Sexe, race & colonies : regarder l’« Autre » sans questionner la domination
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  • Sexe, race & colonies : regarder l’« Autre » sans questionner la domination

  • 5 novembre 2018
  • Imposant et volumineux, Sexe, race & colonies[1] pèse plus de quatre kilos pour un format de 29 x 31 cm, et compte 544 pages de textes et d’images sur papier glacé. Il appartient à la catégorie des beaux livres, appelés en anglais coffee table books car ces ouvrages aux grandes dimensions et illustrés avec de belles images sont avant tout destinés à être présentés sur les tables basses des salons bourgeois pour divertir les convives et susciter la conversation. Si l’on en juge par son prix de vente, 65 euros, Sexe, race & colonies s’adresse bien à ce public.

    La couverture du livre ne met pas tellement en évidence sa dimension historique. Le mot sexe apparait en caractères surdimensionnés et renvoie à l’imaginaire de la sexualité hétérosexuelle occidentale. La couverture se rapproche des enseignes lumineuses des sex-shops. Cette impression est confirmée par la quatrième de couverture qui présente une photo datant des années 1900-1903 d’une esclave égyptienne nue vue de dos. Si le livre n’est pas à proprement parler pornographique, de nombreux clichés le sont. Par sa composition et sa présentation, et contrairement à la majorité des beaux livres, il n’est pas à mettre entre toutes les mains, notamment celles des plus jeunes.

    Cependant, ses directeurs·rices insistent sur le fait qu’il s’agit bien d’un livre d’histoire[2] qui a réuni 97 « chercheurs et spécialistes reconnus pour leurs travaux sur l’histoire de l’esclavage, du colonialisme, de la sexualité ou du corps[3] ». Il faut d’ailleurs saluer l’effort fait par la direction en matière de parité puisque plus de la moitié (56% exactement) des contributions émanent de chercheuses. Cela se ressent sur la forme : il s’agit de l’un des rares ouvrages universitaires grand public ayant adopté l’écriture inclusive. Si la place des femmes est importante, celle des contributeurs·rices non-Blanc·hes est beaucoup plus réduite, de l’ordre de 16%. Et ces chercheur·es travaillent ou enseignent pour la plupart aux États-Unis.

    En partant de la gauche : Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud, Dominic Thomas.

    Le découpage chronologique en quatre parties témoigne de la primauté donnée à la période contemporaine dans le livre : « Fascinations (1420-1830) », « Dominations (1830-1920) », « Décolonisations (1920-1969) » et « Métissages (depuis 1970) ». Les contributions sont, quant à elles, de deux types : d’un côté 18 « textes majeurs », de l’autre cent notices[4]. Celles et ceux qui ont rédigé les « textes majeurs » sont présenté·es dans le livre comme des « collaborateurs » : Rachel Jean-Baptiste, Jennifer Anne Boittin, Elisa Camiscioll, Sylvie Chalaye, Jean-Noël Ferrié, Arlette Gautier, Christine de Gemeaux, Olivier Le Cour Grandmaison, Sandrine Lemaire, Pierre Ragon, Alain Ruscio, Tracy Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Jérôme Thomas, Françoise Vergès.

    Les directeurs·rices de publication ont participé à l’écriture de la plupart des « textes majeurs » (hors préface et postface), soit de 3 à 5 articles chacun·e. Le point de vue dominant du livre est clairement celui d’universitaires, blancs, occupant des postes dans des institutions académiques du Nord global. Les textes et notices sont accompagnés d’environ 1 200 représentations iconographiques, dont la place et le traitement posent question.

    Illustrer sans contextualiser

    Les documents iconographiques présentés dans Sexe, race & colonies sont de diverse nature : peintures, dessins, gravures, affiches, cartes postales et de très nombreux clichés photographiques. Très importantes pour le travail historique sur la colonialité, ces sources proviennent de fonds différents sur lesquels on aurait voulu avoir davantage d’informations. Comment ces fonds privés et publics ont-ils été constitués ? À qui appartiennent les archives privées ? Le lectorat n’aura pas de réponse à ces questions.

