Affronter le racisme anti-noir dans le monde arabe

Traduction d’un article paru en anglais en juillet 2013, la publication de ce texte nous a valu à l’époque quantité de critiques de la part de personnes qui nous reprochaient de « salir les Arabes », de « diviser » les communautés, et surtout de faire le jeu de l’Occident. Notre site étant centré sur les aspects politiques, sociaux et économiques de la question raciale, il nous est toujours paru évident de traiter la question de la traite arabe et de la négrophobie qui sévit dans les sociétés arabes. En attendant la publication sur Etat d’Exception d’un article plus actualisé, nous vous proposons de relire ce texte de la romancière palestinienne Susan Abulhawa, en prévenant nos lectrices et lecteurs que toute la partie sur le rôle de Kadhafi nous parait très exagérée, sinon mensongère.
– Etat d’Exception, novembre 2017.
En réponse à un article que j’ai écrit récemment sur la « noirceur [blackness] essentielle » de la lutte palestinienne, j’ai reçu, entre autres, cette réaction : « Qu’en est-il du racisme arabe anti-noir ? Ou de la traite négrière arabe ? »

La traite arabe est un fait de l’histoire et le racisme anti-noir est un fait de la réalité actuelle, une chose honteuse qui doit être affrontée dans les sociétés arabes. Bien que je ne prétende pas à l’expertise sur le sujet, je pense que l’application de la notion de racisme, telle qu’elle existe aux États-Unis, empêche une véritable compréhension du sujet dans le monde arabe.

J’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse dans le monde arabe, et je ne me souviens pas avoir eu conscience de la race jusqu’à ce que je vienne aux Etats-Unis, à l’âge de 13 ans. Ma connaissance du racisme anti-noir arabe vient principalement des Arabes-Américain-e-s. Comme d’autres communautés d’immigrants, ils adoptent les sentiments racistes dominants de la structure de pouvoir aux États-Unis, qui tient vraiment les Afro-Américain-e-s dans le mépris.

Cette attitude est également devenue de plus en plus répandue dans les pays arabes, pour diverses raisons, mais surtout parce que les gouvernements arabes, en particulier ceux qui importent de la main-d’œuvre étrangère en provenance d’Afrique et d’Asie du sud-est, n’ont pas réussi à mettre en œuvre ou à appliquer des lois anti-discriminatoires et anti-exploitation.

Dans de nombreuses nations arabes, y compris le Koweït où je suis née, les travailleurs-ses sont attiré-e-s dans des emplois subalternes, où leurs passeports sont confisqués dès leur arrivée, et sont contraint-e-s à des conditions de travail humiliantes et souvent inhumaines. Elles et ils ont peu ou pas de protection en vertu de la loi, et sont particulièrement vulnérables à l’exploitation, y compris aux heures de travail extraordinairement longues, à la retenue des salaires, aux abus sexuels, mentaux et physiques, et aux refus de les laisser partir.

Le cas récent d’Alem Dechesa a mis en lumière les horreurs rencontrées par les travailleurs-ses migrant-e-s au Liban. Dechesa, une travailleuse domestique d’Ethiopie, s’est suicidée après avoir subi des violences physiques et mentales terribles aux mains de ses employeurs libanais, dont son tabassage sauvage en face du Consulat éthiopien l’année dernière.

Définir la beauté

Un prolongement au racisme arabe anti-noir, est une aspiration à tout ce que nos anciens – et actuels – colonisateurs possèdent. Les individus aspirent à ce qui est puissant et riche, et les images de ce pouvoir et de cette richesse ont la peau claire, des cheveux raides, de petits nez, des joues rouges et des corps grands et maigres. Cette image rejette les peaux riches en mélanine, les cheveux frisés, les nez larges ou pointus, les petites tailles, les hanches larges et les grandes jambes. Alors nous aussi, nous rejetons ces caractéristiques, les méprisons chez les autres et en nous-mêmes comme des symboles d’infériorité, de paresse et de pauvreté. C’est pourquoi les industries occidentalisantes de blanchiment de la peau et de défrisage sont si rentables.

