Un an après #MeToo : bilan et perspectives
Skip Sterling
  • Analyses / Féminisme
  • Un an après #MeToo : bilan et perspectives

  • 15 octobre 2018
  • Il y a exactement un an, l’actrice étatsunienne Alyssa Milano reprenait une phrase lancée par l’activiste new-yorkaise Tarana Burke en 2006 et invitait les femmes à partager sur Twitter leurs témoignages sur la violence sexuelle qu’elles avaient subie. La réponse fut massive et elle donna naissance au mouvement #MeToo. En France, la journaliste Sandra Muller proposa quant à elle le hashtag #BalanceTonPorc, repris plus de 200 000 fois en quelques jours sur les réseaux sociaux.

    Tarana Burke

    Cette mobilisation inédite dans l’histoire du féminisme invite en cette date de premier anniversaire, à analyser ses caractéristiques ainsi que sa capacité à combattre le patriarcat, soit le système de domination masculine qui accorde une suprématie aux hommes hétérosexuels blancs de classes moyennes et supérieures.

    La prise de conscience de l’ampleur des violences sexuelles envers les femmes

    Les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc permirent la libération d’une parole enfouie qui ne demandait qu’à s’exprimer ouvertement. La prolifération des témoignages courts et protégés par le filtre des réseaux sociaux eut plusieurs effets cathartiques. Elle rendit visible l’étendue du phénomène en déculpabilisant par la même occasion les femmes. Globalement, le mouvement bénéficia de l’intérêt de l’opinion publique et des médias. Ce que les femmes disaient depuis longtemps mais jusque-là en privé était entendu et relayé. Le nombre important de témoignages signalant le même type de violence à l’encontre des femmes, montrait qu’il ne s’agissait pas de situations individuelles relevant de la malchance ou de la négligence des victimes. Car les dénonciations furent massives. Et les chiffres étaient là pour le corroborer.

    En effet,  un an avant le lancement du mouvement #BalanceTonPorc, le 23 novembre 2016, l’Institut national d’études démographiques (INED) avait présenté les résultats de l’enquête Virage (Violence et rapports de genre[1]). Selon celle-ci, 777 000 personnes avaient subi une agression sexuelle au cours de l’année de l’étude (2015-2016) dont 74,6% de femmes. Dans les cas spécifiques de viol ou de tentative de viol, 95,6% des victimes étaient des femmes. Le harcèlement sexuel – qui pèse pour environ 7% des agressions sexuelles décrites – touchait quant à lui les femmes dans 9 cas sur 10, selon le ministère de l’Intérieur[2]. De son côté, une enquête du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) avait révélé que 100% des femmes interrogées avaient été harcelées au moins une fois dans leur vie dans les transports en commun[3].

    Premiers résultats de l’enquête Virage

    Ces études montrent que contrairement à ce que soutiennent certaines personnalités médiatiques avocates de la domination masculine, le mouvement #MeToo n’a pas instauré un climat de suspicion entre les sexes[4]. En réalité dans notre régime patriarcal, la défiance des femmes envers les hommes est apprise très rapidement aux jeunes filles. En effet, celles-ci apprennent dès la puberté à déployer toute une série de stratégies d’autodéfense (choix de l’habillement, sorties en groupe, élaboration de circuits de déplacement urbain en fonction des dangers potentiels, etc.). Pour autant, l’ampleur de la mobilisation a invité certains hommes à reconsidérer leur comportement vis-à-vis des femmes[5]. Si on peut se réjouir d’un tel effet, peut-on pour autant considérer que l’égalité des sexes est en passe d’être obtenue grâce à cette mobilisation ?

    De quoi la violence sexuelle est-elle le symbole ?

    En réalité, il faut se garder de tomber dans une interprétation trop simple voire simpliste du phénomène #MeToo. Notre société n’est pas divisée entre des personnes gentilles et d’autres qui seraient mauvaises. Les violences sexuelles envers les femmes et les minorités ne dérivent pas de mauvais comportements individuels, elles sont systémiques. Les millions de témoignages recueillis sous les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc montrent que nous vivons dans une société qui accepte voire encourage la violence sexuelle envers les personnes minorées. Comment comprendre autrement que 100% de femmes aient subi au moins une fois dans leur vie un type de violence sexuelle (harcèlement de rue, dans les transports, dans le travail, agression sexuelle voire viol) ?

    La violence sexuelle envers les femmes est l’une des manifestations de la domination masculine. Elle est centrale car elle touche l’intime et vise à rappeler aux femmes leur situation d’infériorité. Le géographe Yves Raibaud montre ainsi comment le harcèlement de rue est une façon de signaler aux femmes que la ville – et l’espace public en général – est un lieu fait pour et par les hommes[6]. La domination sexuelle masculine s’exerce principalement sur les corps féminins de la puberté à la ménopause, avec une préférence pour les très jeunes femmes.

