Comment l’industrie du divertissement neutralise les luttes contre les crimes policiers
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  • 6 février 2019
  • George Tillman Jr. n’est pas connu pour ses qualités de réalisateur. Mis nous devons lui reconnaitre un certain mérite, celui de la constance. De Soul Food (son premier long-métrage sorti en 1997) à Notorious B.I.G.  en passant par Barbershop 3, sa caméra scrute (avec lourdeur, certes) l’expérience afro-étatsunienne à travers les expressions populaires et artistiques des identités noires.

    Sorti en salles le 23 janvier 2019 et adapté du roman à succès d’Angie Thomas. The Hate U Give ne fait pas exception à la règle. La première séquence donne le ton : le film s’ouvre sur « la conversation » qu’ont beaucoup de parents afro-étatsunien.nes avec leurs enfants sur la manière dont il faut se conduire lors d’un contrôle de police. L’ambiance est solennelle. « Etre noir est un honneur, notre peuple est grand » dit de manière grandiloquente le père (Maverick) qui distribue ensuite le programme en 10 points du Black Panther Party. Une musique compassionnelle – omniprésente durant le film – est là pour accentuer l’émotion de la scène.

    Bien qu’il ait cette fois bénéficié de moyens plus importants, George Tillman Jr. n’a pas abandonné pas les recettes qui l’ont fait connaitre. Appuyé, didactique et très « clippé »  (le réalisateur use et abuse des ralentis), le film est organisé autour de figures stéréotypées, mises en miroir de façon antagonique : ami.es blanc.hes et noir.es, Noir.es honnêtes et gangsters, Blancs compréhensifs et racistes, jeunes et anciens, les mères, les pères, les policiers, etc.

    The Hate U Give – Copyright 2018 Twentieth Century Fox

    La représentation que le réalisateur fait des femmes est particulièrement problématique. Starr et sa mère sont enfermées dans leurs rôles de « gentilles » : elles sont belles et sexy (mais pas trop), discrètes et dévouées à leur famille. Starr est la gardienne de la mémoire de ses ami.es, et la mère (infirmière) de celle de sa famille, y compris d’un enfant né d’une relation adultérine de son mari (à qui elle a tout pardonné et pour laquelle elle ne garde aucune rancœur).

    A l’opposé de ce couple mère-fille « parfait », il y a son alter ego du ghetto : des femmes noires exubérantes, violentes et en colère, qui ne parlent que le langage de la rue (contrairement à Starr et sa mère qui sont « bilingues »), et sont soumises aux hommes du clan. Le choix d’une actrice à la peau claire comme héroïne vient accentuer cette opposition.

    Les personnages masculins sont tout aussi lisses, à l’exception du père auquel le réalisateur s’identifie visiblement et qui est le seul à avoir une certaine épaisseur. Il incarne une figure de la rédemption (il a fait de la prison mais décide ensuite de servir sa communauté de manière « honnête »). Son parfait opposé est le personnage de King, le chef du gang des King Lords. Avide et impitoyable, il fait régner une terreur qui parait plus insupportable encore que celle de la police (auprès de qui il existe au moins des possibilités – certes infimes – de recours).

    Le personnage de l’oncle Carlos (interprété par le rappeur Common) est celui qui a choisi la « bonne voie », celle de policier, qui lui a permis de s’extirper du quartier, de rouler dans une belle voiture et d’habiter un spacieux pavillon. Il est la voix des institutions. Une scène entre lui et Starr exprime l’un des enjeux du film : comment doit se dérouler un contrôle routier ? C’est à Carlos qu’il revient d’expliquer les états d’âme des policiers blancs et ce qui peut les amener à abattre des Noir.es. Pour Starr, le problème n’est pas tant la police mais le fait qu’elle n’intervienne pas de la même manière auprès des Noirs qu’auprès des Blancs.

    The Hate U Give – Copyright 2018 Twentieth Century Fox

    Quant à Khalil Harris, victime d’un crime policier, il personnifie le destin tragique des Noirs du ghetto qui sombrent en prenant le « mauvais chemin » de la criminalité. Sa mort est totalement désincarnée et apparait ainsi moins injuste. La vie de Khalil compte peu et il est tout au plus une sorte d’âme en quête de paix (son apparition fantasmagorique sur un siège du Grand Jury le montre). Seule compte la manière dont la mort de Khalil va servir à Starr. A l’ère néolibérale, le drame que constitue le meurtre d’un proche devient une opportunité.

    Aussi bien le livre que le film semblent destinés à un public adolescent. La romance entre Starr et Chris occupe une place prépondérante. C’est dans l’espace entre ce jeune « wigger », genre idéal et attentionné, et Starr, jeune noire issue du ghetto mais qui fréquente un lycée blanc huppé, que se dessinent les contours de la société postraciale à venir. « Je ne vois pas les couleurs, je te vois toi » déclare ainsi Chris.

    Bercé par les figures des Black Panthers et de Malcolm X (dont la photo orne l’un des murs de la maison), le père voit dans un premier temps d’un mauvais œil la relation entre Starr et Chris. Il a une vision rétrograde de la question raciale et des strictes compartimentations qui la régissent, tandis que la nouvelle génération, qui est littéralement entre deux mondes, vit à l’heure du mélange, du métissage. Avec le rap comme b.o commune.

    The Hate U Give – Copyright Fox 2000 Pictures

    Le film semble ainsi être aux prises avec une contradiction insoluble : d’un côté des propos pertinents (notamment du père) sur la pauvreté, la criminalité, les prisons et le racisme institutionnel, et de l’autre un racisme réduit à une simple question de comportement. Si Maverick incarne l’archétype du père noir conscient (à l’instar de Laurence Fishburne dans Boyz’n the Hood) il ne participe à aucun rassemblement après le meurtre de Khalil et se dépêche même de rentrer chez lui avec sa famille quand il voit la manifestation tourner à l’émeute.

    La vision que le réalisateur a de la foule de manifestant.es noir.es est d’ailleurs douteuse. L’émotion, qui est souvent le préalable à l’émeute (ce n’est pas pour rien si les deux mots ont la même racine) se réduit à des clichés de Noir.es qui scandent quelques slogans de manière robotique ou qui vocifèrent au visage de policiers dépassés. La violence – même justifiée – est vaine car elle retombe immanquablement sur celleux qui sont les plus vulnérables (ici le petit frère).

    La solution ne réside pas dans l’activisme afro-étatsunien mais dans une société postraciale où les couples mixtes sont érigés en modèles et où la violence aurait été éradiquée par magie ou par l’action des forces de l’ordre. King, qui pourrissait la vie de la communauté, est arrêté par la police, ramenant la paix dans le quartier.

    En posant la « criminalité noire » comme facteur de légitimation du racisme et en faisant l’apologie d’une bonne police débarrassée de ses éléments indésirables, le film apparait comme une énième tentative de l’industrie du divertissement de neutraliser les luttes contre les crimes policiers. Malgré les bonnes intentions affichées, The Hate U Give fait de trop grandes concessions au racisme et aux institutions qui dévaluent les vies des Noir.es.

    Par Rafik Chekkat & Lissell Quiroz.

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