Comment la gauche israélienne et le Camp de la paix perpétuent l’occupation
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  • 2 octobre 2018
  • Reproduit avec l’aimable autorisation de ses auteur.es, ce texte est extrait du livre Un boycott légitime. Pour le BDS universitaire et culturel de l’Etat d’Israël (La Fabrique, 2016).  Dans ce passage, les auteur.es analysent de manière implacable le rôle joué par la gauche israélienne dans la perpétuation de l’occupation, que ce soit à travers à travers son refus du droit au retour des Palestinien.nes, sa prétention à détenir le monopole de la critique légitime d’Israël ou encore sa fonction de vitrine libérale et démocratique de l’Etat d’Israël. Un texte salutaire, tant la confusion est grande en France sur le rôle précis joué par le « Camp de la paix ».

    À l’étranger, l’impression qui prévaut est qu’il y aurait deux Israël. L’un serait composé de religieux fondamentalistes, de colons racistes et messianiques, de quelques descendants illuminés des gangs sionistes et de la majorité des Juifs mizrahim issus des pays arabes qui n’ont pas eu la chance d’assimiler les valeurs démocratiques occidentales. Auxquels on peut ajouter les Israéliens issus de l’immigration en provenance de l’ex-URSS, peu portés sur les principes de la gauche libérale. Ce sionisme de droite et d’extrême droite est actuellement au pouvoir. L’autre Israël, démocratique et libéral, serait composé de Juifs laïques, principalement ashkénazes, dignes héritiers des pionniers socialistes, progressistes, éclairés, raisonnables et pacifistes : une gauche sioniste souvent désignée, on l’a vu, sous le terme de Camp de la paix. Un des principaux arguments avancés contre le boycott universitaire et culturel est qu’il risquerait d’affaiblir ce Camp et d’entraver les actions de ces milieux épris de paix.

    Ce schéma simpliste est loin de correspondre à la réalité israélienne. Issu de la convergence de fantasmes et d’intérêts, il constitue avant tout un instrument de propagande.

    Les garde-frontières de la critique légitime

    La gauche sioniste, après avoir dirigé seule l’État pendant les trente premières années de son existence, gouverne le pays depuis quarante ans en cohabitation ou en alternance avec les partis de droite. Si la gauche et la droite partagent la responsabilité de la politique guerrière et coloniale menée par l’État, ce sont bien les gouvernements de la gauche sioniste – dirigés par David Ben Gourion, Levi Eshkol, Golda Meir, Shimon Peres, puis Yitzhak Rabin et Ehud Barak – qui sont à l’origine de l’épuration ethnique de la Palestine en 1948 et des confiscations des terres des Arabes d’Israël. Ce sont aussi ces gouvernements qui ont mené le plus d’opérations militaires contre les Palestiniens et les États voisins et qui ont initié la politique d’occupation, de colonisation et de judaïsation de la Palestine.

    Englobant aujourd’hui le parti travailliste, le parti Meretz, l’organisation La Paix maintenant et diverses ONG prônant la paix et le dialogue, la gauche sioniste préconise la fin de l’occupation et le démantèlement des colonies illégales (sous-entendant ainsi que certaines colonies pourraient ne pas l’être). Ses partisans, soucieux à la fois de l’avenir de la démocratie israélienne et de l’identité juive du pays, sont de fervents adeptes de la politique de séparation initiée par Yitzak Rabin et résumée en un slogan électoral par le général Ehud Barak en 1998 : « Nous ici, et eux là-bas. » Il n’est donc pas surprenant que la gauche sioniste soit à l’initiative de la construction du mur de séparation. Car ce camp dit de la paix défend bec et ongles l’oxymore État juif et démocratique ; pour conserver à Israël son caractère juif, il brandit la menace démographique et s’oppose fermement au droit au retour des réfugiés palestiniens ainsi qu’à tout projet d’État binational. Défendre l’État juif et démocratique et refuser le droit au retour sont les deux professions de foi qui lui garantissent légitimité et liberté d’expression.

