Si vous ne voyez pas la race, comment pourriez-vous voir l’inégalité raciale?

Combien de fois avez-vous entendu quelqu’un dire qu’il « ne voit pas les différences raciales », qu’il « refuse de voir la race » [colorblind], ou qu’il « n’a pas un gramme de racisme en lui » ? Peut-être même que vous avez dit ceci vous-même. Après tout, le langage dominant aujourd’hui autour des questions raciales est typiquement celui d’un déni de la race souvent destiné à transmettre du dégoût pour les pratiques et attitudes raciales qui étaient communes à une époque antérieure.

Beaucoup de sociologues sont cependant extrêmement critiques au déni de la race comme idéologie. Elles et ils soutiennent que comme les mécanismes qui reproduisent les inégalités raciales sont devenus plus cachés et obscurs que ce qu’ils étaient pendant l’ère de la ségrégation ouverte et légale, le langage du racisme explicite a cédé la place à un discours de déni de la race. Mais elles et ils craignent que le refus de prendre publiquement au sérieux la race permette en réalité aux gens d’ignorer les manifestations de discriminations persistantes.

Pendant la première moitié du 20e siècle, il était parfaitement légal de refuser aux Noir-e-s (et aux autres minorités raciales) l’accès au logement, à l’emploi, au vote, et à d’autres droits fondés explicitement sur la race. Les réformes des droits civiques ont rendu ces pratiques illégales. Les lois interdisent désormais des pratiques qui maintenaient auparavant l’inégalité raciale, comme les pratiques discriminatoires des banques et compagnies d’assurances [redlining], la ségrégation, ou le refus ouvert de louer ou vendre des biens immobiliers à des Américain-e-s noir-e-s. Pour autant, la discrimination persiste, opérant à travers une combinaison de pratiques sociales, économiques et institutionnelles.

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L’idéologie du déni de la race – Le « nouveau » racisme

Parallèlement, il n’est plus socialement acceptable dans de nombreux milieux de se définir soi-même comme raciste. Au lieu de cela, de nombreux Américains prétendent ne pas voir la race. Cependant, leur déni a un coût. En prétendant qu’ils ne voient pas la race, ils peuvent également détourner les yeux des manières par lesquelles les Blancs bien intentionnés se livrent à des pratiques qui reproduisent de la ségrégation urbaine et scolaire, et s’appuient sur des « traits de la personnalité » [soft skills] de manière à désavantager les minorités raciales dans le marché du travail, et gardent pour eux les opportunités de manière à se réserver l’accès à de meilleurs emplois.

Conor Friedersdorf, chroniqueur à The Atlantic, a récemment fait valoir que la gauche universitaire se trompe en attaquant le déni face aux questions raciales. Il a suggéré qu’encourager les Blancs à être conscients de la race, à se penser eux-mêmes en termes raciaux, encouragerait le nativisme adopté par certains partisans de Donald Trump : une prise de conscience exacerbée de la blancheur produirait un sentiment de persécution et encouragerait certains à se rallier à la cause de la défense des droits des Blancs. Il soutient qu’il y a un certain mérite au déni de la race, mérite ignoré par ce qu’il décrit comme la « gauche universitaire », trop concentrée à pinailler sur le déni de la race plutôt que d’attirer l’attention sur les « macro-agressions » telles que « les théories du complot haineuses et teintées de racisme dirigées contre le premier président noir » ou le caractère commode d’étiqueter les immigrants mexicains comme des violeurs « malgré le fait que les immigrants de première génération commettent moins de crimes que les Américains de naissance ».

Comme membre présumée de la « gauche universitaire » que Friedersdorf critique, j’ai lu l’article avec un intérêt particulier. Je pense que Friedersdorf accorde à certains points importants une plus grande attention que ne le feraient les universitaires et celles et ceux en dehors de l’université qui sont familier-e-s des débats et concepts auxquels il fait référence. Par exemple, les débats académiques peuvent souvent s’éloigner d’un public plus large. Il est trop facile pour les universitaires dans de nombreux domaines de réserver leurs débats, différends et discussions entre chercheurs qui partagent les mêmes idées. Il a raison de noter qu’en gros, les universitaires peuvent faire mieux pour établir des contacts avec des personnes qui sont à l’extérieur de nos tours d’ivoire.

Cependant, il y a aussi certaines déformations dans l’article de Fridersdorf. A partir d’une seule déclaration tirée d’un chapitre d’un livre, Friedersdorf opère la généralisation abusive selon laquelle « la gauche universitaire traite tous les promoteurs du déni de la race de naïfs ». J’ai lu les livres et articles de nombreux sociologues qui critiquent l’idéologie du déni de la race et rencontrent des problèmes dans la manière dont cette perspective permet aux individus d’ignorer les modes de préjugés raciaux. Mais je n’ai jamais vu aucune étude qui catégorise largement les partisans du déni de la race de cette façon. Ce qui compte davantage pour les sociologues, ce sont les implications de cette idéologie et ses effets sur l’inégalité sociale.

41B7xTAQ9lL._SY344_BO1,204,203,200_Mon collègue Eduardo Bonilla-Silva, par exemple, a beaucoup écrit sur l’idée du déni de la race, esquissant les manières dont ce déni fonctionne comme une idéologie qui légitime des pratiques spécifiques qui maintiennent l’inégalité raciale : brutalités policières, discriminations au logement, privation du droit de vote, etc. Son livre Racism Without Racists [Racisme sans racistes] fait partie d’un vaste ensemble de recherches sociologiques qui attire l’attention sur les façons dont l’idéologie du déni de la race sous-tend des questions sociales plus grandes et plus problématiques.

