Young Lords. Histoire des Black Panthers Latinos : entretien avec Claire Richard
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  • Young Lords. Histoire des Black Panthers Latinos : entretien avec Claire Richard

  • 23 octobre 2018
  • Claire Richard est journaliste et traductrice. Ancienne élève de l’École normale supérieure LSH de Lyon, elle a publié Politiques de la littérature contemporaine, politiques du lien (éditions des Archives Contemporaines) et traduit plusieurs ouvrages de l’anglais vers le français, notamment Seuls Ensemble de Sherry Turkle (éditions de l’Echappée) et Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité (éditions Zones). Elle est rédactrice en chef du site Digital Society Forum et couvre la culture et les idées dans le domaine du numérique.

    Comment vous est venue l’idée de faire une enquête sur les Young Lords ? Comment avez-vous procédé ?

    Un peu par hasard. Il y a dix ans j’avais lu l’histoire des Black Panther qui mentionnait en note de bas de page l’existence de la Rainbow Coalition, coordination de différents groupes politiques étatsuniens, créée en 1969, où figuraient les Young Lords. J’ai vécu à New York plusieurs années et je me suis intéressée comme journaliste à une lutte locale dans un quartier latino de Brooklyn, centrée sur les enjeux des écoles dans un contexte de gentrification. J’ai interviewé le responsable d’une association locale mobilisée, « El Puente » et découvert qu’il était un ancien Young Lord.

    La méthode que j’ai employée a été de faire de longs entretiens avec d’anciens membres, échelonnés sur plusieurs années. J’ai consulté aussi les archives de Palante, le journal des Young Lords et complété le tout par de nombreuses lectures sur le sujet.

    Un militant du YLP tenant dans sa main un exemplaire de Palante.

    Quand j’ai commencé l’écriture, il m’a semblé important de situer le livre dans un autre champ que celui de l’histoire. Je ne suis pas historienne et par ailleurs, l’historienne américaine Johanna Fernandez prépare un livre tiré de sa thèse sur les Young Lords. Comme auteure, je m’intéresse aussi aux enjeux de narration et de forme. Le récit plus « journalistique » à la troisième personne me semblait à la fois faux et terne, et lointain du récit que je voulais faire, centré sur la fabrique de l’action politique. Je pratique le montage sonore, et c’est cela qui m’a donné l’idée de construire le livre comme un récit documentaire, qui articule et monte ensemble les témoignages et les archives recueillis.

    Il s’agit d’un mouvement peu connu tant en Europe que dans les Amériques. Quelles sont ses caractéristiques ?

    Le Young Lords Party est un groupe de nationalistes révolutionnaires portoricains, né en 1969. Ils sont très jeunes et ont tou•te•s entre 16 et 25 ans, ce que l’on retrouve dans d’autres mouvements de l’époque. Les Young Lords ont des positions antiracistes, antiimpérialistes, féministes et pro-gays — une rareté dans le paysage des groupes nationalistes de la période. Ils militent pour l’indépendance de Porto Rico et l’amélioration des conditions de vie dans les ghettos, et pratiquent l’action directe.

    Les membres fondateurs du mouvement ont fait leurs armes politiques dans d’autres mouvements de la période : Juan González a milité dans la nouvelle gauche avec le SDS, Iris Morales et Denise Oliver sont passées par des organisations liées au mouvement des droits civiques (SNCC et NAACP), et beaucoup ont travaillé dans des Community Action Programs. Ils s’inspirent des mouvements du Black Power, notamment les Black Panthers. Beaucoup ont vécu l’expérience du racisme dans les mouvements d’extrême gauche. Il est difficile d’estimer précisément leur nombre : Juan González avance le chiffre d’environ 200 pour les militants à plein temps, auquel s’ajoutent quelques milliers de sympathisants ponctuels, à la participation flottante.

