Police, illégitime violence : sortir de l’opposition entre bons et mauvais policiers
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  • Police, illégitime violence : sortir de l’opposition entre bons et mauvais policiers

  • 1 octobre 2019
  • Diffusé le 28 septembre 2019 sur Public Sénat, le documentaire de Marc Ball comporte de nombreuses séquences fortes, mais repose en définitive sur une série d’oppositions simplistes : violences policières illégitimes / violences policières légitimes, jeunes sans histoires / jeunes voyous, bons flics / mauvais flics. Vouloir traiter un sujet avec nuance et de manière non dogmatique est une chose. Faire l’éloge de la police de proximité et se demander comment améliorer les rapports entre jeunes et policiers est une position idéologique qui admet la nécessité d’une police qui soit un corps séparé et coercitif.

    Police, illégitime violence. Le titre annonce d’emblée la démarche engagée de ce film-documentaire qui s’ouvre sur une séquence filmée par les policiers, où l’on voit et entend de jeunes personnes protester contre la récurrence des contrôles. Une fonctionnaire de police assène avec autorité : « Ici on est dans un Etat de droit, c’est la République française, donc contrôle de police, on se tait et on obéit. Point barre. » Le ton est donné.

    La voix-off nous apprend que ces policiers portent des caméras sur décision du procureur à la suite de la plainte collective pour violences aggravées sur mineur.es déposée par 18 habitant.es de la cité Rozanoff dans le 12ème arrondissement de Paris. Cette plainte fait suite aux incessants contrôles, brimades et humiliations subies par ces personnes de la part d’une brigade en particulier. Les images tournées ont été versées au dossier judiciaire et le réalisateur, Marc Ball, a pu utiliser ces documents de première main.

    Des jeunes présents-absents

    Le documentaire se compose de plusieurs parties assez distinctes les unes des autres, donnant l’impression de passer en revue une série de thématiques dont très peu font l’objet de réels développements. La parole est donnée dans un premier temps aux plaignant.es, à leurs soutiens (parents, éducateurs, membres de l’association « Place aux jeunes », avocats, etc.). Vient ensuite le tour des habitant.es. Ces personnes se disent excédé.es par les nuisances dans le quartier devant le maire-adjoint chargé de la sécurité et de la délinquance venu les écouter et les soutenir. En marge de la réunion, une habitante use de la ritournelle des parents démissionnaires et déclare que jamais ses enfants n’ont trainé dehors. Elle demande ensuite avec véhémence : « Qu’est-ce qu’ils foutent dehors ? ».

    Ces propos restent en suspens et sont suivis de quelques plans où l’on voit des jeunes effectivement dehors, assis sur des bancs, à passer le temps. La parole est redonnée à une autre habitante du quartier, cette fois sympathique et sans préjugés contre les jeunes. Interviewée à son domicile, elle déclare : « Ca n’a rien d’extraordinaire d’être un jeune et de vouloir être dans un lieu public sans contrainte d’adultes ». Ce passage est intéressant et dit quelque chose du dispositif du film, révélant son principal défaut : la parole des jeunes est essentiellement illustrative. Si les personnes qui subissent le harcèlement policier ont bien voix au chapitre, les questions qu’elles soulèvent sont rarement creusées, ce qui finit par affaiblir considérablement leur propos. Pourquoi les jeunes de ce quartier sont-ils dehors ? On aurait aimé le savoir directement par eux plutôt que par la voix d’une habitante, aussi sympathique soit-elle.

    Au sortir de la décision qui condamne trois policiers à des peines de cinq mois avec sursis pour violences illégitimes sur mineurs, le tribunal ayant pointé la responsabilité collective du commissariat dans la mission confiée à la brigade incriminée, on retrouve avocat.es et éducateurs attablés à un café. Aucune trace des plaignant.es qui semblent avoir disparu.

    L’avocat Sliim Ben Achour revient sur le terme d’ « indésirables » dont on apprend au cours de l’audience qu’il est utilisé dans les logiciels de main courante pour désigner ceux qui troublent la tranquillité publique. Pour lui, cette question est « abyssale ». Qu’en pensent là aussi les plaignant.es ? Qu’est-ce que ça fait d’être considérés comme « indésirables » ? Est-ce que cette qualification les choque ou sont-ils si souvent exposés à de tels propos qu’ils n’y prêtent plus attention ? Encore une fois, leur point de vue sur ce sujet est absent.