Et pourtant, quand la Palestine est allée aux Nations unies pour la reconnaissance de son statut d’État, la grande majorité des pays qui ont voté oui étaient des pays du Sud. La même chose est vraie lorsque la Palestine a demandé l’admission à l’UNESCO. En fait, quand les Etats-Unis ont coupé le versement de fonds à l’UNESCO en réponse à un vote démocratique de ses membres d’admettre la Palestine, c’est la nation africaine du Gabon qui a immédiatement augmenté sa contribution, grâce à un don de 2 millions de dollars à l’UNESCO, pour aider à compenser la perte de revenu.

Ce n’était pas l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, le Liban, la Suède ou la France. C’était le Gabon. Combien de Palestinien-ne-s le savent, et combien ont exprimé leur gratitude pour cela ?

Combien les Palestinien-ne-s sont inquiet-e-s de ce que l’Union européenne et les États-Unis pensent de nous. Combien sommes-nous absorbé-e-s à ramper pour leurs faveurs et leurs subventions, alors qu’ils soutiennent un système de suprématie juive qui pousse notre société antique à l’extinction. Nous dansons comme des clowns à chaque fois qu’un leader européen nous accorde une pensée. N’avons-nous pas le sens de l’histoire ? Aucun sentiment de fierté ? Aucune compréhension de qui se tient vraiment debout avec nous, et de qui nous sabote ?

Dans un ordre mondial qui colporte des notions qui considèrent des continents ou de régions entiers comme étant d’irréductibles monolithes, la conversation entre Arabes devient un dichotomique « Arabe » contre « Africain », ignorant les millénaires d’histoires partagées, allant de vastes échanges et du commerce, aux horreurs de la traite arabe des esclaves ; de la solidarité de l’unité anticoloniale afro-arabe, à l’état actuel d’ignorance qui ne connait pas l’histoire et ne peut relier les points quand il s’agit de luttes de libération nationale.

La traite négrière arabe

Lorsque je faisais des recherches sur le sujet de la traite arabe d’esclaves, je suis tombée sur un véritable trésor de site web, établi par La Société de l’Holocauste Africain, ou Mafaa [« holocauste », en swahili], une organisation à but non lucratif d’intellectuel-le-s, artistes, cinéastes, universitaires et militant-e-s, dévoué-e-s à récupérer les récits d’histoires, cultures et identités africaines. Incluse dans ce grand corpus d’ouvrages savants, une section complète sur la traite négrière arabe, ainsi que le commerce juif d’esclaves, les relations afro-arabes au cours des siècles, et d’avantage de choses, par Owen Alik Shahadah, un militant, universitaire et cinéaste.
African HolocaustA la lecture de cette partie de notre histoire commune, nous pouvons voir comment une grande partie des Arabes, y compris celles et ceux d’entre nous qui nourrissent le racisme anti-noir, sont les fils et les filles de femmes africaines, qui ont été enlevées de nations d’Afrique de l’est, comme esclaves sexuelles.

Contrairement à la traite européenne, la traite arabe n’était pas une caractéristique importante des économies arabes, et était principalement ciblée sur les femmes, qui sont devenues membres de harems et dont les enfants étaient héritiers complets sur les noms, les héritages et la fortune de leurs pères, sans égard à leurs caractéristiques physiques. Les esclaves n’ont pas été acheté-e-s et vendu-e-s comme du bétail, à la façon dont nous comprenons le commerce des esclaves ici, mais ont été capturé-e-s dans la guerre, ou carrément enlevé-e-s et transporté-e-s à travers le Sahara.

La race n’était pas une ligne de démarcation et les personnes asservies n’étaient pas enfermées dans une seule destinée, mais avaient la possibilité d’une mobilité ascendante par divers moyens, y compris par le fait de mettre au monde des enfants, ou en se convertissant à l’islam. Personne ne sait le nombre exact de femmes africaines qui ont été réduites en esclavage par les Arabes, mais il suffit de nous regarder pour voir l’ombre de ces mères africaines qui nous ont donné-e-s naissance et ont perdu leurs identités africaines.