    La puberté est de fait un moment charnière dans la cartographie de la violence sexuelle. Ainsi, selon l’enquête Virage, 56% des viols ou des tentatives de viol sont commis sur des enfants ou des adolescentes de moins de 17 ans. Après un pic des violences vers l’âge de 15-16 ans, la courbe diminue sensiblement, notamment après 30 ans. Les femmes sont conscientes de ce phénomène mais ne l’interprètent pas forcément de manière critique. C’est ainsi que l’on peut comprendre le cas de la tribune signée notamment par des femmes de plus de 50 ans qui semblaient avoir oublié les situations de violence qu’elles avaient pu vivre dans leur jeunesse et voyaient avec nostalgie l’époque où elles étaient importunées, c’est-à-dire « désirables » pour le regard masculin[7].

    Source : L’Obs, « Violences sexuelles : ce que révèlent les chiffres du ministère de l’Intérieur », 25/01/18

    Le système de domination masculine accorde à certains le pouvoir de disposer des corps des autres. Dans les sociétés patriarcales, il bénéficie principalement aux hommes blancs, hétérosexuels, de classes moyennes et supérieures, âgés de plus de 35 ans. Les principaux bénéficiaires de ce système ont d’ailleurs immédiatement compris qu’adresse leur était faite, d’où leur empressement à se dédouaner à travers des tweets, des tribunes et des prises de position dans les médias.

    Notre mode de socialisation étant genré, on enseigne à toutes les personnes assignées « hommes » à suivre le modèle masculin dominant. Or, certaines mesures proposées depuis un an contre cette violence – comme les amendes pour les harceleurs de rue – visent en priorité les hommes les moins puissants, alors qu’elles exonèrent les principaux détenteurs du pouvoir. Tout centrer sur la répression n’est pas la solution miracle car cela suppose faire appel à une police et une justice dont la fonction première est précisément de défendre le pouvoir. En conséquence, la répression aura tendance à se concentrer sur les hommes minorés sans pour autant s’attaquer au cœur du problème. L’autre défaut de la concentration sur la seule répression est qu’elle opère a posteriori, sans questionner vraiment le modèle en place. Les hommes demeurent des prédateurs et les femmes d’éternelles victimes. Ainsi, les mesures de ce type se révèlent peu efficaces et aboutissent au maintien du statu quo. En effet, pour qu’elles soient bénéfiques, les actions doivent être globales et ne doivent pas viser la seule pointe émergée de l’iceberg.

    Perspectives pour un mouvement véritablement révolutionnaire

    Le mouvement #MeToo, par son caractère massif et sa résonance internationale, a permis de rendre visible un phénomène vécu chaque jour par des millions de femmes. Il a rendu évidente l’existence d’une communauté d’expérience, préalable indispensable à l’établissement d’un espace de solidarité (ou de sororité) féminine. Cet élan a donné lieu à des manifestations très massivement suivies le 8 mars 2018 en Espagne, et le 8 août 2018 en Argentine par exemple. Dans le premier cas, les organisations féministes appelèrent à une grève des femmes qui fut cependant très peu suivie. En revanche, près d’un million de personnes défilèrent dans les rues des différentes villes d’Espagne contre la violence machiste[8]. Plus récemment, les Argentin·es se mobilisèrent massivement pour la légalisation de l’avortement. En effet, la manifestation voulait peser sur les sénateur·rices devant voter la loi au Parlement. En dépit de la « marée verte » (couleur choisie pour la mobilisation) dans les rues des villes argentines, le Sénat n’approuva pas la loi.

    « Brisons les murs du patriarcat capitaliste raciste colonial » Marche du 12 novembre 2017 à Madrid

    Dans ce même esprit, un collectif français #NousToutes projette de lancer « une déferlante féministe » le 24 novembre prochain. Si les mobilisations sont des moyens de consolider les mouvements et de peser sur les décisions politiques, elles doivent être porteuses de revendications et de propositions concrètes et mûrement réfléchies. Les cas espagnol et argentin montrent que les mobilisations virtuelles et sous la forme de défilés, ne sont pas suffisantes pour porter le changement et ne doivent jamais être un objectif en soi. Dans le cas de l’Espagne, les revendications étaient assez générales (« finir avec la violence machiste »). Et l’on peut déplorer qu’il n’y ait, jusqu’à présent, aucune mesure concrète adoptée par le gouvernement en réponse à la mobilisation. En Argentine, où la demande portait sur l’adoption de la loi, la marche féministe s’est trouvée confrontée à une autre, celle des secteurs conservateurs qui a finalement eu gain de cause[9]. Les mobilisations civiles sont donc devenues – et c’est une bonne chose – fréquentes et régulières. Elles doivent désormais transformer l’essai en politisant davantage les mouvements dans une stratégie plus globale et concrète. Et les mobilisations féministes n’échappent pas à la règle.

