Pourquoi le tueur de la députée anglaise Jo Cox n’est-il pas qualifié de « terroriste » ?

La députée travailliste britannique Jo Cox a été brutalement assassinée jeudi 16 juin. Bien que le motif n’ait pas encore été formellement établi, de nombreuses preuves montrent que le suspect arrêté, Thomas Mair, un homme blanc de 52 ans, était mu par une idéologie politique. Cox était une ardente défenseure des réfugié-e-s. Au moins deux témoins affirment que Mair, au moment de l’attaque, a crié « Britain First », le nom d’un parti violemment anti-immigré-e-s. Il a des années d’affiliation avec des groupes néo-nazis : ce que le Southern Poverty Law Center décrit comme « une longue histoire avec le nationalisme blanc ». Le Royaume-Uni est au milieu d’un débat amer et virulent sur l’opportunité de quitter l’UE – à laquelle s’opposait Cox – et la plupart des pro-Brexit se sont attaché-e-s à créer un climat alarmant autour de la question des immigrant-e-s.


Malgré tout cela, il est pratiquement impossible de trouver un média qualifiant l’assaillant de « terroriste » ou suggérant même que ce pourrait être du « terrorisme ». Au contraire, le tueur présumé – soudainement – a été alternativement décrit comme un être sensible ou un malade « solitaire ».


Le contraste est frappant avec des faits très similaires survenus au Royaume-Uni en 2010, quand un député britannique, Stephen Timms, a été brutalement poignardé et presque tué par une femme en colère après son vote en faveur de la guerre en Irak. Dans ce cas, les médias britanniques ont presque uniformément qualifié l’attaque de « terrorisme ». The Guardian, par exemple, l’a qualifiée comme « la première attaque terroriste à blesser quelqu’un sur le sol britannique depuis le 7 Juillet 2005 ». Le titre du tabloïd britannique The Mirror a qualifié l’assaillante de « femme terroriste ». Et encore ce jeudi, un autre tabloïd, The Sun, a rapporté les propos de Timms sur Cox et, dans son titre, a qualifié Timms de « survivant d’une attaque au couteau terroriste ».

La différence est flagrante : celle qui a attaqué Timms est une musulmane d’origine bangladaise, alors que le tueur présumé de Cox… ne l’est pas. Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, le mot « terrorisme » n’a aucune signification concrète réelle et certainement aucune application cohérente. En Occident, d’un point de vue strictement pratique, c’est maintenant un terme de propagande n’ayant d’autre sens que : « un musulman qui se livre à la violence contre les Occidentaux ou leurs alliés ». Il est également utilisé pour les musulmans qui attaquent les soldats d’une armée occupant leur pays.

Il y a effectivement de grandes chances que Mair – le présumé meurtrier de Cox – ait des problèmes psychiques. Mais la même chose était certainement vraie d’Omar Mateen, qui a massacré 49 personnes dans un club LGBT d’Orlando la semaine dernière, et il a été immédiatement décrit comme un « terroriste » par la quasi-totalité des médias, en dépit de ses problèmes de santé mentale et de ses luttes évidentes avec sa propre orientation sexuelle.

Encore une fois, la différence est douloureusement évidente. Comme Reza Aslan vient de l’affirmer au sujet de Mair : « Il souffrait d’une maladie mentale est l’expression qui aujourd’hui est le raccourci pour dire « Il n’était pas musulman »… quand bien même c’était un putain de nazi ! » A ce stade, il n’est pas exagéré de noter que la vraie définition de ces termes est saisie de la meilleure manière par cette capture d’écran de la série Family Guy :

Celles et ceux qui de manière instantanée et réflexive appellent les musulmans « terroristes » ont du mal avec la manière de traiter cette dernière attaque. Comme l’a noté Dan Hodges du Daily Mail, un rédacteur indigné du Breitbart s’est plaint il y a seulement quatre jours que les médias refusaient d’attribuer une culpabilité collective aux musulman-e-s pour l’attaque de Mateen et au lieu de ça blâmaient la maladie mentale (« Les médias essaient d’en faire une attaque d’un « loup solitaire » perpétrée par une personne déséquilibrée, tout en ignorant les croyances islamiques de l’assaillant »), alors qu’un autre rédacteur de Breitbart a dit jeudi exactement le contraire à propos du meurtrier de Cox : « Sommes-nous sérieusement censé-e-s croire que cet acte de violence commis par un solitaire dérangé représente un déclaration sur le climat politique de la Grande-Bretagne dont nous devrions tou-te-s prendre acte ? » Comme Hadley Freeman du Guardian l’a dit :


Pendant ce temps, il y eu cet échange d’une éblouissante luminosité sur la page Facebook de British First :


Pour être parfaitement clair, je suis content lorsque les médias font preuve de retenue sur les motivations ou les objectifs d’un tueur avant qu’il y ait des preuves suffisantes pour savoir ce qu’il en est avec une certitude raisonnable. Je n’ai aucune objection particulière au fait qu’ils s’abstiennent d’appliquer l’étiquette de « terroriste » à l’assassin de Cox avant qu’on en sache plus. Et, comme je l’ai dit, le terme « terroriste » à ce stade a si peu de valeur probante que les débats sur la façon de l’appliquer semblent pittoresques et complètement académiques. Les chercheurs Remi Brulin et Lisa Stampnitzky ont passé des années à documenter la façon dont le terme, dès le début, n’était rien de plus qu’un outil de propagande destiné à légitimer la violence d’un côté tout en délégitimant la violence de ses ennemis.

Le problème est que cette contrainte journalistique est extrêmement sélective. Si le tueur présumé de Cox avait été musulman et se serait écrié « Allah Akbar » plutôt que « British First », quelqu’un a-t-il le moindre doute sur le fait que tous les médias de la planète l’auraient décrit comme un « terroriste » ? Le fait qu’ils ne le fassent pas actuellement jette une lumière crue sur ce qu’est réellement ce terme.

Notes

Source : The Intercept.
Traduit de l’anglais par S.B, pour Etat d’Exception.