Syrie : la révolution orpheline, la révolution continue

Texte publié dans le numéro 33 de la revue Contretemps (Printemps/Eté 2017), et reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.

Anti-impérialisme, modernité et barbarie

Depuis sa fondation par Assad père en 1970 le régime syrien s’est efforcé, par sa rhétorique et la construction de son image, de s’appuyer sur trois piliers. Grâce à un discours « anti-impérialiste », il s’est rallié des nationalistes et des courants de gauche ; par son hostilité aux islamistes, il s’est rapproché de certaines administrations occidentales et de courants laïcs (et islamophobes); en affichant une modernité de façade, il s’est montré plus évolué que ses administrés, ce qui a satisfait les tenants en Syrie même d’une certaine idée de « l’Occident ». Ce dernier pilier est devenu l’idéologie principale d’Assad fils depuis 2000.

Le régime s’est servi de ces piliers pour exercer la violence la plus barbare contre son peuple. Et ce qui a semblé aléatoire et d’une dureté abusive depuis 2011 n’était qu’un aspect parmi d’autres de ce phénomène.

En y regardant de plus près, en analysant la liste des victimes lors de la phase pacifique de la révolution (de mars à août 2011), ou après le déclenchement de la lutte armée parallèlement à la lutte pacifique (de septembre 2011 à juin 2012), ou lorsque la lutte armée est devenue l’aspect plus ou moins dominant du soulèvement (depuis juillet 2012), on constate que le dosage dans l’usage de la violence par le régime a souvent été dicté par des choix sociaux, régionaux et confessionnels. C’est vrai pour la répression des manifestants et la torture des prisonniers, comme pour les bombardements aériens et l’usage de l’artillerie lourde, et jusqu’aux massacres, exécutions et attaques chimiques.

L’exercice de la violence contre les plus pauvres

L’excès de la violence utilisée par le régime dans certaines zones rurales ou dans des quartiers et banlieues urbains ne s’explique pas uniquement du fait que ces cibles constituaient des bastions de la révolution. Ainsi, il a réprimé et torturé durant tout un mois les habitants de Deraa ou des villages du Houran pour les punir d’avoir seulement songé à se révolter (du 18 mars jusqu’à la mi-avril 2011), et afin de les donner en exemple aux autres de sorte qu’aucune région ne se hasarde à les soutenir sous peine de subir le même sort. Après quoi le régime a établi une stratégie de violence préventive dont l’objectif était d’anticiper l’extension des manifestations en prenant systématiquement pour cible facile les populations les plus pauvres.

À l’exception de la ville de Homs, qui présente une spécificité géo-confessionnelle (vu sa démographie mixte – sunnite et alaouite – et vu sa position sur l’axe routier entre la capitale et le littoral), on note que le Rîf (zone semi-rurale) de Damas, au même titre que les zones rurales entourant Idleb, Hama, Homs, Alep, la région de Deir Ezzor, quelques quartiers de Banyas et de Lattaquié, ainsi que les camps palestiniens de Raml et de Yarmouk, ont dès le début constitué les cibles de la violence la plus impitoyable.

Les habitants de ces régions appartiennent à une classe de « parias ». C’est parmi eux que l’on trouve les journaliers et les petits fonctionnaires des villes, parmi eux que se recrutent les femmes de ménage, les cultivateurs et les petits marchands de légumes. Et comme une majorité parmi eux est attachée au mode de vie rural, comme ils portent des vêtements traditionnels, il était « surprenant » de les voir se révolter pour leur liberté et leur dignité. Comment de telles personnes pouvaient-elle manifester en faveur de valeurs « modernes » et considérées comme « occidentales » dans des accoutrements si peu conformes à l’idée qu’on se fait de cette « modernité » ? Pire, de quel droit réclamaient-elles la liberté, elles si « conservatrices » et d’ordinaire si inféodées aux détenteurs du pouvoir ?