Pourtant, en plus de suggérer que la gauche universitaire prend tous les promoteurs du déni de la race pour des naïfs, Friedersdorf soutient aussi qu’ils perdent leur temps à décortiquer ce concept plutôt qu’à traiter les « macro-agressions » comme la brutalité policière et les expressions croissantes de virulente haine raciste. Mais Bonilla-Silva, entre autres, décrit les moyens dont le déni de la race soutient ces mêmes macro-agressions, qui selon Friedersdorf sont ignorées. En d’autres termes, Friedersdorf suggère que la gauche universitaire perd son temps à disséquer le concept de déni de la race, et gagnerait à se concentrer sur les processus plus pressants et systémiques d’inégalité. Mais une lecture attentive de la littérature sociologique dans ce domaine montre que seuls quelques membres de la « gauche universitaire » soutiennent que le déni de la race est problématique précisément parce qu’il offre un moyen d’éviter d’aborder ces problèmes sociaux précis. D’autres sociologues comme Jessie Daniels et David Cort concentrent précisément leurs recherches sur les discours de haine sur internet et les taux plus faibles de criminalité chez les immigrants par rapport à ceux des Américains de naissance, soit les questions mêmes que Friedersdorf, de son propre aveu, considère comme importantes et délaissées par la gauche universitaire. Les sociologues sont en fait très impliqué-e-s à souligner ces macro-agressions et à souligner les façons dont l’idéologie du déni de la race leur permet d’être ignorées.tumblr_nhoh1pHarr1skrki8o1_1280Les partisan-e-s du déni de la race comme Friedersdorf ont tendance à dire que souligner l’identité de groupe des Blancs comme Blancs (plutôt que comme des individus) est contre-productif. Rejeter le déni de la race et encourager les Blancs à se considérer comme membres d’un groupe racial distinct, affirment-ils, va produire le nativisme. Plutôt que de les critiquer, les Blancs vont s’accrocher aux privilèges que procure la blancheur, privilèges mis en péril par une société davantage multiraciale. Friedersdorf considère comme naïf de croire qu’en se concentrant sur leur statut de membres d’un groupe racial et aux privilèges et pouvoirs que ce statut leur accorde, « les masses des Blancs vont s’identifier plus fortement avec leur tribu raciale puis vont sacrifier les intérêts de cette tribu ».

Pris abstraitement, ce point est convaincant. Le problème est qu’il ne résiste pas à l’examen scientifique qui contredit directement cet argument. Les sociologues comme Karyn McKinney, Eileen O’Brien, Joe Feagin, Hernan Vera, et Matthew Hughey qui ont étudié les voies et les trajectoires par lesquelles les Blancs deviennent impliqués dans le militantisme antiraciste, montrent que contrairement aux croyances de Friedersdorf, s’écarter du déni de la race peut en réalité servir comme voie vers l’antiracisme. Dans plusieurs de ces études, où des Blancs sont venus à se comprendre en tant que membres d’un groupe racial qui jouissait de privilèges et d’avantages immérités, cela les a contraints à forger un sens différent de l’identité blanche construite sur l’antiracisme plutôt que soutenir simplement le statu quo. S’éloigner de l’idéologie du déni de la race que certains sociologues critiquent (l’idée selon laquelle il est admirable de professer le déni de la race et qu’il est problématique de se voir comme membre d’un groupe racial) est en réalité selon les recherches dans ce domaine une étape importante vers l’activisme antiraciste.

Il y a une forte insistance sur l’individualisme dans la culture américaine. Friedersdorf affirme que « la race est un concept pernicieux qui prive les gens de leur individualité. […] La gauche universitaire sous-estime aussi à quel point cela peut diviser de mettre autre chose que l’individualisme au centre de l’identité ». Mais ironiquement, cet accent mis sur l’individualisme est lui-même fonction de la position du groupe. En gros, les Blancs profitent du luxe de promouvoir l’importance de l’individu, car ils bénéficient du fait de vivre dans une société racialement hiérarchisée où la blancheur est normalisée. Dans la plupart des interactions sociales, les Blancs arrivent à être considérés comme des individus. Les minorités raciales, en revanche, prennent très tôt conscience que les gens vont souvent les juger en tant que membres de leur groupe, et vont les traiter conformément aux stéréotypes (généralement négatifs) attachés à ce groupe.

Tout le monde veut être traité comme un individu et reconnu pour ses traits et caractéristiques personnels. Mais le déni de la race que les sociologues critiquent ne le permet pas. Au lieu de cela, il encourage celles et ceux qui cautionnent cette perspective à ignorer les processus en cours qui maintiennent la ségrégation raciale dans les écoles, les quartiers, les soins de santé, et d’autres institutions sociales. La conscience raciale peut-elle attirer l’attention sur ces questions ? La recherche démontre que cela peut conduire à une meilleure compréhension de notre société racialement hiérarchisée et peut faire naitre une volonté de travailler pour le changement. De ce point de vue, donc, il ne semble pas qu’il faille abandonner tout de suite.

Notes

Source : The Atlantic.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par RC pour Etat d’Exception.