    Le titre mentionne « Des Black Panthers latinos ». Quels sont les liens avec l’organisation afro-étatsunienne ?

    Le sous-titre a été choisi pour des raisons éditoriales. Mais les Young Lords s’inspirent directement des Black Panthers, et reprennent nombre de leurs stratégies politiques. Les Young Lords sont initialement un gang, dirigé par le jeune Cha Cha Jimenez, né à Porto Rico mais ayant grandi dans les ghettos de Chicago. Lors d’un séjour en prison, Cha Cha Jimenez, qui a alors 17 ans, se politise au contact de détenus nationalistes noirs. Dans la radio, qui fonctionne alors 24h/24 dans la prison, il entend pour la première fois parler des actions des Black Panthers. À sa sortie de prison, il décide de transformer son gang en organisation politique. Fred Hampton, dirigeant des Panthers dans l’Illinois, le prend sous son aile et le forme.

    Les premières actions des Young Lords s’inspirent directement de celles des Black Panthers. C’est le cas des Survival Programs, à savoir des programmes de service communautaire (petits déjeuners gratuits, distribution de nourriture et de vêtements, éducation politique) pour aider les habitant•e•s d’une communauté à satisfaire leurs besoins élémentaires. Par ailleurs, les militants des Young Lords travaillent souvent sur le terrain avec des militants des Black Panthers. Il faut savoir qu’environ un tiers des membres des Young Lords étaient Afro-Américains et que plusieurs membres des Young Lords ont ensuite rejoint les Black Panthers (Denise Oliver, Cleo Silvers).

    La différence avec le Black Panther Party vient des positions féministes affirmées et assumées qui contrastent avec le virilisme du collectif afro-étatsunien, ainsi que d’un positionnement sur la violence moins manifeste. Il y a également une différence d’échelle : étant un groupe moins connu que les Black Panthers, il y a eu moins d’infiltrés chez les Lords.

    Des membres des Young Lords marchant dans les rues de East Harlem.

    Les Young Lords ont un positionnement original dans trois domaines que vous développez dans votre livre, à savoir la santé, le féminisme et la race. En ce qui concerne le premier point, les Young Lords pratiquent la « santé radicale », terme que vous reprenez à Alondra Nelson, qui a étudié la politique de santé des Black Panthers. Pouvez-vous décrire en quoi consiste-t-il et quelles ont été les actions du mouvement latino en la matière ?

    La devise des Young Lords est « servir le peuple » : ils veulent répondre aux besoins urgents de la communauté. Les habitant•e•s des ghettos latinos vivent alors dans des conditions de vie désastreuses : appartements vétustes, rats, drogue, criminalité, etc.  Les maladies environnementales, comme le saturnisme et la tuberculose, sont fréquentes. La santé s’impose donc immédiatement comme un champ d’action. Par ailleurs, d’un point de vue militant, elle est un prisme qui permet de montrer très concrètement les effets du système raciste et capitaliste que dénoncent les militants : des maladies de la pauvreté, des infrastructures médicales insuffisantes et dégradées…

    Les Young Lords critiquent la marchandisation des soins de santé et œuvrent à la création d’une médecine socialiste, conçue en fonction des besoins des habitant•e•s des ghettos. Pour ceci, ils nouent des alliances avec des médecins et infirmier•e•s blanc•he•s, avec qui ils échangent des compétences. Les médecins forment les militants à faire des dépistages, par exemple, et les militants permettent aux médecins d’intervenir dans la communauté. Les Young Lords mènent des campagnes de dépistage « sauvage » de saturnisme et de tuberculose. La campagne de dépistage du saturnisme, largement médiatisée par le « Village Voice », conduit à l’adoption par la mairie de mesures qui interdisent le plomb dans les peintures et créent un « Bureau du contrôle du saturnisme ».