    Bien qu’en déclin permanent depuis plus de vingt ans, la gauche sioniste persiste à se considérer comme une alternative au pouvoir actuel. Elle dénonce la grossièreté et la fascisation de la société israélienne, comme Zeev Sternhell[1] par exemple qui déclare que « la droite israélienne est porteuse d’un désastre sans nom qui est en train de s’abattre sur nous[2] ». Elle s’attache à maintenir l’illusion d’un possible sursaut des forces libérales et démocratiques et propose toujours la même formule pour résoudre tous les problèmes : la solution à deux États, les négociations permanentes et donc le statu quo. Comptant plus de soutiens à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays, elle dépend largement de ses appuis étrangers qui aiment voir en elle le vrai Israël. C’est à l’étranger que s’adresse par exemple Amos Oz lorsqu’il intitule l’un de ses ouvrages : « Aidez-nous à divorcer[3] ! » Le nom de « Camp de la paix » est pour beaucoup dans les soutiens sur lesquels cette tendance peut compter. Bien que personne en Israël, y compris dans les partis les plus extrêmes, ne prétende être contre la paix et pour la guerre, nombreux sont ceux qui veulent y voir une courageuse prise de position politique. À l’étranger, les partisans du « Camp de la paix » sont cités comme des exemples d’opposants justes et cohérents. Les partisans de la gauche sioniste ont pourtant toujours soutenu les opérations militaires menées par les divers gouvernements – quitte à manifester leur opposition dès la fin des hostilités, selon la formule On tire, puis on pleure. Ils ne soutiennent pas les refuznik, ces objecteurs de conscience qui refusent de servir dans les territoires palestiniens occupés. Comme David Grossman l’explique : « Je m’oppose au refus de servir l’armée, parce que j’ai le sentiment que la démocratie israélienne (ou ce qui en reste) est très fragile et instable. Contester ses lois la met en danger. Mais aussi parce que Tsahal n’est pas seulement une armée d’occupation, mais aussi l’armée de défense d’Israël[4]. »

    Pour contrer les accusations de trahison portées par l’extrême droite, les personnalités de la gauche sioniste mettent en avant leurs galons et leurs décorations. L’exemple du secrétaire général de La Paix maintenant, Yariv Oppenheimer, publiant sur Facebook une photo prise lors de son service militaire de réserve annuel dans une colonie en Cisjordanie occupée, est caractéristique. David Grossman éclaire ainsi sa position :

    Certains ont été surpris d’apprendre que mes deux fils avaient servi dans l’armée, qu’ils avaient été commandants de chars, et que moi-même j’y avais fait quatre ans – ma fille y est en ce moment. J’espère qu’un jour ils m’écouteront. Ils se rendront alors compte que je suis très critique du gouvernement, mais que je suis complètement dévoué à Israël[5].

    Dans un entretien accordé au Nouvel Observateur, Zeev Sternhell souligne :

    Moi qui ai participé en tant que soldat à de nombreuses campagnes militaires de 1956 à 1983, de la guerre des Six Jours à celle du Kippour puis celle du Liban, puis qui ai été l’un des fondateurs du mouvement La Paix maintenant, que les rêves sionistes de ma jeunesse me semblent aujourd’hui abîmés[6] !

    Ce n’est pas un hasard non plus si tous les cinéastes se réclamant du Camp de la paix, comme les réalisateurs de Valse avec Bashir, Lebanon ou Kippour, rappellent sans cesse leur service dans l’armée.

    À l’étranger, le Camp de la paix bénéficie d’un important réseau de soutien. En France par exemple, le comité de parrainage de La Paix maintenant compte des personnalités aussi pacifistes et prestigieuses qu’Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay ou Pierre-André Taguieff.

    Bien plus que les atteintes aux libertés des Palestiniens, ce sont en fait leurs propres libertés que défendent les représentants de la gauche sioniste et qui mobilisent leurs amis à l’étranger. Le traitement que réserve l’État israélien au Camp de la paix devient le baromètre du niveau de la démocratie israélienne et c’est à la mesure des privilèges dont bénéficie ce groupe particulier qu’est évalué l’état du pays tout entier. Car les libertés dont jouit la gauche sioniste, force d’opposition soi-disant critique, constitueraient la preuve vivante du caractère démocratique d’Israël. En cela, elle accomplit exactement ce que le pouvoir attend d’elle. Ariel Schweitzer, critique de cinéma, enseignant et organisateur de plusieurs événements de promotion du cinéma israélien à l’étranger, souligne :

    Loin de moi l’envie d’idéaliser l’État d’Israël, sûrement pas sa politique d’occupation, mais il faut au moins reconnaître que les auteurs israéliens bénéficient d’une grande liberté d’expression et que de nombreux films politiques sont financés par l’argent public israélien. Des mauvaises langues diront que cette politique culturelle sert d’alibi, visant à donner du pays l’image d’une démocratie éclairée, une posture qui masque sa véritable attitude répressive à l’égard des Palestiniens. Admettons. Mais je préfère franchement cette politique culturelle à la situation existante dans bien des pays de la région[7].

