Introduction – En quête de vérité

26 septembre 1997. Trois jours après le massacre. Me voici, seul, debout, appuyé sur mes béquilles, un fusil à l’épaule, devant l’immeuble où habite ma mère, à Baraki. Le lieutenant de la Sécurité militaire vient de me raccompagner en voiture. C’est lui qui m’avait dit, il y a à peine une semaine, lorsque je m’étais rendu à la caserne de Baraki accompagné de deux voisins pour demander pour la énième fois où étaient nos armes : « J’en ai marre de vous voir ici, ne venez plus, je vous convoquerai en temps utile ! ». Et il avait lancé des insultes à mes compagnons. Il est bien plus discret maintenant.

Je me sens lourd, très lourd, comme si un poids invisible me clouait sur place. Les mots que les militaires de la caserne m’ont lancés en me remettant ce fusil à pompe ressurgissent et retentissent dans ma tête comme si on frappe du pilon : « Va, va chasser le hallouf, le sanglier. Va attraper les terroristes ! »

Je ne ressens plus rien. C’est le vide autour de moi, le vide en moi.

Et puis lentement, très lentement, je reprends conscience, je regarde autour de moi et je vois les jeunes adossés aux murs qui m’observent. Aucun ne s’approche, aucun ne m’interpelle, comme s’ils sentaient que je ne suis plus de ce monde… Je replonge dans mon délire.

« Va où tes pieds te porteront et venge-toi », m’ont-ils dit ! Mais où peuvent-ils m’emmener ces pieds meurtris, comment peuvent-ils porter ce corps épuisé, brisé ? Ces armes qu’ils ont refusé de nous donner avant le massacre, ces armes qui nous auraient permis de résister aux égorgeurs et de sauver des vies, ils nous les donnent maintenant, quelques heures seulement après nous avoir fait massacrer à Bentalha ! à nous, qui n’avons plus qu’un seul désir : tuer.

Toute la région est en effervescence. Depuis des semaines, ces terroristes dont personne ne sait d’où ils viennent et où ils disparaissent une fois leur tâche accomplie, font irruption dans nos quartiers, massacrent des centaines d’innocents, de préférence des femmes et des enfants, les découpent en morceaux, les jettent par le balcon, les grillent dans le four, les clouent aux murs, sans état d’âme.

Quelle est cette folie barbare qui déferle sur nous ? Qu’avons-nous fait pour subir ces tornades de sauvages ? N’y a-t-il personne qui puisse arrêter ces monstres ?

Nous savions ce qui allait nous frapper. Nous le pressentions. Mais où aller ? Où serions-nous protégés ? Où que ce soit, dans les environs d’Alger, nous avions l’impression d’être condamnés. A part Hydra, peut-être, le quartier des généraux, des intouchables.

Mais ce n’est pas vrai que nous n’avons rien entrepris. Le fait déjà de rester à Bentalha, de relever ce défi, est un acte de courage et de résistance. Encore aurait-il fallu que les autorités nous soutiennent… Depuis toutes ces années de guerre, de feu et de sang, d’horreur et d’angoisse, elles nous ont abandonnés, livrés en pâture aux égorgeurs…

Au début, en 1992, pour quelques-uns d’entre nous, il y avait encore une cause qui semblait justifier cette guerre. Mais plus tard, nous n’avons plus rien compris… Si ce n’est que l’enjeu nous dépassait, que nous étions les otages d’obscures luttes de clans et de rapports de force où nous n’étions que de misérables figurants.

Nous avons pourtant essayé d’être acteurs. Nous voulions prendre notre destin en main. On nous l’a refusé. Nous n’avons pas été protégés et nous n’avons pu nous défendre nous-mêmes. Nous en avons payé le prix : plus de 400 morts et plus de 100 blessés pour le seul massacre de Bentalha !

Je parle aujourd’hui au passé, comme si ce cauchemar avait cessé. Malheureusement, en cet été 2000, de pauvres innocents se font toujours massacrer en Algérie, des enfants, des femmes, des vieillards sont à la merci des mêmes tueurs qu’en cette nuit du 22 septembre 1997.

Il a fallu que je quite Bentalha. Il a fallu que je quitte l’Algérie. Je me retrouve exilé, espérant reconstruire un avenir tout en étant hanté par ce passé, hanté par ces visages d’enfants massacrés.

Je suis parti d’Algérie en février 1998 et je me suis juré de contribuer à faire la lumière sur ce qui s’est déroulé à Bentalha, mais aussi à d’autres endroits. J’ai décidé de lutter contre la désinformation ici, en France, et là-bas, en Algérie, orchestrés par les officines des services spéciaux des deux pays. En Algérie déjà, nous avons exigé une enquête nationale sur le massacre. Nous avons obtenu une fin de non-recevoir : « Vous avez soutenu les terroristes ? A vous d’assumer maintenant ! ». En réponse à ce mensonge, à ce mépris, nous, les survivants, les familles de victimes, nous avons décidé d’ « assumer » à notre manière : contre vents et marées, nous cherchons les responsables.

Nous refusons les injonctions de ceux qui se prétendent défenseurs des droits de l’homme et qui interdisent de poser la question : « Qui tue ? ». Ceux-là nous ont trahis. Ils ont même eu l’audace de venir dans les villages martyrs pour nous tuer une seconde fois.

Ce qu’on va lire est le récit de six ans de ma vie à Bentalha. Et celui d’une nuit où nous avons plongé dans l’enfer. Six ans et une nuit qui ont bouleversé mon existence. Ceci est mon modeste témoignage. D’autres que moi raconteront aussi leur histoire et, un jour, nous saurons la vérité. Toute la vérité.

Je tiens à remercier ici tous ceux ou celles qui, dès mon arrivée en France, m’ont soutenu et réappris à vivre, à aimer de nouveau et à reconstruire. Je pense que ce qui m’a sauvé, c’est de savoir qu’il existe encore des gens simples, formidables, sans autre souci que de combattre le mal avec leur bonté. A tous ceux-là, je dis merci.

Souvent, je pense à ceux que j’ai laissé derrière moi, ces millions de compatriotes méprisés et abandonnés par les autorités dès le début des événements, contraints d’être acteurs ou témoins d’une guerre qui n’était pas la leur. A tous ceux qui n’ont pas eu la chance, comme moi, d’obtenir un visa. Je me demande comment ils vivent, ou survivent. Et je n’oublie pas que je suis devenu, par rapport à eux, un privilégié.

Je rends enfin hommage à mes voisins et aux autres qui se sont sacrifiés pour sauver des vies humaines. A toutes les victimes, quelles qu’elles soient, et aux familles de disparus. C’est pour eux, d’abord, que je me battrai jusqu’au bout pour obtenir que les crimes de responsables, généraux ou terroristes, soient un jour jugés par un tribunal international.

Paris, 30 juillet 2000

Qui a tué à Bentalha ? Algérie : chronique d’un massacre annoncé

Nesroulah Yous, avec la collaboration de Salima Mellah
La Découverte
2000
312 pages

24 €