11 manières dont les Blancs fuient leurs responsabilités face au racisme

Je suis blanche. J’écris et enseigne sur ce que signifie être blanc dans une société qui proclame que la race n’a pas de sens, mais qui reste profondément divisée par la race. Une partie fondamentale mais très difficile de mon travail consiste à amener les Blancs d’une compréhension individuelle du racisme – à savoir que seules certaines personnes sont racistes et que ces personnes sont mauvaises – vers une compréhension structurelle.

Une compréhension structurelle reconnaît le racisme comme un système défaillant qui institutionnalise une répartition inégale des ressources et du pouvoir entre les Blancs et les racisé-e-s [people of color]. Ce système historique est pris pour acquis, profondément ancré, et travaille à l’avantage des Blancs.

Les deux croyances les plus efficaces qui nous (les Blancs) empêchent de voir le racisme comme un système sont :

  1. Les racistes sont de mauvaises personnes ; et
  2. Le racisme est une aversion consciente.

Si nous sommes bien intentionné-e-s et ne détestons pas consciemment les racisé-e-s, nous ne pouvons être racistes. Voilà pourquoi il est si commun pour les Blancs de citer leurs amis et membres de leur famille comme preuve de leur absence de racisme. Cependant, quand vous comprenez le racisme comme un système de relations structurées dans lequel nous sommes tou-te-s socialisé-e-s, vous comprenez que les intentions sont hors de propos. Et quand vous comprenez comment fonctionne la socialisation, vous comprenez que la plupart des préjugés raciaux est inconsciente.

Les messages négatifs sur les racisé-e-s circulent tout autour de nous. Bien qu’avoir des ami-e-s racisé-e-s soit mieux que de ne pas en avoir, cela ne change pas le système dans son ensemble et n’empêche pas le racisme de faire surface dans nos relations. La valeur par défaut de la société, c’est la supériorité blanche, et nous en sommes abreuvés 24h/24, 7 jours/7. Ne pas chercher activement à mettre fin au racisme revient à l’intérioriser et à l’accepter.

Dans le cadre de mon travail, j’enseigne, dirige et participe à des groupes affinitaires, anime des ateliers, et encadrer d’autres Blancs sur la manière de reconnaitre et interrompre le racisme dans nos vies. En tant que facilitatrice, je suis en mesure de donner aux Blancs des retours sur la manière dont leur racisme involontaire se manifeste. Cela m’a permis d’observer de façon répétée plusieurs modèles communs de réponse. Le plus commun est de loin l’indignation :

« Comment osez-vous suggérer que je pourrais avoir dit ou fait quelque chose de raciste ! »

Compte tenu de la compréhension dominante du racisme comme étant des actes individuels de cruauté, il en résulte que seules des personnes terribles qui n’aiment pas les racisé-e-s peuvent les commettre. Bien que cette compréhension soit mal informée, elle fonctionne magnifiquement pour protéger le racisme en le rendant impossible à intégrer dans un dialogue et une autoréflexion nécessaires, qui peuvent mener au changement.

L’outrage est souvent suivi d’une juste indignation sur la manière dont les évaluations ont été données. J’ai découvert (comme d’innombrables personnes racisées) qu’il y a apparemment un ensemble tacite de règles sur la façon de faire aux Blancs des commentaires sur le racisme.

Les règles d’engagement

Après des années de travail avec mes collègues blancs, j’ai trouvé que la seule façon de faire correctement un retour sur expérience est de ne pas en faire du tout. Ainsi, la première règle est cardinale :

  1. En toutes circonstances, ne pas me faire de retours sur mon racisme.
    Si vous le faites, vous enfreignez une règle cardinale.
  2.  Une tonalité appropriée est cruciale : le retour d’expérience doit être fait calmement. S’il y a une émotion quelconque dans les commentaires, ils seront considérés comme invalides et n’auront pas à être pris en considération.
  3.  Il doit y avoir confiance entre nous. Vous devez avoir confiance dans le fait que je ne suis nullement raciste avant de pouvoir me faire des commentaires sur mon racisme.
  4.  Notre relation doit être sans problèmes. S’il y en a entre nous, vous ne pouvez pas me faire de commentaires sur le racisme.
  5. Le commentaire doit être fait immédiatement, sinon il sera disqualifié pour ne pas avoir été donné plus tôt.
  6. Vous devez faire votre commentaire en privé, indépendamment du fait que l’incident ait eu lieu devant d’autres personnes. Faire votre commentaire en face de quelqu’un d’autre, même en face de celles et ceux qui sont impliqué-e-s dans la situation, c’est commettre une transgression sociale grave. Le commentaire est donc invalide.
  7. Vous devez être aussi indirect-e que possible. Etre direct-e équivaut à se montrer insensible, ce qui annulera le commentaire et nécessitera réparation.
  8. En tant que personne blanche, je dois me sentir complètement en sécurité lors de toute discussion sur la race. Me faire des commentaires sur mon racisme me fera me sentir en danger. Vous aurez donc besoin de reconstruire ma confiance en ne me refaisant plus de commentaires sur mon racisme. Un point de clarification : quand je dis « en sécurité », ce que je veux dire vraiment c’est « à l’aise ».
  9. Me faire des commentaires sur mon privilège racial invalide la forme d’oppression dont je fais l’expérience (à savoir le classisme, le sexisme, l’hétérosexisme). Nous allons ensuite avoir besoin de nous concentrer sur la façon dont vous m’opprimez.
  10. Vous devez vous concentrer sur mes intentions, qui annulent l’impact de mon comportement.
  11. Suggérer que mon comportement a eu un impact raciste c’est m’avoir mal compris-e. Vous devez me permettre de m’expliquer jusqu’à ce que vous puissiez reconnaitre que le malentendu venait de vous.