    Le réalisateur évite l’écueil des sociologues et experts qui viennent reformuler en termes savants la parole profane des habitants. Mais les récits des jeunes ne sont pas mobilisés aux fins d’analyse mais uniquement comme descriptions de la « dérive policière ». Filmer ces habitants dans leur quotidien et leur intelligence aurait certainement nécessité que le documentaire explore plus à fond les propositions de ces jeunes, comme celle consistant à contester la nécessité des contrôles d’identité. De même que les images de manifestations dans la deuxième partie du film tombent à plat et semblent sans rapport avec le propos initial. Quel lien y a-t-il entre ces manifestations et les jeunes du quartier Rozanoff ? Y sont-ils allés ? Quel impact a une manifestation sur la pratique policière sur le terrain ?

    Police, illégitime violence – Talweg production

    Bons et mauvais policiers

    Passé le premier tiers, le documentaire s’éloigne de sa perspective locale pour s’intéresser aux conditions de travail des policiers et « au nouveau modèle de police qui s’est imposé depuis les années 2000 ». Jules nous apprend que la politique du chiffre – qui s’est traduite par une chasse aux petites infractions – a remplacé le travail d’enquête, entrainant une dégradation de ses conditions de travail de policier, elle-même renforcée par le manque d’effectifs. La voix-off ajoute : « la course aux chiffres a nourri le rejet des policiers dans les quartiers populaires. Deux camps se sont formés et le lien s’est rompu. ». Quand ce lien a-t-il été noué ? A-t-on interrogé des habitant.es plus agé.es du quartier Rozanoff ou d’ailleurs pour savoir ce qu’il en était dans le passé ? La police, c’était vraiment mieux avant les années 2000 ?

    Le choix d’interviewer des policiers se justifie parfaitement dans le documentaire tant il est essentiel de recueillir la parole du bourreau et non uniquement celle de la victime. A condition que cette parole policière ne soit pas formatée et convenue comme l’est dans le film celle de Frédéric Lauze, directeur de la sécurité publique du Val-d’Oise, qui déroule son argumentaire et affirme que les policiers fautifs sont systématiquement et durement sanctionnés.

    En donnant la parole à des policiers qui portent un regard critique sur les pratiques de leurs collègues, décrites comme « minoritaires[1] », le film s’enlise dans l’impasse que constitue l’opposition entre bons et mauvais policiers. Une démarche qui part certainement d’une intention louable (ne pas mettre tous les policiers dans le même panier), mais qui traduit une position difficilement tenable si l’on souhaite examiner le problème en profondeur, c’est-à-dire dans ses dimensions proprement historique et institutionnelle.

    Police, illégitime violence – Talweg production

    Il ne s’agit pas de « sauver les policiers » en essayant à tout prix de démontrer que les « exactions » ne seraient le fait que d’une minorité d’entre eux, ou – symétriquement, mais cela revient au même – en insistant sur ceux qui adoptent une attitude empathique vis-à-vis des populations minorées. Il s’agit plutôt de donner à voir et de prendre au sérieux une perspective minoritaire (parce que justement minorée) à partir de laquelle appréhender la question. Or le documentaire confirme à travers une intervention de la voix-off en toute fin de film que ce n’est pas cette perspective-là qui est au centre du propos mais celle d’une population majoritaire (que l’on imagine blanche et non-banlieusarde) peu au faite de ces réalités et que le film entend sensibiliser :

    Loin d’attiser le rejet de l’autre, cette colère est au contraire la revendication d’une appartenance commune à ce pays dans l’espoir qu’un jour la réalité de quelques-uns devienne un enjeu de société pour chacun d’entre nous[2].

    La loi : horizon politique indépassable

    La première intervention de la voix-off en tout début de documentaire pose le cadre politique et historique à l’intérieur duquel sera examinée la question des « violences policières illégitimes » : « Dans les quartiers populaires de toutes les villes de France, la confiance est perdue entre les jeunes et la police. Le moindre contrôle d’identité porte en lui les germes d’un possible dérapage, une rébellion ou une bavure. »

    Si le choix du terme de « bavure » est significatif, ce qui frappe tout au long du film c’est l’absence de questionnement sur l’opportunité des contrôles (à l’exception notable d’un jeune habitant qui se dit pour leur suppression pure et simple), alors même que ces pratiques sont au cœur du sujet. Ce cadre idéologique, que l’on peut qualifier de légaliste ou républicain, borne les limites politiques d’un film qui n’entrevoit aucune riposte face aux brutalités policières qui ne soit institutionnelle. Une riche histoire des luttes contre les crimes policiers, qui ne se limitent pas à quelques manifestations sporadiques, existe pourtant dans ce pays.

