4 films palestiniens à voir comme acte de résistance

Les films sont un reflet de l’identité. En achetant et en regardant des films palestiniens, nous n’affirmons pas seulement l’identité palestinienne, mais aussi le droit des Palestinien-ne-s à la narration et à la représentation de soi malgré la tentative de la colonisation sioniste de les en priver. Ainsi, regarder et promouvoir des films palestiniens devient un acte de résistance. Cet acte est d’autant plus puissant compte tenu de la lutte historique du cinéma palestinien lui-même – de la destruction de tous les films palestiniens produits entre 1935 et 1948 quand la Haganah a bombardé le studio de production Arab Film Company à Jaffa en 1948, à la formation de Palestine Film Unit (un collectif cinéaste militant basé au Liban fonctionnant dans l’esprit de Tercer Cine), à la mort de Hani Jawharieh « le premier martyr du cinéma militant », jusqu’à la disparition « mystérieuse » des archives de Palestine Film Unit lors de l’invasion israélienne de Beyrouth.

Les films suivants ont tous été réalisés après 1982, vu que la plupart des films réalisés avant ont disparu ou ont été détruits. Sélectionnés dans une riche filmographie palestinienne caractérisée par des œuvres réalistes, chaque film capte un aspect ou un thème (souligné dans les titres) de la lutte palestinienne. Ils ont également été choisis pour leur accessibilité, pour être des œuvres de fiction et pour avoir été réalisés par des cinéastes palestiniens. Les films réalisés par des non-Palestinien-ne-s même lorsqu’ils traitent de la Palestine, n’ont pas été inclus.

Les effets de la colonisation sur la culture et la tradition : Noce en Galilée (1987)

noceNoce en Galilée de Michel Khleifi (1987) raconte l’histoire de Mukhtar (Mohamad El-Akili), un patriarche palestinien qui veut organiser un mariage extravagant pour son fils. Le problème est que le village est le foyer de combattants de la résistance et le gouverneur militaire israélien (Makram Khoury) a imposé un couvre-feu. Le film s’ouvre sur Mukhtar demandant au gouverneur de lever le couvre-feu pour un jour et une nuit pour que le mariage puisse avoir lieu. Le gouverneur accepte à condition seulement qu’il soit l’invité d’honneur.

Dans le film, le réalisateur palestinien Michel Khleifi montre comment la violence sioniste et l’occupation de la Palestine imprègnent la vie quotidienne, la culture et la tradition palestiniennes. Le mariage, l’une des célébrations essentielles de la culture arabe, devient l’arrière-plan d’un conflit entre l’effort du père d’imposer la tradition, l’occupation israélienne, et la tentative de la jeune génération pour renverser à la fois les aspects oppressifs de la tradition arabe et de l’occupation. Khleifi dépeint cela à travers une série d’événements qui ont lieu dans des arrière-salles et dans les oliveraies à l’extérieur du lieu même de la célébration, ne revenant que brièvement aux festivités. La tension entre la célébration et la résistance est palpable lorsque le père tente de dissuader plusieurs jeunes de faire des cocktails molotov et de monter un plan visant à assassiner le gouverneur militaire à la noce. Pendant ce temps, le marié est incapable de consommer le mariage. Tout le monde attend qu’il sorte de la chambre nuptiale avec un drap ensanglanté prouvant la virginité de la mariée, mais le marié est incapable de s’exercer étant donné que sa dignité a été emportée par le fait que le gouverneur militaire israélien soit l’invité d’honneur de son mariage.

Lauréat du Prix international de la critique au Festival de Cannes en 1987, ce film est un indispensable du cinéma palestinien. Vous pouvez l’acheter ici ou le regarder sur Amazon Instant Video ici.

