Je suis rentré chez moi en Afrique du Sud quelques jours avant que Nelson Mandela soit réadmis à l’hôpital. C’est la cinquième et plus longue période durant laquelle il a été sous observation médicale depuis décembre 2012, et beaucoup ici sont convaincus qu’il s’agit peut-être de sa dernière visite. Mandela ne s’est pas montré actif dans la politique sud-africaine depuis au moins une décennie, mais il demeure un puissant symbole de la promesse de la « nation arc en ciel ». L’inquiétude est palpable, surtout dans les médias : que va-t-il se passer quand Mandela s’en ira ? […]

Même si la veillée se poursuit, les Sud-Africains débattent de l’héritage de Mandela et de l’histoire qu’il incarne si puissamment. Par exemple, malgré l’adhésion de Mandela durant sa vie au Congrès national africain (ANC) au gouvernement, ces derniers jours un parti de l’opposition, l’Alliance démocratique (DA, un parti politique majoritairement blanc qui régit Le Cap et la province environnante, et représente seulement 20 pour cent du vote national) affirme que lui – et non l’ANC – est le véritable héritier de Mandela. Il a même réalisé des spots publicitaires avec l’image de Mandela, et a été vivement critiqué pour avoir réécrit l’histoire (bien que la campagne semble avoir galvanisé ses partisans). Le président Jacob Zuma, qui est également le leader de l’ANC, les corrigeait : « Avec la façon dont il est dépeint par le DA, c’est comme si Madiba était né en 1994, il n’y pas eu de vie avant. »

Mais on peut comprendre pourquoi l’Alliance démocratique n’a pu s’empêcher de se précipiter. Mandela est le personnage le plus reconnaissable de l’histoire du XXe siècle de l’Afrique du Sud, et peut-être du monde. Dans l’imaginaire populaire, tant au pays qu’à l’étranger, il est proche de devenir une sorte de saint. Mandela incarne le récit de la juste lutte contre l’apartheid légal, ainsi que le miracle supposé de la réconciliation raciale à la fin du XXe siècle. C’est une histoire formidable, et une bonne partie de ce qui est vrai est que l’Afrique du Sud d’aujourd’hui est très différente de celle que Mandela réintégra après sa sortie de prison en 1990. Elle dispose d’un gouvernement noir, d’une classe moyenne noire en expansion, de médias dynamiques, de stables et vivantes libertés démocratiques (avec trois élections successives libres et plus) et d’une économie en pleine croissance.

On peut mettre à l’actif de Mandela d’avoir convaincu les Sud-Africains blancs des vertus de la démocratie libérale, assurant ainsi la stabilité de l’économie dans le sillage de 1994, fut-ce au prix de la préservation de la richesse et de l’influence disproportionnée de la population blanche. Les présidents suivants ont continué dans cette voie. Malgré une population blanche initialement lourdement armée (et la persistance d’opinions racistes parmi certains Blancs), aujourd’hui la race cause peu de turbulences politiques. Pour preuve, certains Blancs reprochent une discrimination et un « racisme à l’envers » et s’organisent en « organisations de la société civile » (comme les organisations Afrikaner dirigées par AfriForum et Solidarity, qui, entre autres choses, s’opposent au fait que des rues soient rebaptisées et à la discrimination positive). Mais en général, les Sud-Africains blancs n’ont jamais été aussi prospères, mobiles et libres.

Un rapport récent de l’Institut sud-africain des relations raciales, un organisme souvent critique envers le gouvernement de l’ANC, a conclu que les Blancs sont en train de faire beaucoup mieux que prévu depuis la fin de l’apartheid. Une autre étude a révélé que la majorité des chefs d’entreprises et des managers sont toujours Blancs, et Africa Check, une version sud-africaine de factcheck.org, a corrigé des statistiques gonflées sur la pauvreté blanche (louée par les groupes d’intérêts afrikaners) :

« L’affirmation selon laquelle 400 000 Blancs vivent dans des bidonvilles est grossièrement inexacte. Si tel était le cas, cela voudrait dire que près de 10% des 4,59 millions de Blancs d’Afrique du Sud vivraient dans une pauvreté abjecte. Les chiffres du recensement montrent que seule une infime fraction de la population blanche, aussi peu nombreuse que 7 754 ménages, est touchée ».
Donc les Sud-Africains blancs s’en sortent très bien dans l’Afrique du Sud post-Mandela, et beaucoup sont en conséquence inquiets de ce qui va leur arriver quand Madiba trépassera.Cette inquiétude est due en partie à la prise de conscience que la transformation a été lente à venir pour la grande majorité des Sud-Africains. Mandela a excellé dans la rhétorique de l’arc en ciel et de la réconciliation, qui imprègne encore le discours public sud-africain, mais il a présidé une politique économique désastreuse pour la majorité noire pauvre du pays. Le résultat est que l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires du monde aujourd’hui, selon la plupart des mesures. L’inégalité est toujours définie par la race, malgré le fait que les inégalités entre Noirs se sont également élargies. Depuis 1994, le nombre de Sud-Africains vivant avec moins d’un dollar par jour a doublé, tout comme le nombre de millionnaires en Afrique du Sud.

