Le « privilège blanc » : une notion contre-productive pour combattre le racisme ?

Théorisée aux Etats-Unis à partir des années 1960, la notion de « privilège blanc » est affinée et mobilisée tant par les activistes que par les universitaires états-unien-nes à partir de la fin de la décennie 1980. En 1989, la chercheuse et militante féministe et antiraciste Peggy McIntosh publie un article pionnier intitulé « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack » (Privilège blanc : vider le sac à dos invisible). En partant de sa propre expérience de féministe blanche, McIntosh définit le privilège blanc comme l’ensemble des situations de la vie sociale qui favorise les Blancs :

« Comme personne blanche, j’ai réalisé qu’on m’avait dit que le racisme était quelque chose qui désavantageait d’autres personnes, mais on m’avait enseigné aussi à ne pas voir un de ses corollaires, le privilège blanc, qui me procure un avantage. Je crois qu’on enseigne avec soin aux Blanc-hes à ne pas reconnaître le privilège blanc, tout comme on enseigne aux hommes à ne pas reconnaître le privilège masculin[1]. »

Pour illustrer son propos, la chercheuse déroule une liste de cinquante privilèges qui la distinguent des femmes d’autres groupes raciaux. La force de l’article vient précisément de cette exemplification de la théorie. McIntosh part de situations de la vie quotidienne pour mettre en évidence les avantages dont elle bénéficie en tant que personne blanche, c’est-à-dire en tant que personne qui ne subit pas le racisme aux Etats-Unis.

Comme toute étude pionnière, celle de McIntosh souffrait de quelques lacunes, notamment celle consistant à confondre « privilège blanc » et privilège de la classe moyenne. Dans un article intitulé « Expliquer le privilège blanc à une personne blanche et pauvre[2] », Gina Crosley-Corcoran montre comment plusieurs exemples dans la liste de McIntosh renvoient davantage au statut de l’auteure en tant que personne de classe moyenne, qu’à son statut en tant personne blanche, le mot « classe » pouvant se substituer de nombreuses fois à celui de « race ».

Malgré ces limites, le travail de McIntosh a ouvert la voie aux whiteness studies (études sur la « blanchité ») qui interrogent ce qu’être blanc-he veut dire. Les recherches sur la « blanchité » mettent en évidence le pouvoir qu’ont les Blanc-hes de s’abstraire de tout fardeau racial et de devenir la norme à partir de laquelle est nommé et produit l’Autre[3]. Ces études montrent également que la « blanchité » est une forme de racialisation spécifique qui érige ce groupe au sommet d’un système social, culturel et politique. L’intérêt de ces études est de rendre visibles les structures de pouvoir occultées derrière le déni de voir la race (colorblind).


A partir des années 2000, le concept de « privilège blanc » est sorti des cercles universitaires et de l’activisme pour s’installer dans l’espace public. Le processus de vulgarisation de la notion doit beaucoup aux médias et aux réseaux sociaux. La mobilisation Black Lives Matter, débutée en 2013, lui donne une impulsion encore plus forte et lui permet une diffusion outre-Atlantique. En France, la notion de « privilège blanc » est depuis lors timidement reprise par les universitaires tandis qu’elle est adoptée avec enthousiasme dans certains milieux de l’antiracisme[4].

Pour les activistes, parler de « privilège blanc » a en effet deux avantages. Cela permet d’abord de nommer les personnes blanches (celles qui ne subissent pas le racisme). Cela renvoie en outre explicitement à l’idée que le racisme n’est pas seulement l’opposition des racisé-es et des racistes mais doit être compris comme un système qui a des répercussions sur l’ensemble de la population, ainsi que le résume l’universitaire Robin DiAngelo :

« Le racisme a deux fonctions principales : l’oppression des racisé-e-s [people of color], oppression que la plupart des gens reconnaissent, mais aussi l’élévation simultanée des Blancs. Vous ne pouvez pas tenir un groupe vers le bas sans élever l’autre vers le haut. Donc, quand je pense à la blancheur, je pense à ces aspects du racisme qui élèvent spécifiquement les Blancs[5]. »

Une personne blanche qui ne se considère pas comme raciste aurait ainsi tendance à se sentir extérieure au problème du racisme. En renvoyant à l’ensemble des situations de la vie sociale qui favorise les Blancs, la notion de « privilège blanc » permet de mettre à jour les effets systémiques du racisme, aussi bien pour les personnes qui en souffrent, que pour celles qui ne le subissent pas, mais en tirent néanmoins avantage.


