Un mois après les attentats revendiqués par l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) qui ont frappé Paris, un premier bilan peut être fait des réactions politiques et policières. Devant la violence des attaques, « rien ne sera plus comme avant » avaient déclaré certains journalistes et hommes politiques. Pourtant, loin de constituer un « an zéro », l’après « 13 novembre » est marqué par une intensification des politiques et pratiques antimusulmanes et sécuritaires préexistantes.

Mise en accusation des salafistes, des musulman-e-s ou de l’islam en général ; sommation faite à la communauté musulmane de se désolidariser et de condamner publiquement les attentats. A la parole des politiques, s’est joint l’acte : acte policier, avec plus de 2500 perquisitions en un mois, des centaines d’assignations à résidence, mais aussi un autre type d’acte, civil, individuel en quelque sorte, avec plusieurs dizaines d’agressions islamophobes, verbales ou parfois physiques.

Dans un cas comme dans l’autre, les cibles interrogent. Loin des profils des assaillants des attentats parisiens, ce sont les musulmans dans leur ensemble qui sont visés. Un restaurant halal à Saint Denis, un bagagiste de Roissy, plusieurs mosquées, associations, des particuliers qui ont pour point commun d’avoir un lien avec l’islam.

Tout musulman, surtout visible, est perquisitionnable par la police. De même que tout musulman, surtout visible, s’expose à être victime de comportements islamophobes, d’injures, de violences.

Qui a peur des musulman-e-s ?

Arrêtons-nous quelques instants sur la recrudescence d’actes islamophobes après les attentats. Les personnes ciblées se voient reprocher les attentats et accuser de terrorisme. Pourtant, et c’est ce qu’il y a de paradoxal, si ceux qui accusent pensaient réellement que les personnes musulmanes qu’elles agressent étaient dangereuses, armées par exemple, ou liées de quelque manière que ce soit au terrorisme, il y a fort à parier que ces justiciers du dimanche ne se feraient pas remarquer en s’exposant à des représailles.

L’agression verbale par des femmes, des hommes, des personnes âgées de musulman-e-s sans qu’il y ait de réponse violente sur les agresseurs, témoigne finalement du fait que les personnes agressées ne sont pas dangereuses. Mais cela témoigne aussi, et c’est là où se trouve le paradoxe, du fait que les personnes qui agressent le savent pertinemment. La vidéo dans laquelle on voit une jeune femme s’en prendre verbalement à un musulman assis dans le métro – qui doit faire à peu près le double de son volume à elle – et lui reprocher sa tenue vestimentaire, l’illustre parfaitement.

De nombreux cas de musulmanes agressées par des voisins sont rapportés. Là aussi, si ces voisins pensaient réellement qu’ils avaient à faire à des terroristes de l’OEI – c’est à dire à des personnes capables de tuer et même de faire des attaques suicides – s’exposeraient-ils, eux-mêmes et leur famille à un passage à l’acte ?

Persistance raciste

Dans l’offensive politique à coup de déclarations contre les Frères Musulmans, les salafistes, ou les musulmans dans leur globalité, et leur mise en actes par l’action policière et les actes antimusulmans, on ne peut s’empêcher de voir une espèce de démonstration de force, de volonté de menace et de mise en respect qui vise les musulmans dans leur globalité.

En ce sens, il ne s’agit pas d’une rupture, loin s’en faut, avec la période qui a précédé les attentats de novembre, ni même avec celle qui a précédé les attaques de janvier. Il y a une continuité avec l’ensemble des lois, des circulaires et sorties médiatiques, qui ont amené progressivement à l’interdiction du port du hijab à l’école en 2004, du port du niqab dans l’espace public en 2010, à des des circulaires et projets de lois visant à exclure de l’espace public et à restreindre la liberté de religion des musulmans en général, et des musulmanes en particulier (circulaire relative à l’accompagnement des sorties scolaires, projet de loi sur les « nounous voilées », débats sur l’interdiction du hijab à l’université, etc.).

L’ensemble de ces lois n’a été que la traduction de la remise en question permanente de la solubilité de l’Islam dans la République. Médiatiquement, c’est l’occasion d’un acharnement sur « Tariq Ramadan » et sur l’ « UOIF » relevant davantage de l’anathème symbolique que d’une réelle étude de fond.

Pourtant, en 2004, un contexte quelque peu différent donnait à voir un N. Sarkozy ministre de l’intérieur en excellentes relations avec la direction de L’UOIF – cette même organisation désignée aujourd’hui par le gouvernement comme l’incarnation du mal. A cette époque, l’UOIF soutient publiquement l’interdiction du port du foulard à l’école, position qui lui vaudra de se couper d’une partie de la communauté musulmane qui n’accepte pas cette complaisance avec la politique liberticide de l’Etat, jugée contraire à l’esprit de la loi de 1905 sur la laïcité.

Cette affaire a montré le décalage qui pouvait exister entre la base des musulmans et une direction du mouvement composée majoritairement de cadres, docteurs en sciences, médecins, et autres quadras et quinquagénaires, souvent venus en France pour poursuivre leurs études. Une grande partie des musulmans en France, et peut être une majorité, est composée de personnes au niveau scolaire plus hétérogène, nés en France, et dont le rapport aux institutions est au final très différent de celui de leurs ainés étrangers. A ces jeunes qui réclamaient l’égalité des droits et la liberté de religion, l’Etat a répondu directement – ou par l’entremise de l’UOIF – assimilation et invisibilisation.

Depuis, l’UOIF a connu auprès des représentants de l’Etat la disgrâce que l’on sait, allant jusqu’à des menaces et des tentatives d’entraves à leurs activités. Plus qu’un changement de discours ou d’orientation de la structure même de l’UOIF, il s’agit d’avantage d’intérêts politiciens à l’œuvre aussi bien dans le rapprochement d’hier que dans la mise au ban d’aujourd’hui.

