L‘Amérique est raciste dans son essence. J’avais l’habitude de douter de cette affirmation simpliste. Aujourd’hui, je ne peux pas. Le meurtre de Trayvon Martin demande une totale et simple honnêteté. Un jury de Floride nous a déçus. Nous n’avons pas vu un échec moral aussi grave depuis qu’un jury similaire, tout-blanc, à Simi Valley en Californie, a acquitté en 1992 les quatre officiers de la LAPD [Los Angeles Police Department] qui ont tabassé Rodney King.

Écrivant la même année que ce verdict de triste mémoire, l’éminent avocat des droits civiques, Derrick Bell, a déclaré que « le racisme est une composante intégrale, permanente et indestructible de cette société. » Dans la plupart des cas, je considère cette déclaration comme un repoussoir : une affirmation visant à être lentement traités à part, qui est au mieux trop facile, au pire profondément injuste et fausse. Pas aujourd’hui.

Les faits les plus élémentaires de cette affaire ne changeront jamais. Un adolescent est sorti pour acheter des Skittles et du thé glacé. À un certain moment, il a été confronté à un homme, avec une arme à feu, qui l’a tué. Il n’y a pas d’univers ou je comprenne que cela puisse être déclaré comme étant un acte non criminel. Pas dans un univers sain, juste et exempt de racisme.

Il n’y a qu’un seul univers dans lequel un tel jugement peut arriver. C’est le même univers dans lequel les jurés peuvent regarder des vidéos au ralenti de quatre policiers armés tabassant un homme, et conclure que l’homme se faisant battre a provoqué tout ce qui s’est passé.
Deux aspects de cet univers occupent une place importante. Premièrement, cela demande une immersion dans une culture de mépris, de dérision, et au fond, de profonde déshumanisation des Afro-Américain-e-s, surtout les hommes noirs. Vous devez être bien préparé à croire le pire à propos des Noirs, afin de parvenir à une telle conclusion. En particulier, vous devez procéder comme si cette personne était d’une différente, d’une moindre et moins ancienne humanité. Sans ces préjugés profondément enracinés dans le tissu culturel états-unien, nous pourrions trouver que les gens pourraient volontiers apporter un sens puissant de basique commune humanité, de discernement et d’empathie, à la rencontre Trayvon-Zimmerman.

Deuxièmement, cela demande que le jury décidant si un crime a eu lieu ou non, ne comprenne pas un seul membre du groupe d’appartenance raciale de la victime. Cela ne peut vraiment pas fonctionner sans cette condition. Les chances que quiconque dans la salle des jurés ait ouvertement rejeté les arguments de « racisme raisonnable » – c’est-à-dire que suffisamment de ces personnes [les Noirs] sont des criminels, qu’il est simplement OK de les traiter tous comme des suspects jusqu’à ce qu’ils prouvent le contraire – est passé de faible au zéro presque absolu, quand un jury singulièrement monochrome a été constitué, comme c’était le cas à Simi Valley. En conséquence, il n’y avait presque certainement personne là-bas qui aurait pu dire au cours des débats : « Non, ce n’est pas OK de me voir, une personne noire respectueuse de la loi, comme criminelle. Non, ce n’est pas OK de me demander, dans mon propre quartier, si ‘je suis dans le lieu approprié’, ‘ce que je fais’ ou encore ‘où je vais’ ». Et ce n’est certainement pas OK de le faire armé d’un fusil et d’une manière sans doute menaçante. C’est pourquoi un jury diversifié est essentiel à la réalisation de la justice dans un cas comme celui de Zimmerman.

Mais ce n’est pas uniquement la constitution du jury qui était en cause. En fait, la défense était intelligemment stratégique en optant pour un jury de six personnes ; cela a réduit encore plus les chances que le groupe puisse inclure une personne susceptible de soulever de telles préoccupations.

