Le rapport de forces absolument favorable aux esclavagistes, notamment occidentaux, a eu pour effet une historiographie eurocentrée dominant sans partage, à tous les niveaux, la compréhension et l’interprétation de la dimension historique de la traite des Noirs et de leur réduction en esclavage. Cependant, Africains et descendants d’Africains, ayant constaté à quel point la réalité historique a été systématiquement biaisée par une accumulation de mensonges, par omissions et erreurs (volontaires ou non) d’interprétation, sont décidés à se réapproprier leur histoire, et rectifier les falsifications qui ont favorisé la banalisation, voire la justification de ce crime contre l’humanité.
– Présentation de l’éditeur

Introduction

Voici plusieurs années, des membres d’une Association de Noirs m’ont demandé une contribution écrite concernant l’histoire, intégrale et non pas partielle, de la traite des Subsahariens et de leur réduction en esclavage. Pour expliquer le sens de leur démarche, ils signalaient que, malgré une production foisonnante de livres publiés sur ce sujet, il n’existait pas un seul travail de synthèse donnant au lecteur une vision complète des différents acteurs ayant joué un rôle important dans la réalisation de ce crime contre l’humanité. Je me suis mise à la recherche d’une bibliographie où la question de la responsabilité des acteurs principaux du commerce négrier serait abordée et étudiée dans sa globalité. Il va sans dire que je n’ai pas tout lu, mais, j’ai tout de même compulsé un assez grand nombre d’ouvrages sur la traite des Noirs, en espagnol aussi bien qu’en français et, non sans difficulté, quelques-uns en portugais ; en pure perte, car, concernant les acteurs qui jouèrent un rôle central dans le commerce négrier, les informations sont toujours fragmentées.

Plus tard, je fus sollicitée par un groupe d’étudiants africains au Québec ; ils organisaient un Colloque dont le thème central était l’enseignement de ce qu’ils appellent « L’Holocauste Africain », et la difficulté qu’ils ont pour accéder à leur propre histoire. En effet, ils avaient raison de trouver pour le moins problématique de s’engager dans l’enseignement d’une histoire que l’on ne connaît pas soi-même. De fait, les descendants d’Africains et peut-être davantage les Africains eux-mêmes, constatent souvent qu’ils ignorent leur histoire ; cette méconnaissance est le résultat d’une double tragédie dont l’explication a été magistralement résumée par Louis Sala-Molins lorsqu’il a dit des Noirs : « Nous ne leur avons pas seulement volé leur être et leur histoire, mais aussi les moyens de la raconter[1] ». Il va sans dire combien il est frustrant de constater à quel point la réalité historique a été systématiquement biaisée par une accumulation de mensonges par omissions et erreurs d’interprétation, volontaires ou non.

Dans un premier ouvrage publié en 2001 sous le titre La férocité blanche[2], j’ai analysé plusieurs crimes et même des génocides commis à partir de 1492, au nom de la chrétienté européenne symbole de la civilisation occidentale, contre les peuples non-Blancs notamment contre les Subsahariens et contre leurs descendants. En étudiant « la traite des Noirs et l’esclavage auquel la chrétienté blanche réduit les Noirs Africains[3] » dans l’univers concentrationnaire d’Amérique pendant plusieurs siècles, j’ai mis en évidence la racialisation de l’esclavage et par là, la singularité de ce crime. En effet, expulsé de l’espèce humaine et juridiquement maintenu à la lisière de l’humanité, le Noir asservi et réduit à l’état de chose est devenu synonyme d’infériorité. J’y ai démontré que, à plusieurs siècles de distance, « le schéma culturel et légal blanco-biblique[4] » imposé aux peuples non-européens, continue à faire des ravages[5] parce que l’idéologie meurtrière qui en découle se refuse à disparaître. A présent, on néglige le fait que, pendant longtemps, avant que les scientifiques du 19ème siècle consacrent l’essentiel de leurs travaux à justifier la domination et même l’extermination des peuples considérés comme inférieurs, ce sont les missionnaires chrétiens qui ont assuré, seuls, la sale besogne consistant à justifier la domination blanche. Et surtout à renforcer la soumission spirituelle et intellectuelle des peuples asservis.

Cependant, pour leur malheur, les Africains avaient à subir aussi depuis des siècles les agressions arabo-musulmanes. Dans un seconde ouvrage publié en 2008 sous le titre Traite des Blancs, traites des Noirs[6], j’ai donc mis en évidence les pratiques esclavagistes exercées par les Arabo-musulmans dans leur politique expansionniste dès le 7ème siècle. Et dans ce contexte, l’asservissement d’Africains Noirs au profit de l’économie arabo-musulmane jusqu’au 20ème siècle. Avec le temps, on avait oublié que la dégradation de la situation et de l’image des femmes noires a commencé lorsqu’ne partie de l’Afrique est devenue un réservoir d’esclaves destinés aux pays musulmans. Cette réalité historique assez méconnue est devenue un sujet tabou y compris parmi les Africains, notamment, ceux qui pratiquent la religion musulmane[7].