    Pour dénoncer un hôpital local insalubre, les Young Lords occupent les locaux pendant 24 heures. Ils y créeront également un centre de désintoxication à l’héroïne, le « Lincoln People’s Detox Center », qui adopte une approche politique de l’addiction. Le traitement comporte ainsi un volet de traitement avec des produits de substitution (méthadone) et des groupes de paroles pour réfléchir au lien entre racisme et addiction, et pour penser la toxicomanie comme un phénomène politique. Ici encore, l’inspiration majeure vient des Black Panthers, qui ont écrit « Capitalisme + Dope = Génocide ». Les Young Lords, travaillant avec des collectifs de travailleuses et travailleurs hospitaliers, se dotent d’un programme de santé qui prône notamment la gratuité des soins de santé et le contrôle communautaire de celle-ci.

    Militantes du Young Lords Party lors d’une manifestation en 1970 (Photo Máximo Colón).

    Une autre spécificité du mouvement est la place occupée par le féminisme. En partant de leur expérience du machisme, les femmes du Young Lords Party ont orienté la politique du mouvement vers une critique du féminisme blanc et de sa conception uniquement genrée des rapports sociaux. Elles ont mis en place des pratiques d’égalité réelle et une ligne clairement féministe, qui a aussi permis l’émergence d’un groupe gay au sein du parti. Pouvez-vous décrire comment s’est produite cette réorientation et quelles ont été les actions prises en ce sens ?

    La centralité du féminisme dans le groupe est le résultat de la prise de pouvoir des femmes dans le collectif ainsi que de la personnalité affirmée de certaines de ses membres. Elles ont grandi dans une société sexiste, et des familles portoricaines où le machisme règne souvent. Plus tard, comme les féministes blanches ou noires, elles ont aussi découvert le sexisme des mouvements de gauche, qui attendent des femmes qu’elles couchent ou tapent à la machine. Confrontées au même phénomène au début des Young Lords, les femmes créent une « Commission des femmes », un espace non-mixte où elles peuvent aborder le sexisme dans le parti, et trouver des façons de le combattre. Ce groupe, espace de parole mais aussi de formation pour les jeunes recrues moins expérimentées, joue un rôle essentiel de formation des subjectivités politiques.

    Ainsi, les femmes obtiennent en 1970 que Denise Oliver siège au Comité central (non élu et ayant tout pouvoir décisionnaire), puis que les femmes intègrent le ministère de la défense des Young Lords. Par ailleurs, elles imposent aussi des pratiques d’égalité réelle : crèches, mesures disciplinaires en cas de sexisme et stricte mixité des tâches domestiques et de santé dans le collectif. Elles réussissent ainsi à rompre la division genrée des tâches (le care pour les femmes et la défense pour les hommes). Ceci ne va pas sans conflits, parfois durs car ils surviennent au sein des couples (pour éviter l’infiltration, les Young Lords ont une politique sexuelle stricte, inspirée de celle des Black Panthers : il est interdit de coucher avec des personnes ne faisant pas partie du mouvement). Les femmes auront ainsi recours à une grève du sexe pour éviter la jonction avec un autre mouvement nationaliste noir particulièrement sexiste. Enfin, le groupe des femmes donne naissance au groupe gay, qui aborde entre membres gays les questions relatives à l’homosexualité et aux transgenres, et même à un groupe des hommes, dans lequel les hommes tentent de réfléchir à leur machisme, dans ce qu’on qualifierait aujourd’hui de tentative de déconstruction de leur virilité.

    Photo Twitter / @BronxMuseum

    Vous dites dans votre ouvrage que les Young Lords développent une « conception fluide de la race ». Ils questionnent la vision binaire de la société étatsunienne, divisée en Blanc•he•s et Noir•e•s et proposent de voir les États-Unis comme un peuple multiracial. Pouvez-vous développer cet aspect ?

