LOADING

Type to search

Pourquoi est-ce si difficile de parler de racisme en France ?

Rafik Chekkat 19 décembre 2017
Share

Grand amateur de basket, l’attaquant de l’Atletico Madrid et de l’équipe de France de football, Antoine Griezmann, traverse dès qu’il le peut l’Atlantique pour assister à des rencontres NBA, notamment celles de sa franchise favorite actuellement en tête de la conférence Est, les Celtics de Boston.

Emporté par son engouement, il s’était accroché durant l’intersaison NBA avec son compatriote de l’équipe des Jazz d’Utah, Rudy Gobert, au sujet de la future destination du joueur vedette du Jazz, Gordon Hayward, alors au cœur de toutes les rumeurs de « trade ». A la grande satisfaction de Griezmann, Hayward a finalement signé dans le Massachusetts, mais s’est blessé dès le premier match d’une saison régulière dont il manquera semble-t-il l’intégralité.

Ce dimanche, pour rendre « hommage » à la mythique équipe des Harlem Globe Trotters, le numéro 7 des Bleus a de nouveau fait parler de lui en postant sur Twitter une photo où il s’affiche en « blackface », perruque afro et maillot vintage, avec le commentaire suivant : « 80’s Party ». Face au tollé provoqué par sa publication, il a d’abord réagi en expliquant qu’il s’agit seulement d’un « hommage », puis a fini par supprimer la photo incriminée :


La pratique du « blackface » est éminemment offensante et raciste, cela ne fait aucun doute[1]. Nombreux-ses sont celles et ceux – spécialement parmi les Afro-descendant-es – à refuser d’ouvrir le débat sur ce terrain. Ce sera également  notre position ici. Notre propos se situe ailleurs. Chaque « polémique raciste » de ce type est en effet l’occasion de mesurer le fossé qui sépare la conception dominante du racisme dans la société, et celle que s’en font activistes et intellectuel-les.


D’un côté, c’est une figure monstrueuse du raciste qui est véhiculée, figure si détestable que personne ne souhaite s’identifier à elle. En France, il y aurait ainsi une minorité de racistes, et tou-tes les autres (l’écrasante majorité de la population) qui en seraient totalement exempt-es. Le terme raciste sert alors à discréditer une personne, à telle enseigne que lorsque l’ « accusation » est infondée (ce qui est souvent le cas étant donné que les racistes ne seraient qu’une poignée), cela peut donner lieu à des poursuites pour injure ou diffamation.

Voilà comment le sélectionneur de l’équipe de France, Didier Deschamps, a porté plainte contre Eric Cantonna, qui a été mis en examen le mois dernier pour diffamation. En cause, un entretien accordé au Guardian par l’ancien Red Devil deux semaines avant le début de l’euro au sujet de la non-sélection de deux joueurs dans la liste des 23 :

« Deschamps, il a un nom très français. Peut-être qu’il est le seul en France à avoir un nom vraiment français. Personne dans sa famille n’est mélangé avec quelqu’un, vous savez. Comme les Mormons en Amérique. Une chose est sûre, Benzema et Ben Arfa sont deux des meilleurs joueurs français et ne seront pas à l’Euro. Et pour sûr, Benzema et Ben Arfa ont des origines nord-africaines. Donc le débat est ouvert. »

Si la première partie de la déclaration est parfaitement inappropriée, l’ancien mancunien se borne ensuite à déclarer le débat « ouvert ». Une enquête a été ouverte, et bien que la peine qu’encourt Cantonna en cas de procès soit surtout symbolique, l’épisode est révélateur non seulement de la juridicisation des rapports sociaux, mais aussi de la conception dominante du racisme au sein des institutions.

Cette construction du raciste comme étant une personne « mauvaise », et du racisme comme étant un sentiment moralement répréhensible auquel personne ne souhaite être associé, empêche ainsi toute discussion sérieuse sur le racisme. Tout débat sur son caractère systémique, sur la responsabilité des institutions dans sa diffusion, sur la blanchité[2], et sur la manière dont nous sommes tou-tes socialisé-es dans un environnement raciste.

La multiplication des « polémiques racistes » et le bruit médiatique fait autour d’elles, sans que jamais rien de pertinent ou de constructif n’en sorte, atteste de cette impossibilité fondamentale à ouvrir le débat sur le racisme. Celui-ci a beau structurer en profondeur le champ social, son déni, qui est l’une des conditions de sa reproduction, le suit comme son ombre. Que faire alors ?

Aux Etats-Unis et en Angleterre, certain-es préconisent de se désengager de toute discussion sur la question raciale avec les Blancs[3]. Cela parait compliqué à réaliser en France tant l’existence politique des « racisé-es » dépend largement de réseaux militants, universitaires et journalistiques blancs. Sans ces soutiens, il serait presque impossible d’obtenir une salle de conférence, de lancer une initiative et de la médiatiser. Compte tenu de la chape de plomb républicaine, en France une telle invitation à cesser de parler de racisme aux Blancs relève davantage de la posture militante que d’une réelle proposition politique.

Nous ne saurions pour autant nous épuiser à faire de la pédagogie antiraciste avec des personnes qui de toute façon n’ont aucun intérêt à remettre en cause le statut quo racial et le mythe de la méritocratie. Car le problème racial, avertissait Fanon, n’est pas qu’affaire de connaissances, et « si c’est au nom de l’intelligence et de la philosophie que l’on proclame l’égalité des hommes, c’est en leur nom aussi qu’on décide leur extermination[4]. »

Affronter sur les réseaux sociaux et les médias les personnes qui ont tout à perdre à remettre en cause le racisme fondamental des institutions de ce pays est une impasse. La lutte idéologique, pour ne parler que de cet aspect de la lutte, passe par la multiplication d’espaces de politisation, de diffusion et de production à même de contrer et ringardiser le discours dominant sur le racisme, ainsi que de mobiliser autour de discours et de projets alternatifs. C’est sans doute cela la fameuse mission dont parlait Fanon. Une fois découverte, il nous faut la remplir ou la trahir.

Notes

[1] Sisonke Msimang, Ce qu’il y a d’offensant dans le blackface, Etat d’Exception, 17 novembre 2016.
[2] Comment la blanchité perpétue le racisme ? Entretien avec Robin DiAngelo, Etat d’Exception, 10 avril 2016.
[3] Pour les Etats-Unis, voir notamment l’article de Zack Linly, It’s time to stop talking about racism with white people, publié dans The Washington Post et traduit en Français sur le site Contre-attaques ; pour l’Angleterre, voir Why I’m No Longer Talking to White People About Race, de Reni Eddo-Lodge (Bloomsbury Circus, 2017).
[4] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1971, p. 22.

Tags:
Rafik Chekkat

Ancien avocat, diplômé en philosophie politique (Université Paris 7), Rafik Chekkat est cofondateur et chargé de publication du site Etat d'Exception.

  • 1

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *