Le Cheikh Abdullah Bin Hamid Ali est le fondateur de Lamppost Education Initiative, un organisme basé aux Etats-Unis et qui offre une perspective sur la riche tradition islamique à travers le regard d’érudits, d’intellectuel-les, d’activistes et de leaders musulmans états-uniens. Un jour, on lui a posé une question sur la non-abolition de l’esclavage dans le Coran. Nous avons jugé utile de traduire et de publier sa réponse, compte tenu de ses connaissances théologiques et de son expertise sur la question raciale. D’autres textes sur cette même thématique viendront s’ajouter et compléter celui-ci.
— Etat d’Exception

 

Question :

Quand je lis le Coran, je repars avec l’impression générale que la libération des esclaves est considérée comme un bien moral. Mais le Coran ne semble jamais condamner catégoriquement l’esclavage. L’esclavage est considéré comme l’une des marques sombres de l’histoire humaine, et l’Occident s’enorgueillit de l’avoir aboli. Cela me fait me demander pourquoi ni le Coran ni le Prophète Muhammad (saws) n’ont proscrit l’esclavage?

Réponse :

Il n’y a pas de réponse facile à cette question, principalement parce que nous n’avons aucune trace de réponse claire à cela dans les sources islamiques. Donc, tout ce que je peux offrir en réponse à cette question difficile, consiste principalement de ma compréhension personnelle tirée de l’esprit des enseignements islamiques.

ABDULLAH BIN HAMID ALI

Cheikh Abdullah bin Hamid Ali

Cela dit, je crois qu’il est important de commencer par rappeler certaines réalités qui se rapportent à l’esclavage colonial, étant donné que l’inanité et la gravité de ce système suscitent généralement l’indignation morale, d’autant que quand la plupart des gens pensent à un esclave, ils pensent automatiquement aux personnes d’origine africaine et à leur situation historique. Cette condamnation est méritée, principalement vis-à-vis de l’Occident où le mot « noir » est devenu synonyme d’esclave à partir du XVIIe siècle.

Au temps du Prophète Muhammad (saws), la plupart des esclaves en Arabie étaient aussi des Africains noirs, mais c’était plus une question de géographie, compte tenu de la proximité de l’Afrique à l’Arabie. En dehors de cela, rien n’indique qu’il existe une loi générale ou une entente selon laquelle seuls les Africains noirs pourraient être des esclaves, même si cette même tendance d’une prépondérance d’Africains noirs s’est développée dans le monde musulman à la même époque ou après qu’elle se soit répandue dans les Amériques.

Les esclaves des Amériques n’étaient généralement pas autorisés à se marier. Ils ne pouvaient pas posséder de richesses. Parce qu’ils étaient considérés comme des biens, ils pouvaient être achetés et vendus à volonté, au point d’être séparés de leurs enfants. Il n’y avait aucune loi protégeant les esclaves de la violence physique. Et les propriétaires d’esclaves n’avaient aucune obligation légale de les nourrir, de les vêtir ou de leur fournir des logements adéquats. Les esclaves africains ont été traités de la même manière que l’étaient les animaux. Non ! Ils étaient traités pire que les gens ont traité leurs chiens de race.

L’abus le plus important était de nature psychologique. Les esclaves étaient empêchés d’apprendre à lire ou à écrire. Ils ont été contraints d’abandonner leurs normes culturelles, leurs observances religieuses et leurs croyances. Ils ont été forcés de changer leurs noms pour être identifiés comme étant la propriété des familles auxquelles ils étaient soumis. Ils ont été exclus de la connaissance de leur passé, on leur a dit qu’ils étaient sans valeur, et n’avaient historiquement rien apporté à la civilisation. En outre, ils ont appris qu’ils étaient, de toutes les manières, naturellement inégaux vis-à-vis des Blancs.

Nonobstant ces faits, il est parfois difficile de juger une période antérieure de l’histoire humaine à travers les normes morales d’aujourd’hui. L’esclavage pour une grande partie de notre histoire était universel. Non seulement des Blancs asservirent des Noirs, mais des Noirs asservirent des Noirs. En fait, il est bien documenté que de nombreux Noirs libres vivant dans les Amériques avant l’émancipation possédaient eux-mêmes des esclaves noirs. Des Africains ont asservi d’autres Africains, des Européens d’autres Européens [NdT : notamment les populations Rromani], etc. Tout cela était antérieur à la diffusion de la doctrine qui a solidifié le sort des Noirs en tant qu’esclaves présomptifs, tant dans les Amériques que dans d’autres parties du monde « civilisé ».

C’était une règle générale que si des personnes étaient vaincues dans la guerre, les survivants qui n’étaient pas sauvagement tués pouvaient être asservis pour le reste de leurs vies. Cela semble avoir été l’un des moyens les plus communs de devenir un esclave. Il y avait, cependant, d’autres conditions qui ont conduit les gens à la servitude. Certains de ces moyens étaient: 1) des raids contre des villages où leurs habitants seraient kidnappés, vendus ou forcés à la servitude ; 2) des déportations résultant des jugements rendus par des gouvernements africains corrompus cherchant des récompenses auprès des commerçants d’esclaves ; 3) la servitude pour dettes lorsqu’une personne se met en gage en raison de son manque de fonds pour payer ses dettes ; et 4) la rareté des ressources de sorte que les familles se mettent au service des propriétaires terriens ou d’autres, en échange de leur subsistance.

Dans la tradition islamique, la seule façon valable de devenir esclave était d’être fait prisonnier de guerre. Le Coran enseigne que les vainqueurs musulmans dans n’importe quelle bataille ont la possibilité de libérer gratuitement des prisonniers de guerre ou en échange d’une rançon (Coran 47:4). Dans la tradition prophétique, il y a eu quelques cas où des prisonniers de guerre ont également été exécutés. Ce dernier précédent établissait le droit de tuer les prisonniers de guerre sous certaines conditions, et lorsque l’esclavage est juxtaposé à cette option, sa sévérité est atténuée dans une certaine mesure. Pour certains, la question devient : vaut-il mieux prendre une vie ou l’asservir ? Un débat similaire a eu lieu ces derniers temps entre les philosophes du droit pénal et les moralistes, et il s’est poursuivi dans les débats sur l’utilité et les ramifications éthiques de l’application de la peine de mort pour certains crimes.

Alors pour répondre à la question de savoir pourquoi ni le Coran ni le Prophète Muhammad n’ont interdit l’esclavage, laissez-nous d’abord réfléchir sur ce qui suit :

  1. Comme dans la tradition occidentale, les esclaves étaient considérés comme la propriété légitime de leurs propriétaires, même si le Coran est moins explicite à ce sujet que les livres sur la jurisprudence islamique.
  2. Une personne ne pouvait devenir esclave que par capture pendant une période de guerre.
  3. Seuls les adversaires non-musulmans pouvaient être contraints à l’esclavage, même si les musulmans n’ont pas toujours été à la hauteur de cet interdit.
  4. Tout le monde pouvait devenir esclave, pas seulement les Africains noirs.
  5. Les esclaves pouvaient être achetés ou vendus mais les membres d’une famille ne pouvaient pas être séparés les uns des autres et un membre ne pouvait être l’esclave d’un autre membre de la famille.

L’esclavage dans l’Islam exigeait des propriétaires d’esclaves :

  1. Le propriétaire d’esclaves devait avoir la capacité matérielle nécessaire pour nourrir, vêtir et abriter ses esclaves.
  2. Le propriétaire était obligé de nourrir et de vêtir ses esclaves de la même qualité de nourriture et de vêtements que l’on avait soi-même. Le Prophète Muhammad (saws) a dit : « Nourrissez-les de ce que vous mangez, et habillez-les de ce que vous portez » (Muslim).
  3. Le Prophète Muhammad (saws) a interdit la punition et l’abus envers les esclaves, en disant dans son Pèlerinage d’Adieu : « S’ils commettent un péché que vous jugez impardonnable, alors vendez les esclaves de Dieu. Mais ne les punissez pas » (Ibn Sa’d).
  4. Les esclaves ne pouvaient pas être forcés de changer leurs noms.
  5. Les esclaves étaient autorisés à posséder des richesses et à offrir leurs services à d’autres personnes avec la permission de leurs propriétaires.
  6. Les esclaves étaient autorisés à se marier, et le Coran encourageait les propriétaires d’esclaves à trouver des compagnons compatibles (Coran 24:32).
  7. La valeur d’un esclave croyant pouvait être égale à celle d’un croyant libre si l’esclave était affranchi pour racheter le meurtre involontaire d’un croyant libre (Coran 4:92).
  8. Les propriétaires d’esclaves ne pouvaient pas se considérer comme des « maîtres » (asyād). Au contraire, ils devaient se désigner comme des « patrons » (mawālī).
  9. Un esclave pouvait acheter sa liberté, et un certain nombre d’options pour l’affranchissement existaient (Coran 24:33).
  10. Le Coran a confirmé l’affranchissement comme un idéal moral (Coran 90:13).
  11. L’Islam a incité les propriétaires d’esclaves à libérer leurs esclaves en leur donnant le droit d’hériter de la richesse laissée par leurs anciens esclaves si ceux-ci sont morts pendant la vie de leurs anciens propriétaires. Le Prophète Muhammad (saws) a dit : « Le patronage n’est le droit que de celui qui affranchit » (Muslim).

Il y a d’autres choses à considérer, mais permettez-moi de dire ce qui suit en résumé. La mission ultime du Prophète Muhammad (saws) était d’apporter le salut à l’humanité dans l’au-delà. En accomplissant cette mission, il s’est assuré qu’il a donné tous les outils et connaissances nécessaires à chaque croyant pour atteindre cet objectif. Le cadeau le plus important qu’il nous ait fait était la connaissance que Dieu accepte seulement les bonnes œuvres quand elles sont faites avec une intention pure. Le fait que les esclaves aient été considérés comme propriété privée de leurs propriétaires durant les temps prémodernes, aurait posé un problème important s’il avait proclamé l’émancipation universelle interdisant la propriété des esclaves.

La guerre de Sécession aux Etats-Unis nous rappelle les conséquences potentielles consistant à priver les gens de leurs biens même s’ils sont jugés illicites par eux-mêmes. Il ne s’agit pas de déprécier les bienfaits qui ont résulté de la conviction de Lincoln concernant les esclaves américains. Mais on reste à se demander pourquoi il y a eu tant de résistance à la mobilité ascendante des Noirs depuis l’époque de la Proclamation d’émancipation jusqu’au jour où nous réfléchissons à toutes les politiques, lois et efforts, soutenus par le gouvernement pour miner le succès noir depuis la fondation des États-Unis d’Amérique.

Je dirais que c’est précisément parce que les propriétaires fonciers ont été contraints de céder leurs esclaves après plus d’un siècle d’endoctrinement, qui leur a appris à la fois que leur race était supérieure à toutes les autres et que les Noirs ne pourraient jamais être leurs égaux. La législation et l’ordre exécutif de Lincoln ne traitaient qu’une partie du problème. Pour assurer une paix et des progrès durables dans la société américaine, il aurait fallu beaucoup d’introspection et de réalignement mental, ce qui aurait incité Lincoln à abandonner même sa propre croyance en l’infériorité des Noirs.

Les autres problèmes qui résultaient de la proclamation de Lincoln, étaient que les anciens esclaves étaient laissés sans garantie de nourriture, d’abri, de travail, de sécurité et étaient laissés à la merci d’anciens propriétaires d’esclaves irrités par le nouvel arrangement. Lincoln, en outre, a préconisé l’envoi des Noirs en Afrique.

Ce que le Prophète Muhammad (saws) a fondamentalement tenté de faire, c’est de créer une société mentalement et émotionnellement mature et suffisamment préparée pour accueillir en son sein d’anciens esclaves en tant que partenaires égaux dans le bien-être général de la vie publique et privée. Quand un propriétaire d’esclave ne se voit pas comme un « maître » (sayyid) mais comme « patron » (mawla) de son esclave, il est plus facile de voir la propriété d’un esclave comme un privilège et une responsabilité. Quand on doit partager sa richesse avec son esclave en les habillant dans des vêtements similaires aux siens et en les nourrissant avec la même qualité de nourriture que la sienne, il est difficile de penser que l’on a le droit de l’abuser. Ensuite, quand on a part à la richesse de son esclave, il est difficile d’imaginer que le Prophète Muhammad (saws) ne signifiait rien de plus que créer une atmosphère de fraternité et de solidarité qui ferait la transition de l’esclave au non-esclave beaucoup plus facile.

Donc, ce sont les raisons pour lesquelles je crois que ni le Coran ni le Prophète Muhammad (saws) n’annulaient catégoriquement l’esclavage. L’objectif était de créer les conditions qui assureraient une rupture durable de la pratique. C’était aussi enseigner que toute la vie humaine est égale en son essence. L’esclavage, selon les enseignements prophétiques, était une alternative plus attrayante à ce que nous avons trouvé dans les Amériques. Et, gardez à l’esprit que tous les esclaves n’étaient pas noirs.

Wa salam.