    Si ailleurs dans le monde, les opposants politiques sont admirés pour le courage de leur résistance face au régime qui les gouverne, le cas de ces dissidents officiels israéliens est bien différent : c’est pour chanter les louanges de la seule démocratie au Moyen-Orient qu’ils sont donnés en exemple. Et en effet, la gauche sioniste n’a jamais vu ses libertés d’expression ou d’action restreintes et aucun de ses fiers représentants, aussi critiques peuvent-ils paraître, n’a jamais été inquiété par le pouvoir. Ce qui ne témoigne que des privilèges dont ils jouissent, et non de la démocratie israélienne, car celle-ci n’hésite pas à harceler les organisations politiques et culturelles des citoyens arabes d’Israël et de la gauche anticoloniale, dont le Camp de la paix tient à se distinguer. Toute opposition anticoloniale – et de ce fait non sioniste – est disqualifiée et désignée comme une volonté de voir la destruction d’Israël juif et démocratique. Loin d’être des pacifistes israéliens (tels qu’on les nomme dans les médias français), ils sont donc les garde-frontières de la contestation. En tant que pièce maîtresse de la vitrine israélienne libérale et occidentale, ils définissent la ligne qui distingue la critique légitime de celle qui ne l’est pas, et empêchent l’expression des voix anticoloniales et antisionistes. Notons que l’idéologie sioniste, qu’elle soit de gauche ou de droite, rassemble la plupart des Juifs du pays, c’est-à-dire environ deux tiers de la population israélienne. La grande majorité des citoyens non juifs, des ultra-orthodoxes juifs et des quelques milliers de partisans de la gauche anticoloniale ne sont pas sionistes. Même s’ils représentent près d’un tiers de toute la population israélienne, leurs voix étouffées sont rarement audibles et leur existence est mal connue.

    La gauche sioniste, en revanche, n’est ni silencieuse ni invisible. Se considérant comme une référence de moralité (et reconnue comme telle par ses soutiens étrangers), elle tire la sonnette d’alarme depuis des décennies pour annoncer que la société israélienne est sur une pente glissante qui risque de l’amener au désastre. Refusant d’admettre que le désastre est déjà là, elle continue de le voir pointer à l’horizon et s’en tient donc à des déclarations inquiètes. Ainsi en Israël, de plus en plus de voix dudit Camp de la paix s’élèvent pour évoquer la chute inexorable du pays, tout en usant de prudentes circonvolutions sémantiques telles que « danger d’apartheid » ou « presque apartheid ». Ou encore, comme dit le réalisateur Amos Gitaï après qu’une famille palestinienne a été brûlée vive dans l’incendie de sa maison par des colons israéliens à l’été 2015, « on approche d’une zone de danger grise[8] ». Car s’il fallait admettre la réalité de l’apartheid israélien, il faudrait en tirer les conséquences et mettre en question un système dont les sionistes de gauche tirent quelque avantage. Les ténors du Camp de la paix préfèrent donc affirmer que la société israélienne filerait un mauvais coton nécessitant éventuellement quelques pressions extérieures.

    C’est ainsi que dans un courrier adressé à tous les députés du Parlement européen, 550 personnalités israéliennes du Camp de la paix ont réagi à la décision européenne de marquer les produits en provenance des territoires palestiniens occupés : « Nous espérons que cette action de marquage des produits des colonies israéliennes dans les territoires va vous encourager à appliquer d’autres mesures concrètes pour signaler la distinction entre Israël à l’intérieur des frontières de 1967 et les territoires occupés. Ces actions sont inévitables dans la perspective d’un accord de paix, du renforcement de la position d’Israël dans le monde et pour faire face aux tentatives de délégitimation d’Israël[9] » (parmi les signataires de cette lettre, on trouve l’ancien ambassadeur Eli Barnavi, l’artiste Dani Karavan, le professeur Zeev Sternhell et bien d’autres). Si la gauche sioniste se déclare à l’occasion favorable à des pressions extérieures exercées sur les colons et au marquage, voire même au boycott, des produits en provenance des colonies, elle reste toutefois farouchement opposée au BDS, et particulièrement hostile au boycott universitaire et culturel.

    Notes

    [1] Zeev Sternhell, historien, spécialiste du fascisme français et professeur à l’université de Jérusalem, un des fondateurs de La Paix maintenant.
    [2] La droite israélienne est porteuse d’un désastre sans nom », interview de Zeev Sternhell par Gilles Anquetil, Le Nouvel Observateur, 10 juillet 2014.
    [3] Amos Oz, Aidez-nous à divorcer ! – Israël Palestine, deux États maintenant, Gallimard, Paris, 2004.
    [4] « Le cas de la refuznik Tahir Kaminer » David Grossman, Haaretz, 15 juillet 2016 (en hébreu).
    [5] « Écrire et lire, c’est accepter de regarder la souffrance de l’autre », interview de David Grossman, Le Monde des livres, 19 août 2015.
    [6] La droite israélienne est porteuse d’un désastre sans nom », interview de Zeev Sternhell par Gilles Anquetil, Le Nouvel Observateur, 10 juillet 2014.
    [7] « Israël, cible de Ken Loach », par Ariel Schweitzer, Le Monde, 15 septembre 2009.
    [8] Interview d’Amos Gitaï, par Alexandra Schwartzbrod, Libération, 11 août 2015.
    [9] « Le groupe Alon Liel appelle l’Europe à renforcer ses actions contre Israël », par Ariel Kahana, Makor Rishon, 15 janvier 2016 (en hébreu).

    Texte reproduit avec l’aimable autorisation des auteur-es.

    Un boycott légitime. Pour le BDS universitaire et culturel de l'Etat d'Israël

    Armelle Laborie & Eyal Sivan
    La fabrique éditions
    2016

    10 €

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