Les Palestiniens de 48 et l’érosion de l’identité : Chronique d’une disparition (1996)

chronique d_une_disparitionChronique d’une disparition (1996) de l’écrivain, réalisateur et producteur Elia Suleiman est décrit par James Hoberman de Village Voice comme une « recherche sur ce que signifie être palestinien » et comme étant « à la fois un documentaire, un psychodrame, et une comédie absurde ». Un film expérimental qui renonce à la structure narrative, composé presque entièrement de plans-séquences. Chacun d’eux offre un aperçu de la vie des Palestinien-ne-s vivant sous la domination israélienne : un homme dans un magasin de souvenirs remplissant des bouteilles avec de l’eau du robinet pour les vendre aux touristes japonais comme de l’eau bénite ; un père essayant de battre son fils mais trop vieux pour lui faire mal concrètement ; un fourgon de la police israélienne s’arrêtant brutalement et des policiers armés sortant pour uriner sur un mur ; un vieux couple palestinien ronflant pendant que leur téléviseur joue l’hymne national israélien sur des images de drapeaux israéliens flottant au vent. L’immobilité de la caméra fait de chaque plan un tableau autonome. Cela donne aussi au film une sensation d’objectivité, nous ne sentons la présence de la caméra que lors de la poignée de plans où elle se déplace. Les plans-séquences mettent également en évidence la stagnation ressentie par les Palestinien-ne-s vivant à l’intérieur des frontières de 1948.

Le film est divisé en deux parties : Journal intime de Nazareth (première partie) et Journal politique de Jérusalem (deuxième partie). Comme les titres le suggèrent, la première partie ne fait que très peu allusion à la colonisation israélienne (une brève mention d’Israël à la radio ou un colon juif parlant en russe au téléphone dans un café). La deuxième partie est quant à elle beaucoup plus explicite dans ses critiques politiques de l’Etat sioniste : l’omniprésence des policiers armés israéliens trop désireux de répondre au moindre fait ; le racisme contre une actrice palestinienne essayant de louer un appartement à Jérusalem-Ouest ; ou une femme qui trouve une radio de la police et l’utilise pour dire à toutes les forces de police israéliennes à Jérusalem de quitter la ville et qu’elle ne sera jamais « unifiée ». La deuxième partie est également caractérisée par une caméra légèrement plus libre, plus mobile, et par l’apparition à l’écran d’Elia Suleiman dans son propre rôle – un observateur qui est inévitablement affecté par les situations dont son film traite.

Premier film palestinien à être projeté dans les salles américaines, couronné à la Mostra de Venise en 1997 et au Festival international du film de Seattle en 1996, Chronique d’une disparition est un chef-d’œuvre par l’un des réalisateurs palestiniens les plus prolifiques. Vous pouvez l’acheter ici.

La violence, une réaction humaine à l’oppression : Paradise Now (2006)

18442479Paradise Now de Hany Abu-Assad (2006) est un film sur deux hommes de Naplouse, Khaled (Ali Suliman) et Said (Kais Nashef) qui envisagent d’effectuer un attentat-suicide à Tel-Aviv. Le film commence par un bref regard sur leur vie de mécaniciens vivant sous occupation israélienne. Plus tard ce jour-là, ils sont appelés par Jamal (Amer Hlehel) membre d’une organisation de résistance armée, pour enfin devenir martyrs comme ils l’avaient souhaité depuis longtemps. Ils passent une dernière nuit avec leur famille avant qu’ils ne commencent à se préparer dans une scène pleine de références religieuses. Ils enregistrent un dernier message vidéo qui sera vu par leurs compatriotes sur fond de voix-off récitant des prières et partagent un dîner qui rappelle la Cène. Quand ils atteignent finalement la clôture où ils envisagent de traverser en Israël, un véhicule militaire israélien se montre et les deux meilleurs amis fuient et finissent par se séparer l’un de l’autre. Saïd se retrouve seul dans l’oliveraie de la clôture et doit trouver son chemin du retour tout en étant attaché à une ceinture d’explosifs …

Dans son film, Hany Abu-Assad humanise ceux qui utilisent la violence pour résister à l’occupation israélienne. Il remet la résistance violente dans le contexte de la colonisation et de l’oppression, sapant la notion raciste vantée par les propagandistes israéliens selon laquelle les Palestinien-ne-s seraient intrinsèquement sujet-te-s à la violence et devraient donc être surveillé-e-s. Pour Saïd et Khaled, « sous l’occupation [ils sont] déjà morts ». L’occupation leur a tout pris, sauf leurs corps. Mais sans dignité, leurs corps (comme le souligne la déclaration ci-dessus de Saïd) sont dépourvus de vie et doivent être utilisés pour restaurer la dignité (et donc la vie) à leurs compatriotes.