Les gouvernements sud-africains successifs (en commençant par celui de Mandela), ont été réticents à s’attaquer aux inégalités historiques fondamentales de l’Afrique du Sud, que ce soit par la mise en œuvre d’une véritable réforme agraire ou en interférant avec les schémas résidentiels raciaux. Bien que le gouvernement doive être crédité de la construction massive de logements sociaux, la plupart des nouveaux logements et des quartiers périphériques sont toujours construites sur des terrains éloignés des centres urbains, ou construits à côté de townships existants ségrégués racialement. Près de 280 000 familles à l’échelle du pays manquent d’installations sanitaires de base. Au Cap, où l’opposition de l’Alliance démocratique gouverne, certains pauvres ont désespérément recours aux dépotoirs situés aux portes du parlement provincial ou des organismes des représentants publics.

Les politiques de l’ANC favorables au marché ont commencé sous Mandela, même si beaucoup associent ces politiques à son successeur, Thabo Mbeki. C’était Mandela qui, à la mi 1996, a présenté la politique néolibérale GEAR du gouvernement (Growth, Employment And Redistribution) comme « non négociable ». Bien qu’il continue d’y avoir des conflits au sein de l’ANC sur la politique économique, ainsi qu’avec ses partenaires de l’alliance dans les syndicats et le Parti communiste, et bien qu’il y ait des traces d’un « Etat de développement » (un plan national de santé, de logement social, un déploiement massif sur la question du sida depuis 2009 et des subventions d’aides sociales), le gouvernement privilégie toujours les intérêts des entreprises.

Les pauvres le savent, et bien que la majorité des Sud-Africains vénère Mandela et l’ANC pour avoir vaincu l’apartheid, beaucoup se rendent compte qu’une véritable citoyenneté signifie écarter l’ANC. Pour beaucoup, l’ANC est venue à représenter un gouvernement insensible, dont la police les expulse de logements déjà exigus et insalubres, coupe leur eau, les enferme ou les assassine quand ils protestent. Dans le cas le plus extrême, en août 2012, la police a abattu trente-quatre mineurs en grève dans la province du Nord-Ouest, les gens ici disent simplement « Marikana » quand ils parlent des massacres. Un an plus tôt, en plein jour, la police a tué un activiste, Andries Tatane, qui avait mené des protestations contre les mauvais services dans sa petite ville de la province de Free State.

L’insatisfaction n’est pas nouvelle. Au début des années 2000, le successeur de Mandela, Thabo Mbeki, a fait l’objet de fréquentes manifestations au sujet des prestations de services sociaux, du chômage, de la pauvreté et des inégalités. Des membres de l’ANC et d’autres ont travaillé avec succès pour détrôner Mbeki, qui a été salué par les milieux d’affaires pour sa gestion de l’économie. A sa place, ils ont eu Jacob Zuma qui, bien que plus présentable que Mbeki, est entravé par une vie privée désordonnée et des accusations de corruption. Malgré les remous autour de Zuma, peu de choses ont changé au niveau macro-économique sous sa présidence. Pendant un certain temps, Julius Malema, un leader grandiloquent et impétueux de la jeunesse ANC, s’est retrouvé aux devants de la scène et a menacé de porter au centre de l’attention la question de l’inégalité économique. Pourtant, il se brouilla avec Zuma et son support ne fit pas long feu à mesure que des histoires sont apparues révélant ses propres problèmes avec la corruption et les excès.

Malgré tout, l’impatience vis-à-vis du gouvernement Zuma est croissante. Toutes les manifestations ne prennent pas une forme organisée ou ne durent pas sur la longueur, mais elles sont toujours là. On ne peut pas manquer le vacarme de protestations sur le logement et les expulsions, sur l’eau, l’électricité et l’éducation. Ces mouvements invoquent fréquemment Mandela comme un symbole, même s’ils critiquent l’héritage de son gouvernement. Il est à la fois un obstacle et une source d’inspiration. Beaucoup de participants sont très jeunes, et étaient à peine nés quand Mandela est sorti de prison ou quand il a été élu président. Prenez l’Abahlali baseMjondolo, un mouvement des habitants des bidonvilles à l’extérieur de Durban, qui a protesté contre les expulsions de la part du conseil municipal dirigé par l’ANC, comme on le voit dans un nouveau film Dear Mandela. Dans une scène, un leader adolescent, Mazwi Nzimande, tente d’enflammer la foule. Nzimande dénonce ceux qui discriminent les habitants des bidonvilles et critique les partis politiques. Cependant, quand il crie : « A bas le parti ANC, à bas ! » (« Down with the ANC party, down! »), il est gratifié d’un silence de la foule. Le parti de Mandela a encore une forte emprise sur la majeure partie des Sud-Africains noirs. Pour beaucoup, il est toujours considéré, en dépit de ses défauts, comme la seule organisation qui sera en mesure de restructurer fondamentalement l’économie politique de l’Afrique du Sud. Dans le film, Nzimande s’assied, momentanément vaincu.

Le collègue de Nzimande, Mnikelo Ndabankulu (à peine la vingtaine), adopte une approche différente. S’exprimant après un incendie qui a détruit 200 cabanes dans son quartier, il répond aux critiques de l’ANC et des partisans du gouvernement :
« Ils disent : « Pourquoi ces gens marchent alors que ces temps [d’oppression] ont disparu. Nous sommes en démocratie. Pour quoi marchent-ils ? » [Mais] le véritable motif derrière notre lutte est ceci [en montrant les conditions de sa communauté de bidonvilles]. Ce n’est pas une question de manque de respect envers les autorités. Il s’agit d’être sérieux au sujet de la vie. Ceci n’est pas une vie. »
Puis, se référant à la fermeté de Mandela quand il a été condamné à la prison à vie en 1964, Ndabankulu déclare :
« Vous n’avez pas besoin d’être vieux pour être sage. C’est pourquoi nous pensons que nous devons montrer notre caractère tant que nous sommes encore jeunes, afin que lorsque votre vie se termine, il ne doit pas y avoir une petite notice nécrologique qui dit : « Tu es né, tu as mangé, tu es allé à l’école, tu es mort. » Lorsque vous mourez, vous devez mourir avec crédibilité. Les gens doivent parler de vous en disant de bonnes choses, en disant que vous étiez un homme parmi les hommes, et pas seulement un homme ordinaire. »
Dimanche 16 juin, c’était la Journée nationale de la jeunesse, commémorant le jour de 1976 où les étudiants noirs de Soweto se sont levés pour résister à l’instruction forcée en afrikaans, mais aussi pour protester contre les conditions dans leurs écoles (en ce temps, le gouvernement dépensait 644 rands par un an pour un élève blanc, mais seulement 42 rands pour un enfant noir). Le mouvement s’est étendu dans tout le pays et a combattu l’environnement politique répressif de l’époque (la plupart ont été inspirés par le Mouvement de la conscience noire, dont le chef, Steve Biko, sera assassiné par la police l’année suivante). Beaucoup de choses ont changé depuis lors. L’éducation publique est maintenant libre, en principe, les dépenses du gouvernement ne font aucune discrimination selon la race, et personne n’est obligé d’apprendre l’afrikaans. Cependant, peu de choses ont été faites pour améliorer les écoles noires, qui sont caractérisées par le surpeuplement, l’absence d’approvisionnement en électricité et en eau, et des infrastructures délabrées.

Le lendemain (jour férié), j’ai rejoint une marche de quelques milliers d’écoliers en direction du parlement. Equal Education, une ONG qui a trainé le ministre de l’éducation en justice à propos des conditions des écoles que les Sud-Africains noirs subissent, a organisé la marche. […] Lors d’un rassemblement devant le parlement, l’un des leaders d’Equal Education a rappelé aux manifestants qu’ils étaient réunis en une occasion solennelle « comme Mandela, le père de notre nation est mourant, et que nous commémorons le Soulèvement de Soweto mené par les étudiants. »

Il était inévitable qu’il établirait alors une connexion directe entre la marche et Mandela, qui dans le sillage des événements de Soweto en 1976, écrivit dans sa prison :

« Ce verdict est fort et clair : l’apartheid a échoué. Notre peuple demeure sans équivoque dans son rejet. […] Ils sont une génération dont toute l’éducation a été sous l’architecture diabolique des racistes, afin d’empoisonner les esprits et endoctriner nos enfants pour en faire des sujets dociles du régime de l’apartheid. Mais après plus de vingt ans d’Education Bantoue, le cercle est fermé, et rien ne démontre autant la faillite totale de l’apartheid que la révolte de notre jeunesse. »
Je me demandais ce que Mandela ferait de ces manifestants pour qui la liberté a signifié une éducation inégale, et qui voient maintenant le gouvernement comme un obstacle à leur jouissance pleine de leurs droits dans la nouvelle Afrique du Sud. Peut-être qu’il se reconnaîtrait en eux.

Source : The Nation.

Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par SB, pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : l’ancien president d’Afrique du Sud Nelson Mandela à Johannesburg, mardi 02 juin 2009. (AP Photo/Pool-Theana Calitz-Bilt, Pool)