Cependant, en dépit des apparences, la mobilisation de la notion de « privilège blanc » pour combattre le racisme ne fait pas consensus aux Etats-Unis. Plusieurs voix se hissent depuis quelques années pour signaler les limites du concept. Etat d’Exception s’est fait l’écho de ce débat en publiant la traduction d’un article de la sociologue Adia Harvey Wingfield daté du 13 septembre 2015 et qui a pour titre « Si vous ne voyez pas la race, comment pourriez-vous voir l’inégalité raciale ? »[6]. Dans ce texte, Harvey Wingfield répondait aux critiques du journaliste du magazine The Atlantic, Conor Friedersdorf, qui affirmait que la focalisation de la gauche universitaire sur la notion de « blanchité » était contre-productive pour la lutte contre le racisme.

D’un côté, cette focalisation conduirait les Blanc-hes à se considérer comme un groupe racial à part. De l’autre, elle serait susceptible de déclencher un repli identitaire et une défense acerbe de leurs privilèges. Il proposait plutôt à la gauche universitaire de se concentrer sur les dynamiques systémiques de l’inégalité. Harvey Wingfield pensait pour sa part que se percevoir comme membre d’un groupe social jouissant de privilèges et d’avantages immérités pouvait constituer une étape importante vers l’activisme antiraciste.

Cela étant, Friedersdorf n’est pas le seul à critiquer le concept, des activistes antiracistes le font aussi. Ces militant-es ne questionnent pas la pertinence scientifique du concept mais els considèrent que le fait de reconnaître ses privilèges ne doit pas devenir l’arbre qui cache la forêt dans la lutte antiraciste. Ainsi, l’avocate féministe Mirah Curzer soutient dans un article paru le 7 février 2016 dans Medium qu’il faut arrêter de parler de privilèges car le concept constitue une entrave à l’action politique[7].

En premier lieu, se centrer sur les privilèges fait disparaître le terme de « droits fondamentaux » et cantonne l’action dans la sphère du superflu et de l’accessoire (comme dans le cas des pansements « couleur chair »). Or la solution à l’oppression raciste ne viendra pas de la prise de conscience par les Blanc-hes de leur situation privilégiée. Elle doit passer par la reconnaissance des Autres comme des égaux, notamment en termes juridiques.

En second lieu, axer le discours sur le terrain des privilèges peut renforcer la tension et la violence entre Blancs pauvres et personnes racisées. Le vocable privilège peut s’entendre comme synonyme de « vie privilégiée » ou « vie de luxe » que des millions d’Etats-Unien-nes pauvres n’ont pas. Et a contrario, certains membres de la communauté noire ont connu un processus d’ascension sociale ce qui, depuis cette perspective, les fait apparaître comme des privilégié-es.

L’activiste antiraciste et éditrice Arielle Iniko Newton partage le point de vue de Curzer. Elle soutient dans un article paru le 12 septembre 2017 sur la plateforme The Black Youth Project  que la notion de « privilège » est contre-productive dans le combat antiraciste[8]. D’abord parce que, comme l’avait déjà noté Friedersdorf, le concept se focalise sur un comportement individuel. Il en résulte une sorte de compartimentage des existences et des identités « sous la forme de privilège masculin, privilège cis, privilège validiste, privilège des peaux claires », etc.