    Interpellé·es par des militant·es ou des journalistes au sujet de la violence des images elles-mêmes, les directeurs·rices de la publication ont fourni certaines précisions. On a appris ainsi que ces chercheur·es ont eu accès à des centaines de milliers d’images, qu’iels ont classé et inventorié 70 000 d’entre-elles pour en sélectionner 1 200 pour l’édition du livre[5]. Sur ce point aussi, le lectorat – notamment universitaire – pourrait vouloir en savoir un peu plus sur les critères de sélection de ce corpus. La seule information disponible à cet égard est que les auteur·es ont écarté les images pédophiles, même si un certain nombre de photographies du livre mettent en scène de très jeunes personnes dénudées et parfois violentées.

    L’exposition de ces images violentes ne fait pas consensus ni du côté des « héritier·e·s blessé·e·s » (G. Boëtsch), ni dans le milieu de la recherche lui-même. Comme le notent les directeurs·rices de publication dans l’introduction, certain·es universitaires considèrent qu’il faut étudier les imaginaires coloniaux sans pour autant montrer les images. Car ces spécialistes estiment que les exposer publiquement constitue une reproduction, voire une légitimation de la violence. Il est difficile de résoudre une question aussi importante en quelques lignes. Nous estimons que le débat de fond doit se poursuivre dans d’autres espaces et déplorons par conséquent que certain·es membres du comité éditorial aient refusé de participer à des échanges contradictoires sur ce sujet[6].

    Si le but scientifique est, comme le soulignent les directeurs·rices de publication, de rendre visible l’horreur de la domination pour la déconstruire, c’est bien cette tâche de déconstruction qui nécessite la plus grande attention. Bien qu’elles soient légendées, les images servent principalement à illustrer les textes et n’ont pas fait l’objet d’une analyse approfondie. À titre d’exemple, Kaoutar Harchi, une des contributrices du livre, ignorait que sa notice sur la photographie commerciale serait illustrée par des photos choisies par les directeurs·rices sans qu’elle soit consultée, raison pour laquelle elle a décidé de publier un texte qui s’attelle à déconstruire, sans les exposer, les clichés associés à sa notice[7].

    Kaoutar Harchi (photo : Bruno Arbesu)

    Les 1 200 images auraient pu faire l’objet d’un travail d’analyse historique plus rigoureux. Aucune étude poussée n’est par exemple faite dans le livre du corpus imposant de cartes postales. Genre très prisé tout au long du XXe siècle, il aurait été particulièrement bienvenu de faire une comparaison entre la correspondance intra-européenne et celle qui circulait entre l’Europe et les colonies. Comment la carte postale coloniale a-t-elle évolué dans le temps ? Quels étaient les volumes en circulation ? Autant de questions qui n’auront pas non plus de réponse. Ces lacunes nous semblent provenir de l’angle choisi pour traiter le sujet, qui contrairement à ce qu’affirment les directeurs·rices, n’est pas très novateur, y compris dans le contexte français.

    Se centrer sur l’altérité pour éluder la colonialité

    L’ambition affichée du livre est de retracer six siècles de « rencontres coloniales » (p. 15) et d’étudier la « sexualité aux colonies » (p. 25). Trois grands axes guident l’ouvrage : la construction de l’« Autre », la domination des corps colonisés, et le métissage. Ces sujets ont déjà fait l’objet de recherches historiographiques dans les cinq continents depuis les années 1980. Ensuite, la manière de traiter ces objets historiques est assez classique. Les articles de synthèse et les notices décrivent comment au cours de la période envisagée se construisent différents régimes d’altérité dans le temps et dans l’espace. Les images insistent sur la violence de la domination coloniale et ses effets dans les représentations de la sexualité occidentale jusqu’à nos jours, et le livre se clôt sur les « métissages » favorisés par la mondialisation. Rien de très novateur, au final, si ce n’est la profusion d’images violentes et choquantes, dont l’impact est renforcé par le grand format de l’ouvrage.