L’extrême violence subie par cette catégorie de la population n’a provoqué que peu de sympathie en sa faveur. Victime de la plus flagrante injustice sociale, elle n’avait d’ailleurs jamais compté pour la nouvelle classe dominante. Qu’elle fût décimée par les milices ou les services de renseignement, cela n’a soulevé que de la dérision de la part des « loyalistes », y compris ceux qui sans être nécessairement des affidés du régime, sont satisfaits du semblant de stabilité qu’ils croient lui devoir. Il n’était pas rare d’entendre ces derniers reprocher aux victimes de s’être attiré leurs propres malheurs en se révoltant.

Le sens du ciblage confessionnel

Au ciblage des populations pauvres s’ajoute un objectif qui n’est pas totalement étranger au précédent, qui est lié à la question confessionnelle. Ainsi, ce n’est pas un hasard si les victimes des massacres étaient et sont toujours dans leur grande majorité des musulmans sunnites des campagnes et des banlieues. Cela est dû à trois facteurs.

Le premier est que l’assise militaire combattante de la révolution est essentiellement sunnite, située dans les périphéries du pays.

Le second est que le régime cherchait à accréditer l’idée selon laquelle le conflit « oppose deux blocs, l’un sunnite et l’autre alaouite ». Assad, soucieux de ses relations avec les pays arabes et de son image « nationale », évitait dans le passé de soulever publiquement le problème confessionnel, s’est alors mis à l’exploiter de manière flagrante. Pour attirer à lui les minorités et resserrer les rangs de la communauté alaouite, et du fait de la détérioration de ses relations avec ses anciens alliés (la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite). Et également pour agiter l’épouvantail de la majorité sunnite à la face des chrétiens, au moment où les Frères musulmans et autres forces de l’islam politique paraissaient avoir le vent en poupe (en Tunisie, puis en Egypte en 2012). La minorité alaouite, qui lui assure la domination politique, mafieuse et sécuritaire, n’a aucune prétention à l’hégémonie religieuse, ce qui lui permet de se revendiquer de la défense de la « laïcité » face aux sunnites extrémistes.

Le troisième facteur est probablement le plus important. Si le régime cible des sunnites c’est précisément que ces derniers constituent la « majorité ». Le sort des majorités dans le monde d’aujourd’hui ne soulève jamais les mêmes préoccupations que celui des minorités. Dès que celles-ci sont menacées, se lève un large mouvement de sympathie en leur faveur car il y va de leur existence même. Expert dans la violence, le régime syrien l’a compris dès la prise du pouvoir par Hafez al-Assad. Que des dizaines de milliers de sunnites meurent, alors qu’ils sont des millions en Syrie et des dizaines de millions dans la région (et près d’un milliard dans le monde !) ne constitue pas une menace existentielle à leur égard. De plus, c’est à cette communauté sunnite dominante qu’appartiennent les groupuscules qui terrorisent tant. Les clichés qui sont attachés aux sunnites dans d’importants milieux occidentaux ont une connotation négative, en rapport avec l’image des émirs du Golfe, d’Oussama Ben Laden, des Talibans, puis de Daech, voire de celle des jeunes en crise d’identité et en difficulté d’intégration dans les banlieues des villes européennes.

Au regard de cette même équation confessionnelle et politique, il apparaît clairement que le régime n’a pas exercé une extrême violence contre les Kurdes ou les Ismaélites, lors de leurs soulèvements, bien que des villes telles que Amouda et Qamichli (à dominante kurde) ou Salamieh (fief ismaélien) aient été le théâtre de sit-in et de manifestations massives. En « rationnant » la répression en vertu de l’équation confessionnelle, il entendait confirmer son argument d’un combat mené par son armée contre « l’extrémisme islamique », les « bandes armées et les djihadistes ». Par ailleurs, concernant les Kurdes, il a développé une stratégie basée sur l’attribution de la nationalité syrienne aux Kurdes qui la réclamaient en vain depuis des décennies, et sur le retrait de l’armée en faveur de milices kurdes déployées dans la région de Hassaka, ce qui leur offrit la possibilité de contrôler des ressources pétrolières et d’inquiéter la Turquie.

C’est par le recours à toutes ces méthodes fascistes que le régime syrien a affronté la révolution[1], les inscrivant dans une bataille que les Iraniens ont généreusement financée, que les Russes ont couverte (avec les Chinois) politiquement, avant d’intervenir militairement pour la mener directement, et que certaines forces politiques occidentales, de gauche comme de droite, ont soutenue au nom de l’anti-impérialisme et de la laïcité.

