Sur Einaudi, le 17 octobre et le déni colonial : entretien avec Fabrice Riceputi

Rarement le nom d’un historien n’aura à ce point été associé à un événement. Le nom de l’auteur de La bataille de Paris est devenu indissociable du massacre du 17 octobre 1961 à Paris, au cours duquel la police parisienne a réprimé dans le sang la manifestation organisée par la fédération de France du FLN. Fabrice Riceputi, qui a consacré un livre à JL Einaudi (La bataille d’Einaudi, éditions Le passager clandestin), répond à nos questions sur Einaudi, le 17 octobre 1961, l’ampleur et les conséquences du déni colonial.

Sur Jean Luc-Einaudi, « citoyen-chercheur »

Qu’est-ce qui a poussé Jean-Luc Einaudi, éducateur de métier né en 1951, à se consacrer à l’histoire, notamment à l’histoire coloniale française ?

22467373_1949720558600939_6270151850272280806_o

Portrait de Jean-Luc Einaudi (1951-2014) par Alain Frappier

C’est, au fond, l’appartenance à une génération politique révolutionnaire, celle de mai 1968, dont les « anciens » s’étaient, selon le mot de Jacques Rancière, « désidentifiés » d’avec la république de De Gaulle et aussi d’avec la gauche française durant la sale guerre d’Algérie. Ces cadres ont passé la mémoire de l’anticolonialisme aux plus jeunes, comme Jean-Luc Einaudi, tout particulièrement en rupture et en opposition avec un PCF  qui avait voté les « pouvoirs spéciaux » et refusé longtemps l’idée d’une indépendance de l’Algérie. Il a aussi été initié à l’enquête et à l’écriture, dans les années 1970,  en étant rédacteur en chef, à l’âge de 20 ans, du journal de son organisation maoïste. Son premier livre est déjà une enquête sur une affaire totalement oubliée à ce moment. C’est Pour l’exemple, l’affaire Fernand Iveton (1986), qui est encore aujourd’hui la seule histoire de cet ouvrier algérois communiste ayant rejoint le FLN et qui, mollement soutenu par le PCF, a été condamné à mort pour une tentative de sabotage et exécuté, avec l’aval de Mitterrand en 1957. Le fait qu’un historien comme Pierre Vidal-Naquet lui donne une préface était une sacrée preuve de sérieux pour un non-historien de métier.

Aujourd’hui, la mémoire d’Einaudi fait corps avec celle du 17 octobre 1961 à Paris. Qu’est-ce qui selon vous l’a conduit à mener des recherches sur ce massacre ?

Très précisément, c’est l’amitié avec Georges Mattei, l’un de ces militants anticolonialistes qui étaient fous de rage de voir des responsables du massacre du 17 octobre comme Maurice Papon et Roger Frey parader au sommet de l’Etat. C’est lui qui a permis à Einaudi d’accéder à ses premiers témoins du drame, en lui donnant accès à des archives de la Fédération de France du FLN, qui sont le point de départ de son enquête. Interdit d’archives, il construit son récit du 17 octobre à partir de 120 témoignages, dont pas mal de policiers que Didier Daenninckx l’a aidé à trouver. Les années 1980 sont aussi celles d’une découverte de l’évènement dans la génération qui a fait la Marche pour l’Egalité et contre le racisme, qui retrouve « les racines sanguinolentes » (Farid Aïchoune) du racisme anti-arabe extrêmement virulent qu’ils vivent eux-mêmes au quotidien, y compris dans des crimes policiers racistes impunis. On en reparle donc à nouveau pour la première fois depuis 1961, mais cela reste dans les marges sociales et politiques de la France.

La bataille de paris, le livre-référence d’Einaudi, parait en 1991. Quelles ont été les réactions en France au moment de la sortie du livre ?

Il a un important succès. Libération, par exemple, fait 8 pages sur le livre et sur le 17 octobre. Einaudi passe à la télévision, à Apostrophes, etc. Mais un livre, même abondamment commenté et salué, ne modifie guère la donne mémorielle nationale. C’est le procès Papon, dans lequel Einaudi témoigne à la demande des parties civiles juives et du MRAP, six ans plus tard, qui fait exploser la bombe mémorielle à retardement dans les grands média et surtout oblige le gouvernement à réagir et à s’exprimer pour la première fois depuis 1961. Il est suivi, en 1999, d’un procès en diffamation intenté à Einaudi par Papon, qui est débouté. Durant ces années, l’association Au nom de la mémoire, fondée par Benjamin Stora, Samia Messaoudi et Mehdi Lallaoui, qui réclame une reconnaissance politique d’un crime d’Etat, est très active. Des films sortent, la presse publie beaucoup sur le sujet, cela a alors un effet de savoir important dans le grand public. C’est la fin véritable de l’occultation proprement dite.