    Car on ne peut plus nier aujourd’hui la diversité des perspectives féministes et faire comme si elles s’exprimaient toutes d’une seule et même voix. La réussite d’une mobilisation unitaire doit s’attaquer à des problèmes urgents et concrets sans perdre de vue que c’est le système de domination patriarcal qui est en cause. Il ne faut pas perdre de vue que toutes les femmes ne subissent pas la domination masculine de la même manière. Or, le mouvement #MeToo a tendance à le négliger et à s’appuyer sur le groupe de femmes dominant (femmes de 30-40 ans, blanches et de classes moyennes et éduquées) en laissant de côté les autres, celles qui subissent le racisme, la lesbophobie, le validisme, la transphobie, la grossophobie, etc.

    Dans ces conditions, comment faire de #MeToo un mouvement véritablement libérateur ? Il apparait logique, eu égard de ce qui a été exposé précédemment, qu’il faut attaquer l’hétéro-patriarcat dans ses fondements en se mobilisant aux côtés de celleux qui se trouvent au bas de la structure de pouvoir. Depuis le 25 septembre 2018, les femmes de chambre de l’hôtel cinq étoiles Park Hyatt, situé dans la prestigieuse rue de la Paix, à Paris (et dont le prix moyen des suites est de plus de 900 euros par nuitée), sont en grève pour une augmentation de salaire à hauteur de 3 euros par heure et le remboursement de leurs tickets de transport[10]. Pourquoi ne pas faire de cette lutte – comme l’avait été l’exemplaire bataille gagnée par les femmes chargées du nettoyage de l’entreprise Onet – l’un des centres de la « déferlante féministe » ?

    À côté de ces actions concrètes, d’autres revendications devraient cibler l’empouvoirement des victimes plutôt que de se focaliser sur la seule répression des agresseurs (en engageant d’ailleurs une réflexion sur la justice réparatrice). Ainsi, le consentement devrait être enseigné à tous les enfants dès la maternelle et des cours d’autodéfense féministe pourraient être proposés aux élèves en situation de vulnérabilité dès le collège. Plus que dans la répression, nous devrions nous centrer sur des actions plus radicales qui envisagent la formation d’individus émancipés ou avec les armes pour répondre aux carcans de l’oppression.

    Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive et d’autres propositions devraient l’enrichir. Espérons qu’en cette date anniversaire #MeToo, de telles perspectives émancipatrices puissent être ouvertes ou prolongées.

    Notes

    [1] Enquête Virage : viols et agressions sexuelles en France – Premiers résultats, URL : https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/publications/droits-des-femmes/lutte-contre-les-violences/premiers-resultats-de-lenquete-virage-violences-et-rapports-de-genre/.
    [2] « Violences sexuelles : ce que révèlent les chiffres du ministère de l’Intérieur », L’Obs, 25/01/18, URL : https://www.nouvelobs.com/societe/20180125.OBS1205/violences-sexuelles-ce-que-revelent-les-chiffres-du-ministere-de-l-interieur.html.
    [3] « Oui, 100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports », L’Obs, 9/07/15, URL : https://www.nouvelobs.com/societe/20150709.OBS2426/oui-100-des-femmes-ont-deja-ete-harcelees-dans-les-transports.html.
    [4] Dernier exemple en date : « Eugénie Bastié : « Après #MeToo, il y a un climat détestable de suspicion généralisée entre les sexes » », France Inter, 24/09/18, URL : https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-24-septembre-2018.
    [5] « « On se comportait comme des porcs » : un an après #MeToo, des hommes racontent comment ils ont changé leur comportement », France Info, 5/10/18, URL : https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/affaire-harvey-weinstein/on-se-comportait-comme-des-porcs-un-an-apres-metoo-des-hommes-racontent-comment-ils-ont-change-leur-comportement_2949029.html.
    [6] Yves Raibaud, La ville faite pour et par les hommes, Belin, 2015.
    [7] « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », Le Monde, 9/01/18, URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/09/nous-defendons-une-liberte-d-importuner-indispensable-a-la-liberte-sexuelle_5239134_3232.html.
    [8] « Movilización histórica por la igualdad de las mujeres », El País, 9/03/18, URL: https://elpais.com/economia/2018/03/08/actualidad/1520545956_654616.html.
    [9] « Buenos Aires, dividida entre ‘verdes’ y ‘celestes’ por el aborto », El País, 8/08/18, URL: https://elpais.com/internacional/2018/08/08/argentina/1533718936_046269.html.
    [10] « Pour les femmes de chambre du Park Hyatt, la grève n’est pas un luxe », Libération, 4/10/18, URL : https://www.liberation.fr/france/2018/10/04/pour-les-femmes-de-chambre-du-park-hyatt-la-greve-n-est-pas-un-luxe_1683183.

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