Mais alors que les chercheurs africains de la Société Mafaa font des distinctions importantes entre les traites négrières arabes et européennes, l’asservissement d’êtres humains est une horreur d’une incompréhensible proportion, par aucune norme, et c’est ce qu’il était dans le monde arabe, et l’était – ou l’est – partout . Il y a ceux qui soutiennent que les négriers arabes étaient eux-mêmes impossibles à distinguer de ceux qu’ils mettaient en esclavage, parce que le mot « arabe » a une pertinence culturelle, et non raciale.

Voie à sens unique

Cet argument va main dans la main avec l’excuse discréditée selon laquelle les Africains eux-mêmes ont été impliqués dans la traite des esclaves, avec des tribus en guerre se capturant et se vendant les unes les autres. Mais peu importe la manière dont vous la regardez, la traite des esclaves était une voie à sens unique, avec des Africain-e-s victimes constantes de l’esclavage. Je ne connais aucune tribu africaine qui ait kidnappé des Européen-ne-s et les ait mis en esclavage pendant des générations, ni aucune tribu africaine qui ait capturé des femmes arabes depuis des siècles et les ait rendues esclaves sexuelles.

Je pense que l’humanité n’a jamais vraiment connu un holocauste de plus grande ampleur, sauvagerie, ou longévité que celui perpétré contre les peuples d’Afrique. Cette Mafaa n’a jamais été pleinement reconnue, et certainement jamais expiée – autant que les blessures ou les legs durables de transformation d’êtres humains en biens meubles durant des siècles puissent être jamais pleinement compris ou expiés. Mais il faut essayer, parce que tout comme nous héritons de privilèges de la part de nos ancêtres, nous héritons aussi de leurs péchés et de la responsabilité de ces péchés.

Esclaves d'Afrique sub-saharienne Le rôle de Kadhafi

A la fin de son règne, le colonel Mouammar Kadhafi a compris cela et a utilisé son pouvoir et sa richesse pour tenter de racheter notre histoire commune. Il est le premier dirigeant arabe à s’être excusé auprès de nos frères et sœurs africain-e-s, au nom des peuples arabes, pour la traite arabe et le rôle des Arabes dans la traite européenne d’esclaves.

Il a injecté de l’argent dans l’Union africaine et utilisé les richesses de la Libye pour autonomiser [empower] le continent africain et promouvoir le panafricanisme. Il était une force de réconciliation, de socialisme et d’autonomisation des peuples africains et arabes. Les actions de Kadhafi ont menacé de renouveler la réconciliation et les alliances afro-arabes, similaires à celles qui se sont produites à l’apogée du Mouvement des non-alignés, pendant les présidences de Gamal Abdel Nasser d’Egypte, et de Kwame Nkrumah du Ghana.

Ainsi, l’urgence de l’OTAN à empêcher les « massacres » en Libye, a été fabriquée et vendue en masse. La crainte de la solidarité afro-arabe peut être vue dans la manière dont les insurgés libyens soutenus par les Etats-Unis ont répandu des rumeurs selon lesquelles des mercenaires « Noirs africains » ont commis des atrocités contre des Libyens. Kadhafi est devenu une menace encore plus grande quand un accord a été conclu avec la grande force anti-impérialiste en Amérique du Sud, Hugo Chavez, de servir d’intermédiaire pour une solution à l’insurrection en Libye.

Maintenant, ces deux champions de leurs peuples ont disparu, et les soi-disant révolutionnaires libyens exécutent des « Africain-e-s noir-e-s » dans tout le pays. Disparue, aussi, l’inquiétude de l’OTAN au sujet de massacres en Libye, et un autre pays arabe de haut-niveau se trouve en ruines, à l’abandon et en proie à la guerre civile – phénomènes amorcés pour le rampant pillage économique.

J’ai écrit précédemment que la lutte palestinienne contre l’effacement de notre existence, histoire et identité, était spirituellement et politiquement noire [black] par nature. De même que d’autres luttes, comme celle des travailleurs-ses migrant-e-s dans de nombreux pays arabes. Ce sont nos camarades. Ils et elles sont les damné-e-s, exploité-e-s, volé-e-s, et / ou, enfin, libéré-e-s.