Je ressens une angoisse indicible pour les parents de Trayvon. Leur fils a effectivement été tué deux fois. Aucun parent ne devrait avoir à subir une telle douleur et une telle indignité. Je suis triste pour les parents noirs d’un bout à l’autre du pays, en particulier les parents de jeunes garçons noirs. Que diriez-vous à un adolescent noir aujourd’hui ? Que devraient-ils retenir de ce procès ? Qu’un procureur n’était pas aussi bon que la défense dans un procès particulier ? Que la preuve n’était tout simplement pas assez forte ? Que six personnes honnêtes ont fait leur devoir ? Je ne le pense pas. Le procès n’a tout simplement pas été assez bon.

George Zimmerman TrialLa raison pour laquelle il n’a pas été assez bon, c’est que les faits élémentaires de cette affaire ne changeront jamais, et ce jury a pris la mauvaise décision, moralement défaillante. Nous avons des procès publics afin que nous puissions tou-te-s observer et voir un système dédié à la justice, en vertu de la loi, et tendant vers cette fin. Par un trop grand nombre de dimensions, ce procès a envoyé le mauvais message.

La vérité est, cependant, que je n’en attendais guère plus que ce que nous avons obtenu. Dès que le jury a été constitué, j’ai eu la terrible impression de déjà vu [en français dans le texte] et d’une attente terrible que cela se révélera être une autre situation à la Simi Valley. Et cela a été le cas.

Je ne me sentirais pas si amer, si la Cour Suprême états-unienne n’avait pas seulement vidé de son sens la Loi sur les droits de vote [Voting Rights Act]. Je ne me sentirais pas si amer, si le même tribunal n’avait pas seulement mis concrètement en place, à mon avis, un niveau inaccessible pour la prise en compte constitutionnelle de la race, dans la recherche de la diversité dans l’admission aux collèges et aux universités. En effet, je ne me sentirais pas si amer si le stop and frisk[*] n’était pas une pratique acceptée, dans ce qui est sans doute la ville la plus tolérante en Amérique. Mais toutes ces choses sont vraies. Et cela me rend malade.

Ce qui m’attriste presque autant, c’est l’absence de toute réponse organisée, ciblée, sur toutes ces questions au sein même de la communauté afro-américaine. C’est sûr, ce n’est ni le lieu, ni le temps pour une autre critique du leadership noir ou de la classe moyenne noire.

S’il était encore parmi nous, je pense que Derrick Bell prônerait le réalisme, ce qui signifiait pour lui abandonner le rêve naïf que l’Amérique renoncerait un jour à son engagement pour le racisme et la suprématie blanche. Je suis en colère, scandalisé et déçu par ce verdict, mais même à ce moment, je ne peux pas accepter ce niveau de pessimisme.
Justice for TrayvonLe chemin à suivre n’est pas facile. Le meurtre de Trayvon exige la justice. La nécessité de témoigner ici est claire. Une décision qui est l’incarnation vivante du racisme dans notre corps politique s’est produite, même si aucun membre de ce jury ne se comprend comme agissant de cette manière (je suis sûr qu’ils ne le comprennent pas). C’est la puissance du racisme culturel : quand c’est si profondément ancré dans notre boîte à outils culturelle basique, il n’a pas besoin d’être nommé ou même consciemment adopté pour produire ses effets néfastes.

Beaucoup d’entre nous sont déçu-e-s et en colère en ce moment. Bouillir d’amertume, cependant, n’est pas une solution, pas plus que la violence ou d’aller donner des coups. La voie à suivre est celle d’un dur travail d’organisation sociale et politique, aussi bien que celle de forcer des discussions honnêtes et douloureuses, et une insistance passionnée pour le changement et la justice. Ce pays a encore un sérieux problème avec le racisme. Arrêtons de prétendre que ce n’est pas le cas, ou que tout cela va en quelque sorte se guérir de lui-même. Le deuxième meurtre de Trayvon Martin oblige à cette conclusion.

Notes

[*] Littéralement stop et fouilles, procédure qui permet à la police new-yorkaise suspectant qu’une personne a commis, commet ou s’apprête à commettre une infraction, de l’arrêter et de la questionner. Si les policiers estiment que la personne encourt un danger physique, ils la fouillent pour chercher des armes [NdT].
Source : TheRoot.com.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis), par SB pour Etat d’Exception.