L’esclavage a été mis en désuétude comme faisant partie de la préhistoire de notre monde. Le capitalisme contemporain a été façonné par sa brutalité rationnelle, mais les banques, les assureurs et les spéculateurs qui ont facilité et élargi l’esclavage, ont été en mesure de projeter leur activité sans tache, par un système cruel et raciste, qui était aussi systématique que fonctionnel. Les institutions financières apparaissent plutôt comme les agents mêmes de la liberté, émancipant le monde archaïque de la plantation avec leur énergie dynamique et modernisatrice. 

Aujourd’hui, le néolibéralisme reprend et prolonge cette histoire. Il décrète que le racisme ne présente plus un obstacle important, que ce soit à la réussite individuelle ou à l’auto-réalisation collective. La race offre un moyen utile de marquer la frontière entre hier et aujourd’hui : le racisme est présenté comme anachronique – rien de plus qu’un obstacle fragile face à la machinerie de la méritocratie incolore managériale.Tout effet résiduel de l’inégalité passée est effectivement privatisé – vu uniquement à l’échelle individuelle. Si vous ne pouvez pas réussir dans les conditions actuelles, cet échec ne peut être que le résultat de vos propres carences. Le marché nouvellement multiculturel ne peut pas être bravé ; et l’esclavage, pas encore tout à fait oublié, est entièrement éclipsé par l’histoire héroïque de son abolition par les forces moralement chargées du progrès économique.

Le nouveau film de Steve McQueen, « 12 Years a Slave », conteste ce terreau et nous ramène brusquement aux problèmes de race et de liberté humaine. Il renoue avec le juste ordre du jour de l’abolitionnisme du 19ème siècle, et questionne ce qui pourrait arriver si nous employons l’histoire récente de l’esclavage racial comme une lentille à travers laquelle notre situation contemporaine est considérée ? Quelle compréhension de la liberté, de l’écriture et de la lecture, de la créativité, et de la légalité, une réflexion sur cette archive peut-elle maintenant donner ?

PVno8Le film de McQueen est une pièce extrêmement sérieuse du travail qui aspire à être proprement historique, même lorsque le récit autobiographique de Salomon Northup sur lequel il est fondé a été condensé, filtré et adapté. Entre autres choses, ces esclaves sont du capital incarné. Ils sont des dettes vivantes et des obligations impersonnelles, aussi bien que des êtres humains combattant la sous-humanité qui leur est imposée par leur statut d’objets commerciaux. 

A la manière implacable caractéristique de McQueen, le film tranche avec la banalisation qui a été partie intégrante de la représentation populaire de l’esclavage, en particulier quand il n’est jugé illégitime qu’en vertu de sa cruauté excessive.Toutes les figures traditionnelles qui rapprochent le film muet de DW Griffith de 1915, « Naissance d’une nation » [Birth of a Nation], jusqu’à « Django Unchained », en passant par « Autant en emporte le vent », sont absentes dans la représentation de McQueen. Mamies et messies semblables ont été balayés hors de l’écran en faveur d’une constellation plus complexe et inconfortable d’acteurs et d’intérêts : commercial, intime, sentimental et vicieux. Peut-être le passé n’est-il pas encore passé, et le rythme du changement en matière raciale est tout à la fois plus lent et plus difficile, que les relations publiques onéreuses du capitalisme sans friction voudraient nous faire croire.

21045911_20131002112032555.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxLe film de McQueen est dominé par le travail. Nous ne sommes pas épargnés par les horreurs intermittentes et secondaires de l’esclavage, mais ils sont moins utiles à l’ambiance générale qu’il a créée, que le rythme sous-jacent de l’exploitation implacable. Le film révèle un monde où la souffrance n’a pas toutes les qualités rédemptrices, et la perspicacité humaine, la générosité, la résilience, et la morale, ne se conforment pas au code binaire noir/blanc. 

Il n’est pas surprenant que le film ait suscité des controverses. Des critiques Africains-Américains comme Armond White, ont décrié et rejeté le film comme étant un exercice de « torture pornographique ». C’est, dit-il, un festival de la victimologie inadapté aux besoins actuels des communautés noires, qui doivent maintenant s’éloigner de l’identification psychologique douteuse avec l’esclavage, même si les effets de l’emprisonnement de masse semblent confirmer que les séquelles de l’esclavage et de la ségrégation « Jim Crow », sont toujours importantes.Certains commentateurs ont mal interprété l’œuvre, y voyant un film en costumes, tandis que d’autres reculent face à ses implications choquantes pour l’ère d’Obama – un temps où les vieilles hypothèses de solidarité raciale sont en train d’être brisées, mais où les leçons de la déception résultante se sont avérées difficiles à apprendre. Plutôt que de disparaître, le racisme – enraciné dans le préjudice passé – s’est révélé à la fois durable et efficace dans ce que nous avons appelé être les conditions post-raciales d’aujourd’hui.

McQueen a dû compter avec la méfiance profonde et justifiée éprouvée par les Aficain-e-s-Américain-e-s envers Hollywood. L’industrie cinématographique états-unienne a non seulement négligé les mouvements de libération noirs, mais les a mystifiés activement. Quand ils ont été reconnus, ils ont souvent été dépeints dans les modèles symboliques et paroissiaux qui inhibent tout sens de leur caractère historique mondial, et répètent souvent simplement les stéréotypes anciens nés du mépris ménestrel  et raciste.

RidleyJ_12-Years-a-Slave_PosterCependant, l’hostilité occasionnelle à « 12 Years a Slave » provient également de l’impression persistante que l’histoire noire de l’esclavage racial est la propriété exclusive des Africain-e-s-Américain-e-s. De peur d’être désorientés par une énième dilution de leur identité commune déjà aux abois, ils ne vont pas admettre tout étranger en prise avec ce trésor de la souffrance, d’une manière qui ne soit pas conforme aux habitudes locales. 

McQueen semble déterminé à contester la supposition selon laquelle cette histoire est mieux comprise lorsqu’elle est relatée comme une variante malheureuse du roman familial états-unien. Il a séparé la représentation de l’esclavage de l’ancienne séquence qui plonge profondément dans l’histoire du cinéma états-unien, et fixe le rôle de Hollywood, non seulement dans le montage et la célébration de la différence raciale en tant que divertissement, mais aussi en le projetant comme une source de plaisir pour un public qui reste obstinément ségrégué.Le choix d’actrices et d’acteurs africain-e-s dans des rôles clés, fait partie d’une stratégie plus large visant à placer cette importante histoire exactement là où plusieurs générations d’intellectuel-le-s noir-e-s ont aspiré à l’établir : au centre même de l’officielle humanité, de l’histoire morale.

L’expérience particulière des esclaves n’est pas opposée à un sens universel, mais est infusée avec elle. Le défi audacieux de McQueen à l’encontre de l’esclavage continu de personnes dans un but lucratif, ne permet pas de fin heureuse, parce que l’esclavage et le travail servile sont encore loin d’être terminés.

Source : The Guardian.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.