Un monde inerte

En politique, il ne sert à rien de regretter les occasions perdues. En revanche, il est utile d’expliquer la détérioration de certaines situations et leur complication. Il est également intéressant de démonter les « prophéties auto-réalisatrices » que certains annoncent par peur des cauchemars ou par désir de les voir se réaliser.

Un mélange de ces prophéties avec de mauvaises manœuvres diplomatiques et les difficultés d’un moment politique perturbé par des conflits régionaux et mondiaux a eu des conséquences dramatiques pour la majorité des Syriens. D’une part, en privant leur révolution d’un armement lourd qui lui aurait permis de se défendre et de réduire les dégâts. D’autre part, par le gel des actions en justice contre le régime, même après son utilisation de l’armement chimique, laissant perdurer le conflit, sous le prétexte qu’on ne sait pas ce qui adviendrait de la Syrie si Bachar al-Assad venait à tomber.

Bien que les relations internationales soient complexes et que les erreurs d’estimation se soient accumulées avec leurs effets désastreux, rien ne justifie l’atermoiement et l’indifférence face à la catastrophe humanitaire qui dévore les Syriens et les Syriennes, adultes et enfants, à coup de bombardements et de massacres, et face à la famine et aux épidémies imposées par le régime et ses alliés à des régions entières, avec l’objectif de pousser les habitants à capituler ou à être transformés en fantômes en quête de salut.

Le monde est sans excuse lorsqu’il demeure sourd et muet devant la tragédie qui se déroule en Syrie et dans les camps des réfugiés, ou en mer pour des rescapés cherchant à traverser sur des embarcations de fortune. Il n’a pas d’excuse non plus lorsqu’il s’abstient d’intervenir contre la barbarie, sous prétexte de la crainte d’en voir une autre la remplacer.

De la « gauche névrosée »

Plus cynique encore que ce monde inerte face à la « tragédie syrienne », sont certains écrivains et activistes de gauche, arabes et occidentaux, qui se sont toujours arrangés pour faire diversion par la « théorie du complot » dès que se posait la question du droit des Syriens à la liberté et à la dignité.

Cette catégorie déploie sa propagande autour de trois problématiques principales.

La première est davantage un subterfuge qu’une réelle problématique puisqu’il est question d’inviter systématiquement les autres tragédies régionales dans le débat sur la Syrie. Chaque fois qu’est évoqué devant eux le nombre croissant de victimes syriennes, ils avancent le nombre d’Afghans et d’Irakiens tués lors des invasions américaines, ou des Palestiniens tombés lors des attaques israéliennes contre la Bande de Gaza[2]. Cette pirouette les dispense de se positionner clairement sur la situation en Syrie, noyant celle-ci dans un magma confus engendré par les forces « malveillantes » de l’impérialisme. Pour achever le tout, les Syriens sont sommés de présenter des certificats de bonne conduite en se prononçant sur les causes de la planète pour être éligibles à la solidarité.

La deuxième problématique est ancrée dans le « conspirationnisme » proprement dit. Elle tend à substituer l’intérieur syrien à son environnement direct. Elle ne voit pas des Syriens et des Syriennes qui luttent pour leur libération, mais des projets externes et des pièges à la Sykes-Picot. La dangerosité extrême de ces éventuelles manigances est censée forcer selon ces chantres à faire front derrière le régime d’Assad, « pour braver l’ennemi, Damas ayant un rôle historique en cela ».

Pour clore le tableau des obsessions, il reste celle que véhiculent les ténors de la prétendue laïcité du régime, ces derniers préférant se ranger aux côtés de la tyrannie non religieuse plutôt que de risquer la « prise du pouvoir par des islamistes, si le régime venait à tomber ».

Et pour cautionner le régime d’Assad, certaines tendances de la gauche « occidentale » ne font guère mieux que leurs « camarades » arabes. Elles sont tout autant obnubilées par les obsessions anti-impérialistes, teintées cette fois d’un culturalisme latent ou manifeste.