Croquis d'audience montrant Maurice Papon dans le box des accusés, le 14 octobre au palais de justice de Bordeaux, lors de son procès pour "crimes contre l'humanité". : Drawing shows former French cabinet Minister Maurice Papon during his trial for wartime crimes against humanity 14 October in Bordeaux. AFP PHOTO AFP/CHESNOT/FG/ab/se/rc / AFP PHOTO / CHESNOT

Croquis d’audience montrant Maurice Papon dans le box des accusés, le 14 octobre 1997 au palais de justice de Bordeaux, lors de son procès pour complicité de crimes contre l’humanité. CHESNOT/AFP

Jean-Luc Einaudi est mort en 2014. Un an après, vous lui consacrez un ouvrage, La bataille d’Einaudi (éditions Le passager clandestin). Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre autour du combat mené par JL Einaudi ?

Je n’ai pas connu Einaudi. Il est mort quelques jours après que j’ai voulu prendre contact avec lui. En fait, je me suis d’abord intéressé à l’histoire, que je raconte également dans ce livre, des deux archivistes, Brigitte Lainé et Philippe Grand, qui ont été persécutés pour avoir osé dire dans un procès face à Papon que les archives prouvaient un massacre. Puis j’ai élargi mon enquête à toute l’histoire de « la bataille d’Einaudi ». Bien sûr, j’ai écrit ce livre parce que je pense que ce combat intellectuel, judiciaire et politique de trente années pour arriver à obtenir la reconnaissance de la vérité, à défaut de justice, est extrêmement révélateur d’un déni colonial à l’œuvre dans notre société, au-delà de l’occultation du 17 octobre, et en dit très long sur elle.

Sur le déni colonial et ses conséquences

Justement, comment expliquez-vous l’extrême difficulté qu’ont les autorités françaises à reconnaitre pleinement les responsabilités politiques des crimes qui ont jalonné l’histoire coloniale ? Comment expliquer le décalage entre les recherches menées par les historiens et les discours officiels ?

Ce ne sont pas seulement les autorités. C’est la société tout entière qui a « du mal ». Ce fut longtemps une véritable omerta, un pacte du silence. Toutes les forces politiques principales ayant été compromises à des degrés divers dans le colonialisme et dans ses crimes, elles ont tenté d’empêcher tout retour mémoriel sur lui : lois d’amnistie instituant l’amnésie judiciaire, loi sur les archives les rendant incommunicables pour très longtemps, et silence radio sur la question. Ce fut la victoire d’Einaudi et de quelques autres d’avoir mis fin à cette omerta.

Aujourd’hui, pour ne parler que de l’Algérie, les historiens, français ou non, ont accès à la plupart des archives d l’Etat (mais pas à toutes) et, depuis 2000 précisément, ont produit beaucoup. La connaissance, en effet, est là. De l’amnésie, on est passé à l’aphasie, l’impossibilité de dire.  Il y a 15 ans, on pouvait penser que les verrous avaient sauté. Or, il s’est produit depuis lors une régression politico-mémorielle qui est toujours en cours et qui conduit certains à vouloir réhabiliter la colonisation, mais aussi Vichy.

L’actuelle flambée multiforme de racisme, comparable par son intensité à celle des années de la guerre d’Algérie, la dépendance du pouvoir à l’égard d’une police travaillée par l’extrême droite comme en 1961 et qu’il prend bien garde de ne pas froisser, le recours massif à la violence policière dans les quartiers populaires et dans les manifestations, le recours aussi à l’état d’urgence (inventé dans les colonies) qu’on rend permanent, tout cela ne dispose guère le pouvoir actuel à revenir sur le 17 octobre et sur les crimes du colonialisme.

C’est aussi dans ce contexte que s’est construit tout le discours sur l’anti-repentance…

L’anti-repentance, instaurée en doctrine d’Etat sous Sarkozy, est un crypto-négationnisme, une entreprise de révision illimitée de l’histoire, puisqu’elle s’autorise un mépris souverain du travail des historiens. Elle est l’une des modalités de l’extrême droitisation actuelle de la société française. Elle répond parfaitement à une certaine demande sociale identitaire et raciste : rappeler les crimes coloniaux, ce serait donner du grain à moudre à « l’anti-France », laquelle est bien sûr constituée principalement des descendants de l’immigration coloniale et postcoloniale.