Credit photo : Johnny Silvercloud

L’individualisme exacerbé peut conduire à la division au sein du mouvement, renforcée par le fait qu’on se focalise sur celui ou celle qui est le/la plus « privilégié-e ». Et cela peut même mener à des débats stériles ou à des considérations totalement inexactes, comme dans le cas de l’écrivaine nigériane Chimamanda Gnozi Adicie (auteure d’Americanah et de Nous sommes tous des féministes) qui, le 10 mars 2017, a suggéré dans une interview que les femmes trangenre noires n’étaient pas de vraies femmes car elles étaient nées avec un privilège masculin.

En réalité, comme le souligne Newton, aucune personne noire ne peut bénéficier de privilèges dans une société qui ne la considère pas comme humaine. Par conséquent, au lieu de se focaliser sur la mesure des privilèges de chacun-e, il faudrait se concentrer sur la manière dont s’articule l’oppression sur les personnes racisé-es. Ainsi, si aux Etats-Unis les femmes noires ont quatre fois plus de probabilités de mourir sous les coups de leur conjoint que les autres femmes, ce n’est pas parce que les hommes noirs ont un privilège masculin, mais parce que l’oppression des femmes noires est si absolue que même les hommes noirs considèrent qu’il est acceptable de les tuer.

Se défaire d’un privilège est insuffisant pour démanteler l’oppression. Dire que le privilège n’est pas réel signifie que si l’ordre social permet à certain-es racisé-es et à toutes les personnes blanches de tirer des avantages de sa structure, ce confort relatif est simplement le résultat de la violence socio-économique institutionnalisée. C’est cette violence qui doit finalement et avant tout être combattue. En ce sens, personne ne peut renoncer à son privilège social tant que le système perdure. C’est pourquoi Newton conclut que la seule issue possible est de se concentrer sur la lutte contre le système d’oppression.

Même si ce débat s’inscrit dans le contexte particulier des Etats-Unis, il concerne aussi la France où les mobilisations antiracistes s’appuient amplement sur les études sur la « blanchité ». La reconnaissance de ses propres privilèges est certes un bon outil pour reconnaître les différents systèmes de domination. Néanmoins, cela ne peut pas constituer le but ultime de la lutte.

Dans certains milieux progressistes, universitaires, journalistiques, il y a même un avantage symbolique à tirer de la reconnaissance de son « privilège blanc ». Mais reconnaitre un tel privilège, non seulement ne le désactive pas, mais n’empêche nullement qu’on continue à en profiter. On peut tout à fait « détester son privilège et le système social qui le fonde[9] », tout en continuant d’en jouir pleinement.

Tant que le racisme perdure, il fera exister avec lui le « privilège blanc ». Ce n’est pas à ce dernier qu’il faut s’attaquer, mais bien au système raciste lui-même qui trie les individus, assigne des places et des hiérarchies. Le « privilège blanc » n’est au fond qu’une autre manière de nommer les effets du racisme. Le « privilège blanc » ne disparaitra que le jour où l’on aura aboli le racisme.

Notes

[1] Peggy McIntosh, Qu’est-ce que le privilège blanc ? Etat d’Exception, 4 octobre 2017.
[2] Gina Crosley-Corcoran, “Explaining White Privilege To A Broke White Person”, HuffPost, 14 juillet 2016 ; article traduit en français et consultable sur Etat d’Exception.
[3]  Sylvie Laurent et al., De quelle couleur sont les blancs ?, La Découverte « Cahiers libres », 2013, p. 52.
[4] Amandine Gay, « L’antiracisme commence avec la déconstruction du privilège blanc », Slate.fr, 14 décembre 2014.
[5] Comment la blanchité perpétue le racisme ? Entretien avec Robin DiAngelo, Etat d’Exception, 10 avril 2016.
[6] Adia Harvey Wingfield, « Color-Blindness Is Counterproductive », The Atlantic, 13 septembre 2015.
[7] Mirah Curzer, « Let’s Stop Talking So Much About Privilege. Not because it asks too much, because it asks too little », Medium, 7 février 2016.
[8] Arielle Iniko Newton, « Why “privilege” is counter-productive social justice jargon », The Black Youth Project, 12 septembre 2017.
[9] Pierre Tevanian, Réflexions sur le privilège blanc, in De quelle couleur sont les Blancs ?, op., cit.