    Devant la difficulté, sinon l’impossibilité, d’obtenir justice et réparation devant les tribunaux (ce que le documentaire relève lui-même), on aurait pu s’attendre à ce que le film prenne sérieusement acte de cet état de fait tout en laissant entrevoir d’autres pistes de résistance que les seuls recours aux tribunaux. Le réalisateur a plutôt choisi de contourner l’obstacle en passant de la situation locale parisienne décrite plus haut, à celle qui a cours à la cité Champagne à Argenteuil (95), où des jeunes ont là aussi décidé de porter collectivement plainte contre la police.

    Enfermé dans le cadre légaliste qu’il a posé au début, le film reconduit à l’identique le même dispositif : de jeunes habitants qui se plaignent de la pratique policière et la volonté de saisir les tribunaux en réponse. Avec cette fois une maigre proposition par le biais de la voix-off : « Face à la difficulté de porter leurs affaires en justice et face au silence des institutions, les meilleures défenses que possèdent ces habitants des quartiers sont les vidéos de leurs téléphones portables. »

    Depuis bientôt un an et le déclenchement du mouvement des « gilets jaunes », nos réseaux sociaux sont chaque semaine emplis d’images de brutalités policières exercées contre des femmes et des hommes de tous âges. La diffusion de ces images n’a jamais eu pour effet d’éroder la brutalité des techniques de maintien de l’ordre. Certains policiers coupables de violences manifestes sur des manifestants ont même été décorés par le ministre de l’Intérieur. Si comme l’affirme dans le film un policier qui a dénoncé durant 20 années les exactions de ses collègues, ce « système est irrécupérable », le recours aux téléphones portables n’y changera rien.

    Police, illégitime violence – Talweg production

    Conclusion

    Il existe une très forte polarisation politique autour de la question des crimes policiers, qui se manifeste tout d’abord dans le choix des mots (violences, violences illégitimes, bavures, etc.). Principe de non simultanéité oblige, tout documentaire qui traite de ce sujet doit au préalable trancher la question de la perspective adoptée : depuis quelle subjectivité est-ce que l’on rend compte de ces réalités ? Tout aussi essentielles sont les questions du dispositif, de l’espace que l’on crée pour permettre aux spectateurs d’exercer leurs facultés critiques, du discours que l’on tient au-delà du récit en tant que tel, etc.

    Parce qu’ils dénoncent les violences policières et donnent à voir une réalité très souvent niée sur les grands médias (qui se contentent dans les cas les plus graves d’exactions policières d’opposer deux camps aux responsabilités équivalentes), certains films paraissent écrasés par leur sujet. Existe ainsi une injonction morale implicite à les soutenir. Le documentaire défend le camp du Bien. Le documentaire fait le Bien. Comme souvent, et pour poursuivre cette métaphore religieuse, le diable se cache dans les détails.

    En voulant traiter le sujet avec pragmatisme, c’est-à-dire sans recourir à un discours d’expertise en surplomb, Police, illégitime violence se démarque de beaucoup d’autres films par ses respirations, le rythme volontairement lent qu’il adopte, et par la latitude qu’il laisse à de nombreux acteurs de s’exprimer. Mais en voulant adopter toutes les perspectives à la fois, en faisant dériver les brutalités policières du mauvais comportement adopté par une minorité de policiers, le documentaire échoue à traiter son sujet.

    Il ne suffit pas d’en appeler à la bonne volonté de toutes et tous (comme le montre de manière quelque peu maladroite et appuyée la scène finale du film). Déterminer quelles sont les proportions de bons ou de mauvais policiers masque une question qui nous semble essentielle et qui n’a jamais été soulevée dans le documentaire : comment et pourquoi se crée un espace au sein de la police dans lequel ces pratiques de tabassages, d’insultes et d’humiliations peuvent se produire au quotidien ?


    [1] Erik Blondin, seul policier à témoigner à visage découvert et qui se décrit lui-même comme un « lanceur d’alerte » reprend lui à son compte l’opposition entre bons et mauvais policiers, mais concède néanmoins que cette minorité est extrêmement nuisible et non négligeable en effectifs.

    [2] Souligné par nous.

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