    La question du pouvoir est plutôt euphémisée dans le livre, comme en témoigne l’expression « rencontres coloniales ». Les auteur·es de Sexe, race & colonies se situent souvent à contre-courant des études postcoloniales dont certain·es se réclament pourtant. Les historien·nes de la postcolonialité insistent en effet non pas sur la construction de l’« Autre » comme le faisait jadis une historiographie classique, mais sur les processus de racialisation en tant que facteurs déterminants de la domination coloniale[8]. Curieusement, ce concept de racialisation, qui englobe dans un même processus tous les individus d’une société, y compris les personnes blanches, n’apparait pas dans le livre.

    La blanchité est présente en miroir de l’« Autre » dans les textes du livre sans être nommée ni analysée[9]. Mais le plus déconcertant est que l’hégémonie coloniale européenne soit édulcorée et considérée comme en voie de disparition après les indépendances (période appréhendée de manière problématique sous le prisme du « métissage »). Il est ainsi frappant dans le livre de mettre sur le même plan les puissances coloniales européennes et le Japon, pays qui a certes imposé sa domination brutale sur une partie du continent asiatique, mais non à l’échelle mondiale comme l’ont fait les puissances européennes et étatsunienne.

    Dans la même veine, le postcolonial est considéré exclusivement comme le moment succédant au colonialisme, alors que les travaux des chercheur·es de la postcolonialité envisagent le terme d’une façon plus large en insistant sur la condition historique, c’est-à-dire la continuité des rapports de type colonial après les indépendances[10]. C’est pourquoi certain·es théoricien·nes préfèrent le concept de « colonialité » (forgé par le sociologue Aníbal Quijano), qui désigne un schéma de pouvoir basé sur la race présent jusqu’à nos jours.

    Conclusion

    Sexe, race & colonies laisse encore en chantier de nombreuses questions liées aux rapports coloniaux de pouvoir, notamment en France : que faire de la somme monumentale d’images produites et accumulées durant la domination coloniale et au-delà ? La question de la représentation se limite-t-elle à la manière dont les populations majoritaires représentent celles anciennement colonisées ? Quels objectifs précis poursuit la déconstruction de ces représentations et quelle place est laissée à la manière dont les groupes dominés se saisissent eux-mêmes de ces enjeux ? La publication Sexe, race & colonies aura permis d’ouvrir le débat sur ces enjeux cruciaux de représentation. Tâchons de ne pas l’escamoter.

    Notes

    [1] Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, ouvrage dirigé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Dominic Thomas, Christelle Taraud, éditions La Découverte, 2018.
    [2] Gilles Boëtsch, « Sexe, race & colonies est bien un ouvrage d’histoire », Libération, 11 octobre 2018.
    [3] Ibid.
    [4] Nicolas Bancel, « Exhiber l’exhibition ? Quand les historiens font débat : retour sur “Sexe, race et colonies” », The Conversation, 17 octobre 2018.
    [5] Ibid.
    [6] « “Sexe, race et colonies“ : Pascal Blanchard ne veut pas débattre », Arrêt sur images, 27 septembre 2018.
    [7] Kaoutar Harchi, « Quand l’art est l’autre nom de la violence », Le nouveau magazine littéraire, 12/10/18.
    [8] Ann-Laura Stoler, La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, La Découverte, 2013 et Repenser le colonialisme, Payot, 2013.
    [9] La blanchité est un concept des sciences humaines qui permet de penser le blanc comme un rapport de domination qui construit les autres groupes sociaux. Sur ce sujet, voir : Sylvie Laurent, Thierry Leclère, De quelle couleur sont les Blancs ? Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs », La Découverte, 2013.
    [10] Emmanuelle Sibeud, « Post-Colonial et Colonial Studies: enjeux et débats », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2004/5 (no51-4bis), p. 87-95.

    Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours

    Pascal BLANCHARD, Nicolas BANCEL, Gilles BOËTSCH, Dominic THOMAS, Christelle TARAUD
    Editions La Découverte
    2018

    65€

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