Quand le Mairie de Paris a apposé une plaque commémorative sur le 17 octobre au Pont Saint-Michel, un politicien gaulliste parisien a dit : vous donnez des armes aux « extrémistes musulmans ». C’était en 2001. On objectera que le candidat Macron a qualifié durant sa campagne « la colonisation » de « crime contre l’humanité ». Or, devant la bronca, dès le lendemain, il a dû dire à peu près le contraire à Toulon de ce qu’il avait dit à Alger.

Dans votre livre, vous écrivez dans l’épilogue que c’est la « stratégie du déni, de l’évitement ou de l’euphémisation des crimes du colonialisme qui produit le discrédit de la République, non leur mise à jour ». Pourriez-vous développer un peu cette idée ?

C’est très simple, on ne saurait respecter une République qui ment et qui triche sur son passé, qu’on soit « issu de l’immigration » ou non, encore moins croire qu’elle puisse se présenter comme le « pays des Droits de l’Homme ». Si elle ment là-dessus, pourquoi ne le ferait-elle pas sur le reste ? De plus, on laisse ainsi libre cours aux fantasmes et aux manipulations les plus abominables. Je pense par exemple à l’usage que fait un personnage comme Dieudonné du déni colonial. Quand Daech a décapité en public un journaliste américain, cet entrepreneur en haine raciste a justifié ce crime en expliquant, dans une vidéo vue des millions de fois,  qu’il n’y avait pas de quoi s’indigner, car ceux qui donnaient aujourd’hui des leçons d’humanité à leurs anciens colonisés étaient ceux qui avaient fait bien pire au Cameroun et qui niaient leurs crimes. Le sous texte était : vous l’avez bien mérité, c’est notre vengeance. En l’occurrence, même s’il trichait sur les documents exhibés comme preuve dans sa vidéo, il évoquait des décapitations de rebelles camerounais qui se sont bel et bien produites à la fin des années 1950, crimes coloniaux que Fillon puis Hollande venaient de nier.

Le Net est plein de délires de ce genre, auxquels la faiblesse de l’enseignement scolaire et de l’exposition médiatique donne beaucoup de poids, notamment dans la jeunesse. Il a fallu des dizaines d’années pour reconnaître la complicité de Vichy dans la Shoah, combien en faudra-t-il encore pour reconnaitre pleinement, c’est-à-dire les enseigner, les expliquer, les commémorer, en tirer les leçons qui s’imposent, ces crimes coloniaux et pour commencer à sortir vraiment du colonialisme ?

La France intervient militairement au Sahel, en Centrafrique, procède à des bombardements aériens en Syrie et en Irak, et a toujours apporté son soutien à l’Etat d’Israël (Benjamin Netanyahu était même l’invité d’Emmanuel Macron lors des cérémonies commémoratives de la rafle du Vel d’Hiv). Ce déni colonial n’est pas qu’affaire de mémoire. N’est-il pas à mettre en lien avec le présent colonial de la France ?

Bien sûr que oui, la négation du caractère fondamentalement raciste et criminel du colonialisme en lui-même opère aussi dans les politiques actuelles : néo-colonialisme, guerrier ou non, dans les anciennes colonies ou, en France même, traitement colonial des habitants descendants de colonisés, sans parler de celui qui s’exerce dans les territoires d’Outre-mer. On pense notamment à l’état d’urgence réactivé en 2005 lors de la révolte des quartiers populaires, aux violences policières racistes quotidiennes, mais aussi aux termes de la récente loi « antiterroriste » qui autorise l’action policière au faciès et qui vient de passer comme une lettre à la poste. Il faudrait aussi évoquer les racines coloniales de l’islamophobie proprement dites, qui sont importantes. Mmes Salan et Massu organisaient en Algérie en 1957 des cérémonies de « dévoilement » pour montrer « l’émancipation » de femmes algériennes colonisées, généralement des figurantes forcées, pendant que leurs époux se faisaient torturer. Le pseudo-féminisme qui prétend émanciper les musulmanes contre leur gré me paraît relever de ce féminisme colonial.

Il est à souligner, me semble-t-il, que cette question  constitue pour une grande partie de la gauche française qui se prétend pourtant émancipatrice,  et même « insoumise », un angle mort  majeur et préoccupant. On pourrait attendre d’elle qu’elle soit pour le moins plus critique sur ces questions. Il faudrait pour cela qu’elle rompe avec le mythe, largement démenti par les faits passés et présents, d’une  France lumière « universelle sur 5 continents », selon l’expression récente de son leader.