1. Le présupposé d’une telle injonction est bien entendu la « racialisation » de l’ensemble des populations musulmanes à travers la planète :

En dépit de la diversité manifeste des styles et modes de vies des 1 300 000 000 musulman-e-s sur terre, la pensée raciale à l’œuvre ici les transforme en une population monolithique sans aucune diversité culturelle ou intellectuelle. Tout acte violent commis par un-e musulman-e (réduite à se seule appartenance religieuse) aurait ainsi un lien direct, organique, avec les musulman-e-s du Mali, d’Indonésie, de Palestine… ou de France.

2. Une telle injonction implique l’existence d’une responsabilité collective des musulman-e-s :

Il s’agit d’une conséquence directe du processus de « racialisation » évoqué plus haut. Les musulman-e-s constitueraient une population dont les membres sont dominé-e-s par une culture, et non par des valeurs. Une culture figée, où le groupe prime systématiquement sur l’individu. Dans ces conditions, les musulman-e-s deviennent responsables solidairement des actes commis par, ou imputés à, n’importe laquelle/lequel d’entre elles ou d’entre eux.

Chaque conflit armé dans un pays musulman, ou chaque fait mettant en cause des musulman-e-s, sont alors le prétexte au renforcement des mesures répressives à l’encontre de l’ensemble des musulman-e-s (des lois « antiterroristes » en Europe et aux Etats-Unis, aux punitions collectives contre l’ensemble de la population en Palestine, y compris contre les chrétien-ne-s).

3. Cette injonction à condamner les actes de « terrorisme islamiste » est en réalité une injonction à approuver les mesures de profilage racial, de restriction des libertés et les interventions militaires à l’étranger :

La sommation à condamner par exemple les actes de l’Etat Islamique permet de mettre la pression sur les musulman-e-s installé-e-s en France, qui seront moins enclin-e-s à dénoncer publiquement les bombardements en cours en Syrie et en Irak. Si elle ne permet pas d’obtenir le soutien express aux bombardements, l’injonction permet au moins d’en prévenir la critique. Un raisonnement analogue s’applique aux mesures de profilage racial et à l’adoption de lois dites « antiterroristes » ou sur le « renseignement » (dont les populations musulmanes sont les premières victimes, mais non les seules).

4. Une telle injonction n’est faite qu’aux musulman-e-s :

Personne n’a jamais demandé aux Blanc-he-s de s’excuser pour les massacres commis par les suprématistes Thimothy Mc Veigh (168 personnes tuées à Oklahoma City en 1995), Anders Breivik (77 personnes tuées en 2011 en Norvège), ou Dylan Roof (9 Noir-e-s tué-e-s dans une église de Charleston). Dans le même sens, les tueries de masse ou meurtres commis par des musulman-e-s sont immédiatement qualifiées de « terrorisme » (Orlando, Magnanville), tandis que de tels actes commis par des Blancs échappent à cette qualification (tuerie du cinéma Aurora, meurtre de la députée anglaise Jo Cox). Family Guy

5. Une telle injonction est le produit de l’islamophobie structurelle en France en même temps qu’un moyen de l’occulter :

L’injonction faite aux musulman-e-s de condamner tel ou tel acte terroriste provient le plus souvent – et sans surprise – des plus fervents promoteurs de l’islamophobie. Une mystification qui transforme les musulmane-s installé-e-s en France en oppresseurs ou terroristes en puissance, et contre qui une violence légitime peut être exercée.

6. Une telle injonction fait des musulmans d’éternels étrangers dont la présence pourrait être rediscutée après chaque attentat :

L’injonction faite aux musulman-e-s de se « désolidariser » publiquement de tel ou tel acte tient en réalité d’un discours idéologique qui fait d’eux d’éternels étrangers là où ils vivent, y compris quand cette présence remonte à des générations. Des invités perpétuels dont la présence pourrait être rediscutée sans fin.

7. Une telle injonction relève de l’hypocrisie la plus manifeste :

Alors qu’il est constamment reproché aux musulman-e-s de se reconnaitre davantage dans l’Islam que dans la communauté nationale, la République et ses valeurs, l’injonction à la « désolidarisation » les renvoie ipso facto à leur appartenance communautaire et les y réduit.

8. Une telle injonction présuppose l’infériorité des musulman-e-s :

Personne ne pourrait enjoindre aux musulman-e-s de faire telle ou telle déclaration si la supériorité de celle ou de celui qui parle n’était pas présumée. Qu’une personne seule – ou un petit groupe de personnes – puisse se permettre de s’adresser avec tant de certitude, d’arrogance même, à l’ensemble des musulman-e-s, montre bien la nature des relations asymétriques entretenues avec les populations musulmanes installées en France.

9. Enfin, le cynisme d’une telle injonction occulte l’ampleur des crimes de masse perpétrés par les régimes occidentaux :

Qu’il s’agisse de la colonisation, avec son lot de génocides, de destructions et de dépossessions ; du soutien inconditionnel apporté au colonialisme israélien et aux dictatures les plus dures dans le monde ; de la guerre perpétuelle contre le « terrorisme » ; de l’embargo meurtrier imposé pendant plus d’une décennie aux Irakien-ne-s ; ou encore des innombrables interventions militaires (Centrafrique, Somalie, Mali, Libye, Irak, Afghanistan, etc.), le bilan humain de la politique occidentale est effrayant.

Personne n’a songé à enjoindre les populations de ces pays occidentaux à condamner de telles pratiques. Pire, le législateur français en fait même la promotion à travers la loi du 23 février 2005, dont l’article 1 affirme :

« La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. »

Notes

Rédigé par la rédaction d’Etat d’Exception, cet article est une version actualisée et largement modifiée d’un texte de R. Chekkat et H. Tahrir paru initialement sur ce site.