Paradise Now illustre également la multiplicité des opinions dans la société palestinienne, par contraste avec la représentation monolithique faite par la presse et les films occidentaux. Même entre Saïd et sa petite amie Suha il y a une différence d’opinion, « il y a toujours d’autres façons de garder vivante la cause » s’exclame Suha, à laquelle répond Saïd « ce n’est pas à nous de décider, l’occupation définit la forme de résistance ».

Avec 14 prix et 13 nominations, y compris à la cérémonie des Oscars, aux Golden Globes, au Festival du film international de Berlin et aux Trophées du film européen, Paradise Now est l’un des films du cinéma palestinien les plus acclamés par la critique. Vous pouvez l’acheter ici, le louer à partir de Netflix ou le voir à travers Amazon Instant Video.

Le droit au retour : Le sel de la mer (2008)

18965509Premier long-métrage palestinien réalisé par une femme, Le sel de la mer (2008) d’Annemarie Jacir est un « crime dramatique » intrigant sur Soraya (Suheir Hammad), une Palestinienne-Américaine née en exil à Brooklyn. Après la mort de son père, elle décide de se rendre en Palestine pour la première fois et de récupérer l’argent laissé par son grand-père dans une banque quand il a fui de Jaffa vers le Liban pendant la Nakba. Cependant, à son arrivée la vaste et riche banque l’informe qu’après que les milices sionistes aient nettoyé ethniquement Jaffa, tout l’argent du compte bancaire de son grand-père a été saisi (avec leur maison). Dans l’impossibilité d’obtenir un passeport palestinien afin de rester à Ramallah et de travailler, Soraya décide de cambrioler la banque avare avec son nouveau petit ami Emad (Salah Bakri) et son ami Marwan (Riyad Ideis), ils s’échappent vers la Palestine de 1948 (Israël) où ils embarquent pour un voyage pour « voir [leur] pays ».

Le sel de la mer, entre poésie et sensations fortes, illustre ce que cela signifie d’être un peuple déraciné. S’ouvrant sur des séquences documentaires de la Nakba, c’est un film sur l’expulsion forcée des Palestinien-ne-s de leur terre et sur leurs aspirations pour le droit au retour. Pourtant, dans le cas de Soraya le droit au retour n’est pas seulement une aspiration. Elle n’est pas prête à attendre qu’Israël lui donne un droit qu’elle sait devoir avoir, elle le prend tout simplement. Voilà pourquoi elle tente d’abord d’obtenir un passeport palestinien. Quand un fonctionnaire palestinien lui explique que l’Autorité palestinienne a signé un accord avec Israël qui ne leur permet pas de délivrer des passeports aux Palestinien-ne-s en exil, elle répond : « alors vous avez accepté qu’ils décident si je suis palestinienne ou pas ? » En colère, elle décide qu’elle ne permettra pas qu’on limite son droit au retour : elle dépasse la durée de validité de son visa israélien, vole à la banque le montant exact laissé par son grand-père, essaie de faire sortir la femme qui occupe la maison volée à son grand-père à Jaffa, et essaie avec Emad de vivre dans les ruines d’un village palestinien nettoyé ethniquement.

Jacir sape concrètement l’idée avancée par beaucoup de sionistes selon laquelle la Palestine était un désert aride qui a été porté à la vie avec la création d’Israël. Elle utilise des oranges, plus précisément des oranges de Jaffa, comme un motif pour rappeler au spectateur la fertilité de la Palestine, ces oranges deviennent un symbole de la présence et de la connexion à la terre palestinienne. L’importance de la terre pour les Palestinien-ne-s est également mise en évidence par plusieurs longs plans du paysage. Nous pouvons également le voir dans une scène particulière des trois amis à la plage où la pellicule est dominée par le soleil, l’eau et le vent. Ces éléments sont visiblement chéris par les personnages d’une manière que les baigneurs israéliens autour d’eux sont incapables de comprendre, ébahis devant eux comme s’ils étaient fous.

Nominé au Festival de Cannes 2008 dans les catégories « Un certain regard » et « Caméra d’or », lauréat du « Prix Randa Chahal » au Festival de Carthage, Le sel de la mer est une autre pièce maitresse du cinéma palestinien. Vous pouvez le voir sur Netflix ou l’acheter ici.

Notes

Source : Nadir Bouhmouch.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.