Aveuglement politique et naufrage médiatique après la tuerie de Nice

Des nappes de restaurants utilisées comme linceuls, des corps déchiquetés sur des places publiques transformées en tombeaux à ciel ouvert… D’un bout à l’autre de la planète, ces scènes d’horreur reviennent avec une régularité effrayante.

Ce jeudi 14 juillet à Nice, plus de 80 vies ont été arrachées par un homme qui a lancé son camion sur les milliers de personnes venues – souvent en famille – assister au feu d’artifice de la fête nationale. Le semi-remorque monte sur le trottoir, zigzague, et fauche femmes, hommes et enfants sur près de deux kilomètres, avant que son conducteur ne soit abattu par la police. Selon les papiers retrouvés sur lui, il s’agirait d’un niçois de 31 ans, tunisien installé depuis 6 ans en France. Immédiatement, la cellule antiterroriste de Paris a été saisie.

Comme après les attaques du 13 novembre 2015 (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), des chaines de télévision couvrent en continu et de manière obscène les événements. On nous montre des gens ordinaires, hagards, qui marchent avec des couvertures de survie sur les épaules. On films sans retenue les corps au sol. On interviewe des personnes affolées et déboussolées, qui ont davantage besoin qu’on les prenne en charge, plutôt qu’on leur colle un micro sous le nez.

Comme après le 13 novembre (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), les « experts » pérorent déjà en flux tendu sur le mode opératoire « moyen-oriental » de l’attaque, ou sur les quartiers de l’Ariane et Saint-Roch à Nice, présentés comme de véritables foyers de « radicalisation ».

Comme après le 13 novembre (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), on assiste du côté de la classe politique au même concours de superlatifs dans la condamnation des événements. Eric Ciotti et Christian Estrosi, les régionaux de l’étape, multiplient les interventions pour dire à quel point leur obsession de la « menace islamiste » était justifiée. Aucun-e journaliste ne juge opportun de leur demander ce qui leur permet de faire le lien entre cette attaque et ladite menace.

Comme après le 13 novembre (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), le président vient prononcer à chaud une allocution depuis le salon Napoléon III de l’Elysée : « C’est toute la France qui est sous la menace du terrorisme islamiste », affirme-t-il dès 3h45, après avoir précisé juste avant, et sans y voir de contradiction, que l’on ignore encore beaucoup de choses de cette tuerie, notamment l’existence ou non de complices. Pour le président socialiste et ses conseillers, les origines tunisiennes du conducteur suffisent certainement à attester du caractère « islamiste » de l’attaque.

Comme après le 13 novembre (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), l’ethnocentrisme est de mise : « La France a été frappée le jour de sa fête nationale, le 14 juillet, symbole de la liberté, parce que les droits de l’Homme sont niés par les fanatiques, et que la France est forcément leur cible. » Ces mêmes droits de l’Homme qu’honorent les dirigeants français lorsque, par exemple, ils reçoivent le maréchal Abdel-Fattah al-Sassi et apportent leur soutien à une dictature égyptienne avec qui ils multiplient les juteux contrats de ventes d’armes. Et qu’importe d’ailleurs si le nationalisme victimaire qu’exprime François Hollande dans son allocution occulte totalement les carnages, qui de Bagdad à Istanbul, ont ensanglanté le mois de ramadan qui vient de s’achever.

Comme après le 13 novembre (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), c’est la même fuite en avant sécuritaire qui est privilégiée au plan interne. L’état d’urgence, qui devait s’achever le 26 juillet 2016, est à nouveau prolongé pour une durée de 3 mois. Les musulman-e-s qui ont fait l’objet de milliers de perquisitions violentes, douloureuses, injustifiées, doivent s’attendre à une nouvelle vague de répression, tout aussi violente, douloureuse et injustifiée. C’est le principe de punition collective que permet la pensée raciale ici à l’œuvre.

Comme après le 13 novembre (et alors que l’on ne sait encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice), c’est une ligne dure, guerrière, qui est affichée avec arrogance par l’exécutif : « Nous allons encore renforcer nos actions en Syrie et en Irak ». Ces mots avaient déjà été prononcés au soir du 13 novembre, puis réitérés par François Hollande face au Parlement réuni en Congrès. Pour les résultats que l’on sait. Toujours plus de guerre envers des populations syriennes et irakiennes que rien ne permet de relier à l’attaque survenue à Nice, si ce n’est à nouveau la pensée raciale ici à l’œuvre.

Nous ne savons encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice, seulement que nous devons résister aux puissances qui tentent d’orienter au profit de l’agenda répressif et impérial les traumatismes causés par les images de déflagration et de souffrances.

Nous ne savons encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice, seulement que nous devons résister au culturalisme, au prêt-à-penser des théories de la « radicalisation » qui islamisent d’emblée et sans autre forme de procès n’importe quel auteur d’une tuerie de masse, pourvu qu’il ait un lien quelconque avec l’islam, comme cela a été le cas à Orlando il y a quelques semaines.

Oui, nous ne savons encore rien des motivations de l’auteur de la tuerie de Nice, seulement que l’irresponsabilité de la classe dirigeante et des médias dominants de ce pays est totale.