Ces règles sont enracinées dans la fragilité blanche.

Leurs contradictions ne sont pas pertinentes ; leur fonction est de masquer le racisme et de protéger la domination blanche, ce qu’ils font très efficacement. Pourtant, à partir d’une compréhension du racisme comme un système de pouvoir institutionnel inégal, nous devons nous demander d’où ces règles proviennent et qui elles servent.

Beaucoup d’entre nous qui travaillons activement à mettre fin au racisme, entendons sans cesse les plaintes au sujet de la culture « inquisitrice » de l’antiracisme blanc. Selon un certain stéréotype, nous serions à la recherche du moindre incident pour pouvoir jaillir, pointer du doigt, et crier : « Vous êtes un-e raciste ! » Il y a bien sur des Blancs qui se démarquent avec arrogance des autres Blancs en agissant de cette façon. Mais mon expérience de plus de 20 ans me montre qu’il ne s’agit pas de la norme. C’est beaucoup plus fréquent pour des Blancs sincères d’agoniser sur quand et comment faire des commentaires à une personne blanche, compte tenu de l’omniprésence de la fragilité blanche.

La fragilité blanche fonctionne pour punir la personne qui fait les commentaires, et essentiellement l’intimider pour la ramener au silence. Cela maintient également la solidarité blanche : l’accord tacite selon lequel nous allons protéger le privilège blanc et ne pas nous tenir mutuellement responsables de notre racisme. Lorsque la personne qui fait le commentaire est une personne racisée, l’accusation portée contre elle est celle de « jouer la carte raciale », et les conséquences de la fragilité blanche sont beaucoup plus pénalisantes.

Le racisme est la norme plutôt qu’une aberration. Le retour d’expérience est la clé de notre capacité à reconnaître et réparer notre collusion inévitable et souvent inconsciente.

En reconnaissance de cela, je suis les directives suivantes :

  1. La manière, le lieu, et le moment où vous me faites des commentaires est sans importance – c’est le commentaire que je veux et dont j’ai besoin. Comprenant qu’il est difficile à donner, je vais le prendre de n’importe quelle manière. De ma position de privilège et de pouvoir social, culturel, et institutionnel blanc, je suis parfaitement « à l’aise » et peux gérer la situation. Si je ne peux pas la gérer, c’est à moi de construire mon endurance raciale.
  2. Je vous remercie.

Les directives ci-dessus reposent sur la compréhension qu’il n’y a pas de face à sauver et que d’une certaine manière, c’est cuit ; je sais que j’ai des angles morts et des investissements inconscients dans la supériorité blanche. Mes investissements sont renforcés chaque jour par la société. Je n’ai pas mis ce système en place, mais il me profite injustement et je suis responsable de l’interrompre. Je dois travailler dur pour le reconnaître moi-même, mais je ne peux pas le faire seule. Cette compréhension me conduit à la gratitude quand les autres m’aident.

Dans mes ateliers, je demande souvent aux personnes racisées :

« Combien de fois avez-vous fait à des Blancs des commentaires sur notre racisme inconscient mais inévitable, et est-ce que cela s’est bien passé pour vous ? »

Ils tournent des yeux, hochent la tête, et s’ensuit un rire pur et simple, accompagné d’un consensus général selon lequel cela ne se produit jamais. Je demande alors :

« Que se passerait-il si vous pouviez simplement nous donner votre avis, que nous le recevions gracieusement, que nous y réfléchissions, et travaillions à changer de comportement ? »

Récemment, un homme racisé soupira et dit :

« Ce serait révolutionnaire ».

Je demande à mes collègues blancs de considérer la profondeur de cette réponse. Ce serait révolutionnaire que nous recevions, réfléchissions et travaillions à changer de comportement. D’une part, cela souligne combien nous sommes compliqué-e-s et fragiles. Mais d’autre part, à quel point le fait de prendre nos responsabilités pour notre racisme peut être facile.

Notes

Source : Alternet.
Traduit de l’anglais par IM, pour Etat d’Exception.