« L’anti impérialisme primaire » dicte à cette gauche un soutien inconditionnel à tout régime du tiers monde qui prétend s’opposer aux Etats Unis. C’est ce qu’il est convenu d’appeler désormais le « pavlovisme ». La théorie du complot orchestré par l’impérialisme américain a un pouvoir de séduction plus puissant que des analyses « classiques » qui rejettent l’oppression et la tyrannie. Car ceux qui pratiquent cette théorie (surtout s’agissant du Moyen-Orient, ses ressources naturelles et ses conflits), cherchent à se distinguer, à sortir du lot. Ils éprouvent une certaine jouissance à s’ériger en connaisseurs du dessous des cartes et dévoilent les pièges et l’hypocrisie des relations internationales. Or, tous ceux qui mettent en avant ces arguments refusent en réalité d’admettre l’existence et la légitimité de la cause du peuple syrien. Ils se contentent mécaniquement de débiter des évidences sur les intérêts économiques et les enjeux géostratégiques qui constituent le b.a.-ba de la politique internationale. Ces experts bien-pensants prétendent détenir une connaissance exclusive de la vérité sur les politiques de « l’occident » contre la région. Cela leur confère une supériorité intellectuelle qui leur donne la clairvoyance et la science infuse dont les Syriens sont privés. Par conséquent, dans ce contexte « complexe » qu’est le Moyen-Orient, les révolutions et soulèvements populaires ne seraient que des machinations maléfiques, et les millions de gens (les Syriens) des marionnettes, guidées à leur insu vers leur perte.

Les « culturalistes » quant à eux, ne sont pas impressionnés par la violence dans le monde arabe et musulman. C’est pour eux un mécanisme coutumier de résolution de conflits chez ces peuples. La pratique de la violence n’appelle donc pas en soi la nécessité de s’indigner outre mesure. La violence est encore moins condamnée quand les victimes se trouvent être des « islamistes ». C’est ici qu’une certaine gauche rejoint l’extrême droite sur le terrain de l’islamophobie.

A tout cela s’ajoute un « négationnisme » qui s’est révélé terrible lors des bombardements russes des quartiers Est d’Alep en 2016, ou lors des publications de rapports par des organisations internationales, Amnesty et Human Rights Watch entre autres, sur la torture systématique et les exécutions de milliers de détenus dans les geôles d’Assad. Non seulement les négationnistes ont cherché à relativiser les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par le régime Assad et ses sponsors, mais ils ont même accusé ceux qui les évoquent d’être des agents de l’impérialisme ou des victimes de sa propagande ! Cela témoignait de leur mépris du peuple syrien et de sa souffrance, et de leur volonté de l’occulter, pour une fois de plus n’évoquer que des complots et de la « géostratégie ».

Impact de l’image et indifférence

Certains médias occidentaux ont déployé de grands efforts pour couvrir « la révolution syrienne » de manière professionnelle. Cependant, d’autres n’ont recherché que le sensationnel et les images choc. Les scènes des mobilisations populaires au bout de nombreux mois ont perdu de leur pouvoir d’attraction et perdu de l’audience, de même que les images des bombardements quotidiens. Ces médias ont donc exploité, à partir de 2013, quelques scènes de violence exercée par des combattants de la révolution ou par des djihadistes venus en Syrie, pour en faire une dangereuse donnée politique. Deux cas notoires sont à évoquer ici : Le « cannibalisme » et « le djihad du sexe ».

