Sur les crimes policiers, la justice et l’empowerment local

« La confrontation avec la police ou la justice constitue bien souvent le point de départ d’une prise de conscience individuelle ou collective, d’une expression politique ou culturelle spécifique, et de mobilisations plus ou moins durables dans les cités ou quartiers populaires. »
Mogniss H. Abdallah, Rengainez, on arrive !

 

Relaxé à l’issue du premier procès en assises à Bobigny en 2016, Damien Saboundjian, le policier meurtrier d’Amine Bentounsi, a été reconnu coupable en appel de « coups et blessures volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner » et condamné à une peine de 5 ans de prison avec sursis (assortie d’une interdiction de porter une arme pendant 5 ans).

Une décision accueillie avec soulagement par la famille et les proches d’Amine, même s’ils ont bien conscience du caractère clément de la sanction. Ce second procès marque pour eux la fin d’une épuisante bataille judiciaire qui aura duré 5 années.

Etant donné la difficulté à amener devant des juges les policiers meurtriers, et compte tenu aussi de la relaxe initiale dont avait bénéficié D. Saboundjian, on peut se dire que sa condamnation en appel constitue une « victoire ». Ou se dire au contraire que pour avoir abattu un homme d’une balle dans le dos, ce n’est pas très cher payé. Se dire que ce policier reste en fonction et n’a pas connu le moindre jour d’incarcération. À chacun-e d’en juger.

Mais est-ce qu’envoyer les flics en prison doit être l’unique objectif des mobilisations autour des crimes policiers, et la condamnation ce qui matérialise la réussite ou non de ces mobilisations ? Au-delà de la procédure, que se passe-t-il localement pour les habitant-es du quartier, pour ceux qui partagent les mêmes conditions de vie que la victime et qui, pour reprendre l’expression d’Abdelmalek Sayad, restent « assassinables » ?

Prison : la langue des dominants

« Juger des agents de police meurtriers et les enfermer offre une légitimité à un système qui est raciste et violent en son cœur même. Cela encourage, en outre, les gens à avoir une confiance mal placée en celui-ci. »

Dans une tribune intitulée « Should police murderers go to prison? » (traduite en français sur le site A L’Encontre), Marlene Martin, activiste originaire de Chicago investie dans le mouvement Black Lives Matter, montre comment exiger la prison pour les policiers meurtriers nous condamne à user du même vocabulaire répressif que les dominants. Et à placer notre confiance dans un système répressif fondamentalement violent et raciste.

Black Lives Matter
Mais elle affirme aussi que les militant-e-s peuvent exiger la poursuite et l’emprisonnement des policiers meurtriers tout en restant fidèles à leurs principes, y compris celui d’une vision en un monde à venir sans ces prisons ou sans ces policiers :

« En réalité, la lutte visant à ce que la police rende des comptes pour la violence raciste qu’elle déploie peut amplifier le mouvement, le rendre politiquement plus fort et plus confiant en ses capacités, de telle façon qu’il poursuive son œuvre d’organisation en direction de ces objectifs plus larges. »

La volonté de faire des policiers des « justiciables » comme les autres ne s’oppose pas nécessairement à l’objectif de construire à terme un monde sans prison et sans police. Pointer les limites de l’institution judiciaire et l’impunité quasi-systématique qu’elle offre aux tueurs en uniforme, peut ainsi devenir l’un des objectifs de la mobilisation ou l’un des moyens pour le collectif de remplir ses objectifs.

Procédure judiciaire

L’instruction revêt un enjeu particulier pour les familles et les proches. Elle peut leur permettre de faire la lumière sur les circonstances exactes de la mort. Face à une institution aussi opaque que la police, elle leur permet de connaitre le nom des meurtriers (pour ce qui est de la prison, les autres détenus connaissent l’identité des surveillants coupables de violences).

Pour la famille et les proches, la plainte avec constitution de partie civile permet d’avoir accès au dossier et de demander à ce que certainfassumers témoins soient entendus. Malgré toutes les limites de l’institution judiciaire évoquées plus haut, la procédure permet d’une certaine manière de faire face au vide laissé par la mort, par l’arbitraire et la brutalité des circonstances de cette mort. C’est primordial pour les familles, et il important de les soutenir dans ces démarches.

Pour autant, est-ce que cette procédure judiciaire (et la foi en la justice qui peut l’accompagner) revêt un enjeu politique et collectif ? Là encore, tout dépend des objectifs fixés par le collectif.

La procédure permet de fixer un tempo à la mobilisation, de rythmer la dynamique de l’organisation locale. Parce qu’il faut se battre à chaque étape de l’instruction, ne serait-ce que pour obtenir des expertises fiables, pour que les faits soient correctement qualifiés (à Marseille, par exemple, la mobilisation des proches de Lahouari Ben Mohamed avait permis que le CRS J-P Taillefer soit renvoyé aux assises, et non plus seulement en correctionnelle comme cela avait été décidé au départ).