Mais, l’Afrique étant le continent où se sont invités des prédateurs pratiquant les diverses religions monothéistes, il arrive que, outre les négriers chrétiens et musulmans, les traitants juifs ont, eux aussi, vampirisé l’Afrique et les Africains. Car, il faut garder présent à l’esprit que les trois religions monothéistes étaient favorables au principe de l’esclavage. Or, depuis que les Juifs eux-mêmes ont été victimes de la barbarie nazie pendant la seconde guerre mondiale, il est exclu par principe que des Juifs aient pu participer à la déportation d’Africains vers l’univers concentrationnaire d’Amérique, ou à leur asservissement, ou à la racialisation de l’esclavage. En France, on a avancé l’article premier du code noir promulgué en 1685 comme une preuve de la non-participation juive à l’asservissement des Africains en Amérique. J’ai donc fait des recherches se rapportant à la question de savoir si l’article 1er du code noir interdisant aux Juifs toute participation à la traite lucrative des captifs noirs, a été appliqué ou non, et ce qu’il en a été dans les colonies portugaises, espagnoles, hollandaises, anglaises, françaises… D’où ce troisième ouvrage (qui peut être considéré comme le dernier de la trilogie), et qui donnera au lecteur exigeant une vision assez complète des acteurs de la traite des Noirs, de leur anéantissement de fait et de la responsabilité de ceux qui, toutes religions confondues, ont commis ces crimes contre l’humanité.

Cependant, je dois noter avoir appris à mes dépens qu’en réalité, approcher d’une manière non partielle l’histoire du long, très long martyre des Noirs victimes des esclavagistes quels qu’ils soient, demeure une démarche risquée, un travail fort compliqué et, de plus, assez ingrat. La traite des Noirs et leur réduction en esclavage constituent un crime contre l’humanité dont certains responsables ne peuvent être mentionnés sans que l’auteur n’ait à craindre des réactions assez virulentes. Car, dans ce domaine, la vérité a été systématiquement éludée, si bien qu’à présent il arrive qu’une démarche visant à dévoiler et à rétablir les faits, peut susciter des réticences et de l’hostilité, y compris de la part de certaines victimes. A cette frustration est venue s’ajouter l’offensive généralisée de la part de ceux qui prétendent que la traite des Noirs aurait été, surtout, le fait des Noirs eux-mêmes.

Dans une deuxième partie, j’ai examiné les théories raciales et la racialisation des rapports humains parce qu’il s’agit d’un héritage socio et psychopathologique qui aurait dû être dépassé depuis fort longtemps. Or, dans la réalité quotidienne, ce phénomène continue à conditionner les esprits et détermine des comportements racistes devenus partie intégrante du paysage culturel, même si certains veulent tourner en dérision le souvenir des théoriciens de la racialisation dont l’apogée se situe dans la seconde moitié du 19ème et la première moitié du 20ème siècle. Dans ce même souci de clarification, j’ai répondu à ceux qui se posent des questions sur la complicité des Africains qui participèrent à la chasse et à la vente d’autres Africains. J’ai cherché à faire comprendre au lecteur que, dans des situations extrêmes où l’insécurité et le chaos se combinent, quelle que soit l’époque, le pays ou la population (en Afrique ou en Europe), il y a toujours ceux qui réagissent avec dignité et ceux qui s’affranchissent de tout scrupule. Pour étayer mes propos, il m’a paru utile d’analyser le comportement d’Européens dans des circonstances analogues.

Avec l’ensemble de ces travaux, nous apportons une contribution sans complaisance visant à rectifier les mensonges et les falsifications véhiculées par un discours qui, malgré des contrevérités flagrantes, est demeuré néanmoins, officiellement, incontesté. Nous connaissons les inconvénients de notre démarche, parce que, comme l’a démontré Jack Goody dans un ouvrage[8] dont nous recommandons la lecture, l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde ; et cela fonctionne à tous les niveaux du savoir et de la transmission des savoirs.

Cette Europe, militairement et techniquement victorieuse et conquérante a aussi imposé une écriture euro-centrée de l’histoire des peuples tombés sous sa domination, notamment, les peuples de l’Afrique noire. Mais, ce succès les Européens le doivent, non pas à une éventuelle supériorité morale mais « à leur maîtrise des moyens de la violence et à leur immersion dans cette culture[9] ». Ce monopole de la violence fut, rationnellement, légitimé et institutionnalisé grâce au travail des savants occidentaux. Dès le 19ème siècle, ils consacrèrent l’essentiel de leurs activités scientifiques à la formulation d’un paradigme racial fondé sur le droit des « races » prétendument supérieures, à dominer les « races » considérées par eux comme inférieures. Ce paradigme devenu collectif fonctionnait parfaitement dans les années 1930 lors de l’accession des nazis au pouvoir en Allemagne. Entre temps, les sciences humaines et sociales avaient intégré ces représentations racistes, dont la permanence insidieuse rappelle à quel point leur déconstruction pose problème. Reste que l’accès des colonisés à la maîtrise de leur histoire, implique un effort visant la décolonisation des esprits. Cela ne va pas sans risque, mais nous soutenons cette démarche parce qu’elle est juste et salutaire.

Notes

[1] Louis Sala-Molins, Le racisme et le microscope in la revue Lignes N° 3, Paris, juin 1988.
[2] Plumelle-Uribe, La férocité blanche. Des non-Blancs aux non-Aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, Albin Michel, 2001.
[3] Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, Paris, PUF, 1987, p. 21.
[4] Sala-Molins, Le code noir, op.cité., p.29.
[5] Plumelle-Uribe, La férocité blanche, notamment le chapitre 9 Conséquences d’une banalisation.
[6] Plumelle-Uribe, Traite des Blancs, traites des Noirs. Aspects méconnus et conséquences actuelles, Paris, L’Harmattan, 2008.
[7] Plumelle-Uribe, Traite des Blancs, traites des Noirs, notamment Les femmes et l’esclavage en pays musulman, p. 47.
[8] Jack Goody, Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, 2010.
[9] Noam Chomsky, L’an 501. La conquête continue, Bruxelles, EPO, 1994, p. 16.

Victimes des esclavagistes musulmans, chrétiens et juifs

Rosa Amélia Plumelle-Uribe
Editions ANIBWE
Parution : 04/2012
ISBN : 978-2-916121-58-1
Format (cm) : 15 x 20
Pages : 168

16 €