    La notion de « conception fluide de la race » est une expression empruntée à Johanna Fernandez. Les Young Lords sont un groupe nationaliste portoricain, mais tous les membres ne sont pas portoricains, loin s’en faut. Par ailleurs, la réalité métissée de la société portoricaine interdit les lectures binaires en termes de « Noir•e•s » et de « Blanc•he•s ». Elle s’accompagne aussi d’une idéologie coloriste très forte, héritée de l’histoire coloniale du pays. Ainsi les Young Lords s’attaquent particulièrement au racisme intra-communautaire (et notamment le colorisme), en se revendiquant « afro-taïno ». Ils élargissent progressivement leur champ de référence à la culture créole et afro-autochtone. Cependant, pour eux, le nationalisme culturel n’est jamais séparé d’un nationalisme politique.

    Quels sont les liens qu’entretiennent les Young Lords avec l’île de leurs parents ?

    La majorité des membres est née aux États-Unis de parents ayant grandi à Porto Rico. Porto Rico est pour eux une « île affective », où ils se rendent en vacances, où ils vont voir la famille. Elle est aussi l’espace de l’imaginaire politique : elle est une colonie à libérer et une culture à laquelle redonner ses lettres de noblesse. À partir de cette référence insulaire, les membres du collectif développent un volet nationaliste et indépendantiste fort qui répond à leur expérience de vie dans des quartiers oppressifs.

    Carte Porto Rico

    Les Young Lords finissent cependant par se dissoudre au début des années 1970. Quelles en sont les raisons ?

    L’expédition (Ofensiva Rompe Cadenas, Briser les chaines) organisée à Porto Rico en 1971 marque un tournant. Depuis le début, les Young Lords militent à la fois pour l’indépendance de Porto Rico et l’amélioration des conditions de vie dans les ghettos. Or en 1971, un conflit divise le comité central, entre les membres qui veulent ouvrir une branche sur l’île pour se rapprocher du cœur de la lutte nationaliste, et ceux qui estiment que l’ancrage local dans les barrios étasuniens fait la force du mouvement. Après un vote, la décision est prise d’ouvrir deux branches à Porto Rico. Mais les Young Lords connaissent très peu le contexte politique de l’île, où un mouvement nationaliste existe depuis un siècle. Certains parlent très mal espagnol. Ils sont très mal accueillis. L’expérience est véritablement traumatisante pour plusieurs militants, et ceux-ci sont finalement rappelés à New York.

    Cet échec marque durablement le parti et entraîne une réorganisation massive. Les Young Lords deviennent un parti maoïste centré sur l’action dans les usines, un champ que les Young Lords connaissent très mal. Le mouvement perd ses soutiens locaux et dérive vers un sectarisme de plus en plus autoritaire. À cela s’ajoute le climat de paranoïa du début des années 1970. Les mouvements révolutionnaires ont été surveillés et infiltrés, et cela a parfois fait imploser les groupes. La fin des Black Panthers affecte aussi beaucoup le moral des Lords. Les antagonismes s’accroissent et la suspicion est générale. Les fondateurs démissionnent ou sont exclus, et le groupe finit par se dissoudre en 1976. Certains des membres ne se parleront plus pendant des décennies.

    Propos recueillis par Lissell Quiroz.

    Notes

    Porto Rico est une île des Grandes Antilles. Colonie espagnole jusqu’en 1898, l’île a un statut juridique très particulier car selon la Cour Suprême, elle est un « territoire rattaché et appartenant aux États-Unis mais non une partie des États-Unis » depuis les années 1950. Les Portoricains disposent de la nationalité étatsunienne mais ne votent pas pour l’élection présidentielle. La majorité des 3,3 millions d’habitants de l’île (94,5%) ont l’espagnol pour langue maternelle. Différents mouvements indépendantistes se sont succédé dans l’histoire sans jamais avoir pu obtenir la séparation de Porto Rico d’avec les États-Unis.

    Young Lords. Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976)

    Claire Richard
    Editions L’échappée
    2017
    256 p.

    19€

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