Surveiller et punir

Les organisations musulmanes, qu’il s’agisse de mosquées, d’associations culturelles ou sociales, comme toutes les organisations impliquant les immigrés postcoloniaux ou leurs enfants, ont toujours été étroitement surveillées. Sur tout le territoire, la DGSE (ex renseignements généraux) effectue un travail de surveillance extrêmement large.

Dans le rapport sur l’islam marseillais dévoilé par le journal La Marseillaise en octobre 2012, on peut voir agglomérées tout un tas d’informations relatives à la population musulmane des différentes mosquées, à leurs imams, aux différents « on dit » et autres histoires de mœurs de telle ou telle personnalité de l’islam marseillais. A n’en pas douter, ces enquêtes dépeignant les relations et rapports de pouvoirs (dont l’objectivité et/ou la pertinence restent discutables) sont nombreuses en France et ciblent très largement toutes les tentatives d’auto-organisation de la communauté musulmane.

Ainsi de nombreuses associations, collectifs, mouvements et toute tentative d’insertion dans la vie politique (au sens large) ayant pour objet la Palestine, la contestation des lois liberticides sur le foulard, l’émancipation sociale dans les quartiers, disent avoir fait l’expérience d’entraves, de convocations des RG ou de noyautage.

La stratégie post-attentats du gouvernement ne déroge pas à cette ligne directrice. Les profils des divers terroristes se revendiquant de l’islam, qu’ils s’appellent Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche, les frères Kouachi, ou encore les commanditaires des derniers attentats, montrent dans la plupart des cas des petits « délinquants », au mode de vie complètement occidental, extérieurs au tissu associatif musulman, aussi bien cultuel que culturel, qui via internet se radicalisent rapidement seuls ou en petits groupes avant un passage à l’acte.

Bien que ces données soient établies, la principale cible des politiques, notamment via les perquisitions, reste le musulman moyen, assez éloigné de ce profil, investi dans une association ou proche d’une mosquée, alors même que, la possibilité de s’investir dans une association humanitaire, cultuelle, sociale ou même politique constitue un témoignage de non-violence et de volonté d’insertion dans le jeu démocratique. On pourrait même supposer, a contrario, que l’implication dans ce type de structures constitue une soupape de sécurité qui permettrait d’éviter de basculer dans la violence.

Pourtant, à divers degrés, la présence des musulmans dans le jeu politique – autrement qu’en tant que simples votants – est violemment découragée. Stigmatisation des associations « communautaristes », lynchage médiatique d’une candidate voilée présente dans une liste du NPA – elle sera également victime d’une opposition violente au sein de son organisation – pressions pour le retrait de la candidature d’un parti se revendiquant comme réunissant les musulmans démocrates français, de toute évidence, la participation de musulmans en tant qu’acteurs de la démocratie est souvent combattue.

Pour ce qui est de la réponse répressive apportée par les gouvernements successifs, aucun bilan n’a été tiré des différents attentats perpétrés en France. La France axait et continue d’axer sa surveillance sur des profils islamistes (islam politique) alors même que, comme dit plus haut, ce type de profil n’est pas celui qu’on retrouve dans ce type de violences.

Le profil des perquisitionnés et les questions posées, le fait que trouver une salle de prière ou des tapis de prière soit considéré comme un élément « suspect », le fait que des associations comme l’UOIF soient épinglées pour des raisons obscures, que la mosquée d’Aubervilliers soit perquisitionnée au lendemain des attentats mais « sans lien avec eux » selon les dires de la préfecture, et bien d’autres éléments, montrent que tout se passe comme si l’Etat français n’était pas dans une lutte contre le terrorisme, mais dans une lutte contre l’émergence et l’organisation des musulmans en tant qu’acteurs politiques dans l’espace démocratique.

Les axes d’action et le pouvoir donné aux préfets et à la police depuis la proclamation de l’état d’urgence le prouvent : une dangereuse hypertrophie de l’exécutif au détriment du pouvoir judiciaire est en cours. Alors même que l’ex-juge anti-terroriste Treividic rapporte qu’il y avait dès l’été une connaissance d’un projet d’attentat visant un concert, et que les possibilités de réaliser des perquisitions dans le cadre judiciaire sont depuis plusieurs années limitées par manque d’effectifs policiers, aujourd’hui on assiste à une balance inverse : une avalanche de moyens policiers, hors de contrôle des juges compétents et dirigés vers la communauté musulmane dans son ensemble.

Les autorités font ainsi d’une pierre deux coups : la population française voit (croit ?) que l’Etat fait quelque chose contre la menace terroriste, dont le fondement idéologique serait l’islam, et la police montre aux perquisitionnés (musulmans le plus souvent) qui est le maitre, sans prendre beaucoup de risques, puisque, dans les affaires où un véritable danger terroriste est pressenti, l’affaire est confiée non pas à la police judiciaire, mais à la brigade anti-terroriste.

S’agit-il au final de limiter l’essor d’organisations « communautaires » susceptibles de peser dans le jeu politique à l’échelle locale, voire nationale ? Les récentes perquisitions et mesures prises contre des mouvements altermondialistes semblent aller dans le sens d’un tel mobile politicien.

On le voit, après le 13 novembre 2015, les autorités continuent de surveiller et punir toutes celles et tous ceux qui contestent son agenda politique. L’onde de choc provoquée par les attentats lui ont donné plus de moyens matériels pour le faire et ont permis de faire sauter certains verrous dans l’acceptation par la population de cette répression.

Une fuite en avant raciste et sécuritaire qui n’augure rien de bon.