Il importe au préalable de rappeler que ces faits ont été médiatisés au moment où il a été question de fournir à l’opposition syrienne un armement moderne, et quelques jours après le massacre chimique perpétré par le régime dans la Ghouta. Des images d’une barbarie incontestable ont fait le tour du monde et défrayé la chronique. En mai 2013, on y voyait un homme supposé être un révolutionnaire, feignant de dévorer le cœur d’un soldat mort. Cette scène dite « du cœur dévoré » était en effet le fait d’un combattant syrien du nom d’Abou Saqqar. Elle a eu lieu dans la région de Homs et sa diffusion a créé un vacarme qui a failli porter un lourd préjudice au débat Syrien. Les médias qui l’ont transmis ont ainsi fait un cadeau aux politiques en quête de prétextes pour s’abstenir d’intervenir dans la question syrienne. Ils ont également révélé une attitude voyeuriste contribuant à nourrir dans l’opinion un imaginaire de peur, d’effarement et de dégoût. Le plus grave était la tendance à la généralisation qui en a découlé, et l’assimilation de ce cas isolé d’un homme psychiquement dérangé à une pratique rituelle propre à la révolution syrienne en général. Comment interpréter sinon la disparition progressive dans une grande partie des écrans et de la presse des informations sur la mort quotidienne de dizaines de citoyens, au profit d’images d’un combattant exhibitionniste dévorant un morceau de chair prélevé sur le corps ennemi ? Comment se fait-il que les actes de torture les plus barbares pratiqués par le régime sur des milliers de détenus suscitent moins l’émoi qu’une vulgaire scène de « cannibalisme » pathologique ? Que penser du fait que cela se produise au moment même où se déroulent des pourparlers sur les possibilités d’armer les révolutionnaires syriens ?

En tout état de cause, les conséquences d’une telle médiatisation dénuée de toute déontologie ne peuvent que produire des retombées politiques insidieuses. Car, aujourd’hui, on s’indigne plus volontiers de la vue d’un fou furieux barbouillé du sang de sa victime que du sort des centaines de victimes sous les décombres des bombardements. L’horreur de la vue d’un seul homme dont on dévore sauvagement les entrailles va davantage émouvoir que les images, abstraites, de dizaines de milliers de personnes tuées par des moyens « modernes ».

En définitive, dans les deux cas de figure, la conclusion est la même : le regard porté sur les Syriens les dépossède de leur humanité.

Le second cas qui mérite réflexion, compte tenu de la charge libidinale qu’il a suscitée, est celui du fameux « djihad du sexe ». Rapporté dans la presse tant orientale qu’occidentale en septembre et octobre 2013, il a été décrit tantôt comme une « prostitution légale », tantôt comme un volontariat sexuel de certaines femmes qui rejoignent les rangs de la révolution syrienne, ou encore comme une offre de services « djihadistes » rémunérés. Cette affaire a aussitôt capté l’attention de plusieurs journalistes qui ont flairé un sujet empreint d’« exotisme » en passe de faire de l’audience. Dès lors, le fantasme des « djihadettes voilées » complétant l’image du mangeur primitif de cœur, se dessine un tableau « orientaliste » nourrissant le cliché d’un orient barbare.

Le plus scandaleux dans cette histoire est que les médias se sont engouffrés les yeux fermés dans le sujet sans même prendre la précaution la plus élémentaire du recoupage de l’information. Très vite, il s’est avéré que le fait était fondé sur des rumeurs invérifiables. À l’inverse, il s’agissait d’une fabrication de toutes pièces des services secrets du régime syrien et de certains de ses alliés en Tunisie et en Algérie où se sont répandus les premiers témoignages[3]. Même à supposer que ce phénomène ait été réel, il ne contient en soi rien d’intéressant concernant la révolution. Il serait juste exploitable du point de vue de l’anthropologie ou du comportementalisme, un travail qui nécessite de vastes enquêtes auprès des personnes concernées.

Ici s’achève la composition d’une image qu’on veut donner de la situation syrienne où les deux protagonistes en présence rivalisent de criminalité et de folie. Face à une telle équivalence, les options en vue d’une intervention internationale se raréfient et « l’opinion publique », de plus en plus perdue, opte pour la neutralité et l’isolationnisme qui profitent in fine à Assad et ses alliés.

Cette tendance s’est confirmée, à partir de 2014, avec la création de l’Etat Islamique, qui ne demandait pas mieux : attirer les médias avec sa violence spectaculaire, avec sa barbarie filmée et capable de capter toute attention.

La révolution radicale

L’une des raisons de la résistance de la révolution syrienne, malgré tout ce qu’elle a subi, et malgré les revers politiques et militaires depuis l’intervention russe en 2015, est probablement la radicalité de ce qu’elle implique : non seulement au niveau du langage, des slogans et de l’explosion des talents artistiques, mais aussi au niveau de la destruction de tous les systèmes qui ont écrasé les Syriens pendant des décennies et des slogans qui justifiaient cette oppression.