Je me réfère à Noir comme à un terme politique, pas nécessairement comme un descripteur racial ou ethnique. Selon les termes d’Owen Alik Shehadah :
« Le Peuple Noir est une construction qui articule une récente réalité sociale et politique de personnes de couleur (personnes pigmentées). Noir n’est pas une famille raciale, un groupe ethnique ou un groupe super-ethnique. La Noirceur Politique [Political Blackness] n’est donc pas une identité, mais surtout une conséquence socio-politique d’un monde qui, après le colonialisme et l’esclavage, existait en ces termes de couleurs. Le mot « Noir » n’a aucun lien historique ou culturel, c’était un nom créé lorsque les Africain-e-s ont été réduit-e-s en unités de travail transférables, et transporté-e-s comme du bétail vers les Amériques. »
Mais ce mot a été récupéré, redéfini, et injecté avec toute la puissance, l’amour, le défi, et la beauté de l’Afrique. Pour le reste d’entre nous, et sans s’approprier le mot, « Noir » est un phénomène de résistance, de fermeté – ce que nous les Palestinien-ne-s appelons sumud – et la beauté de la culture qui renaît de l’esclavage et de l’oppression.

Le droit de regarder dans l’autre direction

Pour finir, la solidarité provenant des Africain-e-s n’est pas équivalente à celle qui vient de nos camarades européen-ne-s, dont les gouvernements sont responsables de l’effacement permanent de la Palestine. Les peuples africains ont toutes les raisons de regarder dans l’autre direction. Les Ethiopien-ne-s ont toutes les raisons de dire : « Vous méritez ce que vous avez pour les siècles d’esclavage et d’industrie néo-esclavagiste par vos voisins arabes. » Les Afro-Américain-ne-s ont toutes les raisons de dire : « Pourquoi devrais-je montrer de la solidarité avec des Arabes qui viennent ici pour nous traiter comme les personnes blanches le font, et parfois pire ? »

Malcolm X a dit une fois :
« Si je l’étais [anti-américain], j’aurais le droit de l’être – après ce que l’Amérique nous a faits. Ce gouvernement devrait se sentir chanceux que notre peuple ne soit pas anti-américain. »
Nous pouvons remplacer le mot « Arabe » par « Américain » dans cette phrase, et ce serait une déclaration valable. Et pourtant, l’Afrique est là avec nous. Les intellectuel-le-s afro-américain-e-s sont les plus grand-e-s champion-ne-s de notre lutte aux États-Unis. L’impact de la solidarité de quatre personnes en particulier – Desmond Tutu, Alice Walker, Angela Davis et Cynthia McKinney – ne peut jamais être sous-estimé.

Le mois dernier, l’ancien ambassadeur d’Afrique du Sud en Israël a refusé un « certificat » d’Israël confirmant la plantation d’arbres en son nom. Dans sa lettre, il a qualifié Israël d’État raciste d’apartheid, et a déclaré que le don était une « offense à ma dignité et à mon intégrité ». Il a ajouté : « Je n’étais pas partie prenante, et ne le serai jamais, à la plantation de « 18 arbres » en mon « honneur », sur des terres expropriées et volées. »

Je voudrais que mes compatriotes réfléchissent longuement et sérieusement à cela, jusqu’à ce qu’elles et ils comprennent vraiment la beauté humble de cette solidarité, de la part de personnes qui ont toutes les raisons d’être anti-arabe. Je souhaite que mes compatriotes puissent regarder à travers mes yeux. Elles et ils pourraient voir que le noir est profondément beau. Elles et ils pourraient voir que l’Afrique coule dans nos veines, aussi. Nos aïeules africaines réduites en esclavage méritent d’être honorées et aimées par leurs enfants arabes. Et c’est à nous de racheter leurs douleurs avec la reconnaissance et l’expiation dues de longue date.

Arriver à cette compréhension est un bon point de départ pour la solidarité réciproque avec les nations et les peuples qui sont debout avec nous, dans le cœur et dans l’action.

Notes

Source : www.aljazeera.com.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.