Plus aucun gilet jaune ne scande « la police avec nous »
ALAIN JOCARD/AFP
  • Analyses
  • Plus aucun gilet jaune ne scande « la police avec nous »

  • 26 février 2019
  • La relative complaisance policière et médiatique entraperçue après l’Acte I du 17 novembre 2018, a vite cédé la place à une répression massive qui se déploie sur plusieurs fronts. Cette répression a révélé au plus grand nombre – et de manière tardive – des pratiques qui ne touchaient jusqu’alors que les groupes minorés.

    Avant et après chaque samedi de mobilisation, chaque nouvel Acte des « gilets jaunes », les grands médias annoncent ou font mine d’observer les signes d’ « essoufflement » de la contestation, sans jamais bien sûr mettre en lien ce soi-disant « essoufflement » avec la brutalité[1] opposée à toutes celles et tous ceux qui manifestent depuis l’automne 2018.

    Il a fallu que circulent durant des semaines sur les réseaux sociaux les images de visages mutilés par les tirs de LBD, de mains arrachées par les grenades lacrymogènes, pour que les médias dominants daignent enfin évoquer la répression inouïe qu’affronte sidérée une frange de la population qui jusque-là n’avait jamais été exposée à de telles brutalités.

    Si nous sommes loin de la sauvagerie qui fut celle du 17 octobre 1961, la brutalité des forces de l’ordre s’apparente aujourd’hui à une véritable entreprise de terrorisation de la population. Bien que le maintien de l’ordre en France ait toujours été brutal, le durcissement de la répression auquel nous assistons aujourd’hui est réel.

    Lois scélérates

    En plus de déployer cette brutalité destinée à punir les manifestants et à dissuader quiconque voudrait les rejoindre, la majorité actuelle a repris à son compte et fait voter par l’Assemblée nationale la proposition de loi LR « visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations » (dite loi « anticasseurs »), qui perpétue une riche tradition républicaine de lois scélérates.

    Les premières lois qualifiées ainsi ont été celles de 1893 et 1894 prises contre les mouvements anarchistes dans le sillage notamment des actions spectaculaires que constituent l’explosion d’une bombe lancée par Auguste Vaillant à la Chambre des députés le 9 décembre 1893 (explosion qui ne fera aucun mort ni blessé grave, la séance parlementaire s’étant même poursuivie), puis de l’assassinat l’année suivante du président Sadi Carnot à Lyon par l’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio[2] . Créant de véritables délits d’opinion et d’expression, ces lois serviront à condamner les adversaires du pouvoir au bagne ou à la relégation[3].

    Des lois de même nature ont d’ailleurs été votées à toutes les périodes de forte conflictualité sociale et politique, et l’on est frappé de voir à quel point le régime de justification du pouvoir se répète : il s’agit toujours d’ « assurer la sécurité des biens et des personnes », de « lutter contre les atteintes à l’ordre public ». En somme, de limiter les libertés individuelles au nom de la sauvegarde de la démocratie…

    Une nouvelle loi « anticasseurs »

    La future loi « anticasseurs » avait été précédée par celle du même nom adoptée en 1970 dans le sillage des manifestations étudiantes et syndicales de mai 1968. Abrogée après l’arrivée de Mitterrand au pouvoir en 1981, cette loi avait fait l’objet de plusieurs tentatives de rétablissement. C’est donc sous Macron qu’elle verra à nouveau le jour.

    D’après ce texte, qui doit encore être discuté et voté par les sénateurs en mars, les préfets pourront prononcer des interdictions de manifester à l’encontre de certaines personnes, ce que jusque-là seul le juge judiciaire pouvait faire, et seulement à la suite d’une condamnation pénale. Les personnes interdites de manifester seront inscrites (le temps de l’interdiction) au fichier des personnes recherchées.

    Le texte autorise également les officiers de police judiciaire à fouiller les bagages et véhicules qui se trouvent à proximité d’une manifestation, dans le but notamment de chercher des « armes par destination », c’est-à-dire à peu près n’importe quel objet, en particulier les outils que n’importe quel conducteur possède dans son véhicule.

    Par ailleurs, le fait de « dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime » pourra être puni d’une peine d’emprisonnement d’un an et de 15 000 euros d’amende. Les personnes dont le visage est masqué pourront être interpellées et placées en garde à vue. Il leur reviendra ensuite d’apporter la preuve du « motif légitime » pour lequel elles étaient masquées.