Voilà pourquoi elle exalte toute une société dont elle révèle ce qu’elle a de plus enfoui. C’est en cela aussi que réside sa « dangerosité », car il y a aujourd’hui en elle une violence à la mesure de sa capacité passée à subir la violence dont elle était la cible et qu’elle a décidé de bannir mille jours plus tôt.

En 2011, dans une vidéo tournée sur la place du village de Bayda, le jeune Ahmad Biassi a montré sa carte d’identité pour protester contre la négation de son existence et celle de son village, alors que les médias officiels prétendaient que les images montrant les forces loyalistes en train de piétiner violemment des têtes – dont celle de Biassi – n’avaient pas été filmées en Syrie. A partir de 2013, des milliers de jeunes (comme Biassi) ont prouvé qu’ils étaient prêts à mourir sous les bombardements aériens et terrestres plutôt que de subir une humiliation et de se contenter de la dénoncer. Entre les deux moments, une partie des Syriens a rapidement franchi la distance et il est de moins en moins sûr qu’ils soient prêts à accepter une réconciliation sans que justice leur soit rendue.

La révolution orpheline

Dans les révolutions, les calculs des pertes et profits qui imposent les choix et les « lignes rouges » n’existent pas. Car les révolutions se soulèvent par essence face à l’impossible. Et dans le simple fait qu’elles puissent avoir lieu et tenir bon réside une partie de leur succès : le retour des gens à la liberté, leur réappropriation de leur destin, même si c’est pour un instant avant que la mort les fauche. En ce sens la révolution syrienne a réalisé de grandes choses jusqu’à présent, malgré le fait qu’elle soit orpheline et que son chemin de croix soit encore très long..

 

Notes

[1] Lire à ce sujet l’ouvrage de Yassin Al-Haj Saleh, La Question Syrienne, Actes Sud, 2016.
[2] À titre d’exemple, la chaîne Al-Mayadeen, proche de certains cercles de la gauche arabe, des nationalistes et du Hezbollah a publié sur sa page Facebook officielle l’après-midi du 18 novembre 2012, une photo terrible de trois enfants et de leur mère baignant dans leur sang, l’attribuant à un massacre commis à Gaza par les Israéliens un peu plus tôt dans la journée. Il s’est avéré quelques heures après qu’il ne s’agissait pas de Gaza mais de la Syrie, et que la vidéo dont cette photo avait été extraite était déjà postée sur YouTube plus d’un mois avant sa publication par Al-Mayadeen. Le film avait été pris à Hrak, dans la région de Deraa. La photo a été retirée du site le lendemain matin sans aucune explication. Cette faute aurait pu être mise sur le compte d’un problème « technique ». L’erreur est toujours possible devant tant d’images terribles en provenance de la région. Il y en a eu en Syrie même, en Irak et dans de nombreux autres endroits. On aurait pu penser en toute bonne foi que ces images provenaient de Gaza, encerclée par les Israéliens depuis des années. Mais dans ce cas précis, l’erreur est bien plus grave. Car la chaîne incriminée est politiquement proche des vrais assassins des victimes dont elle expose les corps pour émouvoir son public. C’est ainsi qu’elles sont escamotées par un simple retrait de leur photo sans même un mot affirmant l’affliction de la chaîne pour les enfants et leur mère, tués dans le sud de la Syrie.
[3] Pour en savoir plus sur le sujet, se référer à l’article publié le 29 septembre 2013 par Ignace Leverrier dans son blog du journal Le Monde « Un œil sur la Syrie » sous le titre « Vous serez déçus : le jihad du sexe n’existe pas »; de David Kenner dans Foreign Policy (26 septembre 2013, en anglais), « Sorry the Tunisian sex jihad is a frad » (« Désolé, le jihad du sexe est une falsification ») ; de Christoph Reuter dans Der Spiegel (7 octobre 2013, en anglais et en allemand) « Sex Jihad and other lies » (« Le jihad du sexe et autres mensonges »).

Contretemps

N°33 – Printemps/Eté 2017
Dossier : Bouleversements du monde…
Editions Syllepse

13 €