le fait que mon groupe racial se soit construit confiant, confortable et oublieux, faisait que d’autres groupes apparaissaient sans confiance, sans confort et aliénés. La blanchité m’a protégée de beaucoup d’hostilités, de détresses et de violences, qu’on m’a subtilement formée à infliger en retour aux personnes racisées.

Pour cette raison, le mot « privilège » me semble à présent trompeur. Nous pensons habituellement qu’un privilège est un état de faveur, mérité ou conféré par naissance ou par chance. Cependant, certaines des circonstances que j’ai décrites ici agissent systématiquement en sur-renforçant certains groupes. Un tel privilège confère simplement une prédominance à cause de l’appartenance raciale ou du sexe d’une personne.

Force méritée, pouvoir immérité

Je veux, alors, faire la distinction entre la force méritée et le pouvoir immérité. Un privilège conféré peut sembler une force alors qu’en réalité c’est la permission de se soustraire ou de dominer. Mais tous les privilèges de ma liste ne sont pas nécessairement préjudiciables. Certains, comme l’espoir que les voisins soient corrects avec vous, ou que votre appartenance raciale ne joue pas contre vous au tribunal, devraient être la norme dans une société juste. D’autres comme le privilège d’ignorer des gens moins puissants, dénature l’humanité de ceux qui le détiennent ainsi que celle des groupes ignorés.

Nous pourrions au moins commencer à faire la distinction entre les avantages positifs, dont nous pouvons favoriser la propagation et les types d’avantages négatifs qui, s’ils ne sont pas rejetés, renforceront toujours les hiérarchies actuelles. Par exemple, le sentiment d’appartenir au cercle humain, comme disent les Amérindiens, ne devrait pas être considéré comme le privilège de quelques-un-es. Idéalement, c’est un droit non mérité. En ce moment, puisque seul-es quelques-un-es en jouissent, c’est un avantage immérité pour ces personnes. Cet article est le résultat d’un processus de prise de conscience que certains des pouvoirs que j’affirme au départ comme liés au fait d’être un être humain aux Etats-Unis, constituent un avantage immérité et confèrent une prédominance.

J’ai rencontré très peu d’hommes qui étaient sincèrement bouleversés par un avantage masculin systémique, immérité, et qui conférait une prédominance. Aussi, il y a des questions que moi et d’autres personnes comme moi nous posons. Sommes-nous comme eux ? Sommes-nous sincèrement bouleversées, même indignées, par un avantage racial immérité et qui confère un pouvoir ? Et, si c’est le cas, que faisons-nous pour le réduire ? De toute façon, nous devons travailler davantage à identifier comment ils agissent réellement sur notre vie quotidienne. Beaucoup d’étudiant-es blanc-hes aux Etats-Unis, peut-être la plupart, pensent que le racisme n’a pas d’effet sur eux parce qu’ils ne sont pas racisé-es ; elles et ils ne voient pas leur blanchité comme une identité raciale. De plus, puisque la race et le sexe ne sont pas les seuls systèmes à avantages en jeu, nous devons aussi examiner l’expérience quotidienne de l’avantage de l’âge, de l’origine ethnique, de capacités physiques, ainsi que l’avantage lié à la nationalité, la religion ou l’orientation sexuelle.

Les difficultés et les colères qui entourent la tâche de trouver des parallélismes sont multiples. Puisque le racisme, le sexisme et l’hétérosexisme ne sont pas les mêmes, les avantages qui y sont associés ne devraient pas être considérés comme les mêmes. De plus, il est difficile de démêler les aspects d’un avantage immérité qui repose plus sur la classe sociale, la classe économique, la race, la religion, le sexe et l’identité ethnique que sur d’autres facteurs. Pour autant, toutes les oppressions sont interconnectées, conclusion à laquelle étaient arrivés les membres du « Collectif de Combahee River » dans leur « Déclaration du féminisme noir » de 1977.

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Un facteur semble clair au sujet de toutes les oppressions qui s’emboîtent. Elles prennent à la fois des formes actives que nous pouvons voir, et des formes incorporées, qu’en tant que membres des groupes dominants, on nous enseigne à ne pas voir. Dans ma classe et la place que j’occupe, je ne me considérais pas comme une raciste parce qu’on m’avait appris à reconnaître le racisme uniquement comme des actes individuels de méchanceté par des membres de mon groupe, jamais comme des systèmes invisibles conférant une domination raciale non sollicitée à mon groupe depuis la naissance.

Il ne suffira pas de désapprouver le système pour le changer. On m’avait appris à penser que le racisme pourrait prendre fin si des individu-es blanc-hes changeaient leur attitude. Mais une peau « blanche » aux Etats-Unis ouvre de nombreuses portes aux Blanc-hes, que nous approuvions ou non la manière dont la prédominance nous a été conférée. Des actes individuels peuvent aider, mais ne peuvent pas mettre fin à ces problèmes.

Pour reformuler des systèmes sociaux, nous devons d’abord reconnaître leurs immenses dimensions invisibles. Les silences et les dénégations qui entourent le privilège, en sont ici l’instrument politique central. En protégeant un avantage non mérité et en accordant une prédominance à un sujet rendu tabou, ils maintiennent incomplètes les réflexions sur l’égalité et l’équité. La plupart des discours actuels des Blanc-hes sur l’égalité des chances me semblent avoir pour but l’obtention d’une position de domination, tout en niant que les systèmes d’oppression existent.

Il me semble que l’inconscience concernant le privilège blanc, tout comme l’inconscience concernant le privilège masculin, est gardé secret pour la majorité des Etats-Unien-nes dans le but de maintenir le mythe de la méritocratie, le mythe qu’un choix démocratique est accessible à chacun-e de manière égale. Maintenir la plupart des gens dans l’ignorance que la liberté d’une action pleine d’assurance n’existe que pour un tout petit nombre de personnes, soutient ceux qui sont au pouvoir et sert à conserver le pouvoir dans les mains des mêmes groupes qui en possèdent déjà la plus grande partie.

Bien qu’un changement systémique demande des décennies, il existe des questions pressantes pour moi et, j’imagine, pour d’autres personnes comme moi, sur la prise de conscience des avantages que procure le fait d’avoir la peau claire. Qu’allons-nous faire de cette connaissance ? Comme nous le savons, en observant les hommes, c’est une question ouverte : soit nous choisissons d’utiliser un avantage immérité, soit nous utilisons une partie du pouvoir qui nous est attribué arbitrairement pour essayer de reconstruire des systèmes de pouvoir sur une base plus large.

 

Notes

Ce texte est extrait de l’article original de Peggy McIntosh sur le privilège blanc, intitulé « Privilège masculin et privilège blanc : un compte-rendu personnel pour voir les correspondances à travers le travail sur les études de genre », document de travail 189 (1988), Centre de recherche en études de genre, Wellesley College, Massachusetts.

White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack (Privilège blanc : déballer le havresac invisible), a été publié pour la première fois dans Peace and Freedom Magazine, juillet-aout 1989, pp. 10-12, une publication du Women’s International League for Peace and Freedom (Philadelphie).

Traduction revue et corrigée par LQP et RC, pour Etat d’Exception.