    Enfin, si aujourd’hui l’Etat indemnise les personnes qui ont subi des dégradations lors de manifestations, il pourra désormais se retourner contre les auteurs des faits pour qu’ils le remboursent à leur tour, quand bien même ces auteurs présumés n’auraient pas été condamnés par la justice pour ces actes.

    Le précédent des manifestations pour Gaza

    La pratique en amont des rassemblements d’arrestations dites préventives n’est pas nouvelle ; elle avait déjà été testée à l’été 2014 lors des manifestations en soutien aux populations palestiniennes de Gaza bombardées par l’armée israélienne. Des interdictions de manifester avaient même à l’époque été prononcées à Paris et à Nice, sans susciter plus de protestations que cela de la part d’une gauche parlementaire qui qualifie aujourd’hui les mêmes pratiques d’antidémocratiques.

    C’est là un des enseignements que l’on peut tirer de la pratique du maintien de l’ordre en France : les lois, mesures et pratiques d’exception sont toujours ciblées. Elles sont prises dans un premier temps contre une partie seulement de la population : les migrants, les Rroms, les « islamistes », les jeunes ou moins jeunes des « cités », les syndicalistes, les activistes politiques de tous bords, y compris les groupes d’extrême-droite. C’est la raison pour laquelle une grande partie de la population ne se sent pas concernée par ces mesures. Jusqu’au jour où le pouvoir la désigne comme ennemie.

    Quand la répression politique vise des personnes dont le combat parait éloigné du nôtre ou même nos ennemis idéologiques, il ne faut pas faire preuve d’opportunisme politique et s’en satisfaire, mais rester fidèle à ses principes. Parce que la répression alimente sa propre logique. Les mesures prises contre d’autres seront immanquablement prises contre soi.

    La Cour de sûreté de l’Etat en est un très bon exemple. Créée à la fin de la guerre d’Algérie pour juger les crimes de l’OAS, elle juge à partir de mai 68 des militants gauchistes comme ceux de la Gauche Prolétarienne, ou ceux d’Action directe à la fin des années 1970[4].

    De la répression des minorités à celle des « gilets jaunes »

    Si l’on peut comprendre le sentiment de frustration qui peut habiter certain.es d’entre nous, reprocher aux « gilets jaunes » et à leurs soutiens leur silence quand la répression s’abattait par exemple sur les révoltés de 2005 en banlieues, sur les manifestants pour Gaza en 2014, ou sur les milliers de familles musulmanes perquisitionnées durant l’état d’urgence, mène malheureusement à une impasse politique.

    C’est oublier en outre qu’au sein même des groupes minorés, la dénonciation des brutalités policières n’est le fait que d’une infime minorité d’activistes qui a toutes les peines du monde à mobiliser largement sur ces questions. C’est oublier enfin que parmi nous, certain.es ne se sont mis.es à dénoncer la répression qu’après avoir été directement touché.es par elle.

    Il est regrettable qu’il ait fallu attendre ces dernières semaines pour que le grand public découvre la brutalité du maintien de l’ordre, ses mutilations policières et ses condamnations expéditives, le plus souvent après des procès en comparution immédiates. Mais nous pouvons également relever que cette répression massive a révélé au plus grand nombre le visage brutal et autoritaire d’un pouvoir qui ne tient plus que par sa police, sa justice et ses médias aux ordres. Trois mois après le déclenchement du mouvement, plus aucun gilet jaune ne scande « la police avec nous ».

    Notes

    [1] Sur la différence entre les notions de « violence » et de « brutalité », voir l’article « Dialectique de la brutalité et de la violence » publié le 4 février 2019 sur le site Lundi Matin.

    [2] Vaillant et Geronimo seront tous deux condamnés à mort et guillotinés au cours de l’année 1894.

    [3] Sur ces lois scélérates, voir l’article de Gilles Manceron dans l’ouvrage collectif Contre l’arbitraire du pouvoir, paru en 2012 aux éditions La Fabrique.

    [4] Sur l’histoire de cette juridiction d’exception supprimée par François Mitterrand en 1981, voir Vanessa Codaccioni, Justice d’exception, L’Etat face aux crimes politiques et terroristes, CNRS Editions, 2015.

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