Si les circonstances varient d’un contexte à un autre, une seule certitude : la procédure judiciaire ne doit jamais constituer la seule raison d’être d’un collectif « Vérité et Justice », sous peine de voir tous les efforts entrepris anéantis par une décision de non-lieu (décisions qui se sont multipliées ces derniers mois).

Procès

Là aussi, les enjeux diffèrent selon qu’il s’agit des familles et proches de la victime, des militant-es et des associations et organisations à vocation politique.

Pour les familles et proches, le procès revêt une importance symbolique toute particulière. Les policiers y sont obligés d’expliquer leur geste en public, même si leur parole est mécanique et emprunte au régime habituel de justification du bourreau (sur cette question voir nos deux articles sur les procès des meurtriers d’Abdelhakim Ajimi).

Le procès constitue le terme d’une procédure souvent épuisante. Avec toutes les limites évoquées plus haut, il est l’occasion d’une confrontation directe avec les meurtriers. L’occasion de les voir pour la première fois être malmenés, mis face à leurs mensonges et leurs contradictions. Les débats du procès de Damien Saboundjian ont ainsi clairement montré que le policier avait menti (et ses collègues aussi pour le couvrir). La famille Bentounsi, à défaut d’avoir obtenu justice, aura au moins obtenu la vérité.

Pour les militant-es et les organisations politiques, les enjeux sont différents. Avec l’afflux de journalistes et militant-es et le dispositif sécuritaire mis en place dans et autour du Palais de justice, le procès est une opportunité de donner un écho médiatique qui profite à l’organisation au niveau national.

Cet écho médiatique permet à certaines structures de négocier un rapport de force local plus avantageux pour elles. C’est ce qui fait que, des années après, d’anciens militants investis sur ces causes se retrouvent élus dans les municipalités ou dans les Sociétés d’économie mixte (SEM), ou encore dans les équipes para-municipales (comme les centres sociaux).

Le clientélisme associatif, la dépendance et le chantage aux subventions, fait que le plus souvent la confrontation politique est déplacée du local vers le Palais de justice. Là-bas, aucun risque de gêner ses « alliés », d’être mis en porte-à-faux vis-à-vis d’élus et de financeurs. En raison de ce caractère plus abstrait et impersonnel du tribunal (après tout, personne n’est financé par la justice), les procès sont transformés en caisses de résonance politique.
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S’organiser localement à chaque fois que c’est possible

S’engager localement dans l’action politique autonome est difficile (et il ne faut pas sous-estimer cette difficulté). C’est pourtant au niveau local que réside tout l’intérêt des mobilisations autour des crimes policiers. Tout simplement parce que c’est là que vivent les populations soumises au harcèlement de la police.

S’organiser localement pour faire baisser le niveau de violence policière au quartier : tel doit être selon nous l’objectif prioritaire de ces mobilisations. Assumer cet objectif modifie l’approche que l’on a de la procédure, du procès et des modalités de la lutte. Concrètement, ce n’est pas parce qu’il y a eu acquittement que le collectif a échoué à construire des espaces collectifs autonomes.

A l’inverse, ce n’est pas parce que le policier est condamné qu’il a été possible d’instaurer localement un rapport de force plus favorable aux habitant-es et de faire baisser le niveau de violence des policiers et des autorités locales.

Comment « quantifier » ce niveau de violence et évaluer l’impact des actions entreprises localement ? Grâce à certaines données comme le taux d’incarcération avant et après, le taux d’interdiction du territoire, le nombre d’expulsions locatives dans le quartier, le nombre d’initiatives qui se font en dehors de la municipalité et de ses cercles d’influence, etc. Sans empowerment local, il est difficile sinon impossible de changer la donne sur le terrain.

Conclusion

Parler de manière abstraite des « quartiers » ou des « violences policières » n’a aucun intérêt. Tout dépend du contexte local, des rapports de force locaux, de la majorité municipale, de l’histoire de la ville, de la composition démographique, de l’existence et de l’avancée d’un programme de rénovation urbaine, etc.

Noyées dans un discours militant convenu et des considérations morales autour de la souffrance, les mobilisations contre les crimes policiers sont souvent instrumentalisées au profit d’agendas politiques qui coïncident rarement avec les intérêts des populations soumises à l’arbitraire de l’Etat.

Quand elle ne sont pas forcée d’étouffer purement et simplement l’affaire, la familles est contrainte de choisir entre telle ou telle chapelle politique et de remettre son destin entre ses mains. Quitte pour cela à mettre en danger les siens.

C’est pourquoi nous devons trouver une manière de mettre à la disposition des habitant-es des banlieues qui souhaitent se mobiliser et s’engager dans une action politique autonome, les outils permettant une réelle autogestion.

Nous n’avons pas le choix.

Notre désorganisation actuelle met des vies en danger.

Notes

Pour participer à la création d’un centre ressource numérique d’abord, puis physique (concret) ensuite, vous pouvez nous envoyer vos suggestions et contributions, vos fiches pratiques, vos retours d’expériences, vos vidéos et vos témoignages à l’adresse suivante : contact@etatdexception.net.

[Article mis à jour le 17.03.2017 à 16h]