Lawrence d’Arabie, Danse avec les loups, Avatar ou plus récemment La Grande Muraille, autant de grosses productions qui reposent sur le vieil archétype hollywoodien de l’occidental venu sauver « une communauté non-blanche d’un terrible sort, gagnant ainsi au cours des événements du prestige, du pouvoir et de la conscience de soi[1] ». Le prolongement cinématographique, en somme, de la mission civilisatrice, du fardeau de l’homme blanc :

O Blanc, reprends ton lourd fardeau :
Envoie au loin ta plus forte race,
Jette tes fils dans l’exil
Pour servir les besoins de tes captifs ;

Pour – lourdement équipé – veiller
Sur les races sauvages et agitées,
Sur vos peuples récemment conquis,
Mi-diables, mi-enfants.

O Blanc, reprends ton lourd fardeau :
Non pas quelque œuvre royale,
Mais un travail de serf, de tâcheron,
Un labeur commun et banal.

Les ports où nul ne t’invite,
La route où nul ne t’assiste,
Va, construis-les avec ta vie,
Marque-les de tes morts !

O Blanc, reprends ton lourd fardeau;
Tes récompenses sont dérisoires :
Le blâme de celui qui veut ton cadeau,
La haine de ceux-là que tu surveilles.

La foule des grondements funèbres
Que tu guides vers la lumière :
« Pourquoi dissiper nos ténèbres,
Nous offrir la liberté ? ».

Rudyard Kipling, The White Man’s Burden, poème (1899)

Avec l’immigration coloniale et postcoloniale, il n’est pas toujours nécessaire de se projeter outre-mer pour dissiper les ténèbres. On peut tout aussi bien inculquer à une maghrébine installée outre-périphérique les valeurs qui lui permettront de s’extraire de sa modeste condition. La guider vers la lumière de la grande culture occidentale (Schopenhauer, Cicéron ou encore Aristote), l’initier aux grands crus et au raffinement de la gastronomie française.

Cette rencontre entre banlieusards et grande culture est un thème récurrent du cinéma français contemporain. L’héroïne de Divines est fascinée par un danseur de ballet et assiste en secret à ses répétitions ; des élèves de banlieue devant interpréter Marivaux constitue l’intrigue de L’esquive ; dans  La Mélodie (sorti le 07 novembre 2017), un professeur de violon tente de faire aimer la musique classique à une classe d’élèves bigarrée ; enfin, un professeur du prestigieux collège Henri IV atterrit dans un établissement du 93 dans Les grands esprits.

Pédagogie de la soumission

Sorti en salles le 22 novembre 2017, Le Brio promet l’égalité et la réconciliation. Egalité des chances d’abord, dont veut bénéficier Neïla Salah (Camélia Jordana), banlieusarde maghrébine inscrite en première année de droit à Assas et qui participe au concours national d’éloquence. Réconciliation, ensuite, entre la jeune étudiante et son professeur Pierre Mazard (Daniel Auteuil), misanthrope réactionnaire contraint de la coacher pour sauver sa place.

L’élève a du potentiel mais ne sait pas contenir ses émotions. Elle prend les choses trop personnellement et se drape en permanence dans une posture « victimaire ». Se méfiant de tout et de tout le monde, elle incarne un archétype du cinéma français : la-maghrébine-à-fort-caractère (Tout ce qui brille, Divines, Le nom des autres, Cherchez la femme, Certifiée Halal, Mohamed Dubois, etc.), à qui un homme va transmettre les codes bourgeois, dominants.

La scène finale témoigne de la transformation de Neïla Salah. Devenue avocate, elle est confrontée en garde-à-vue à un jeune maghrébin particulièrement odieux, à qui elle ordonne de se tenir droit, d’enlever le bonnet de sa tête et les mains de ses poches, et de parler correctement. C’est désormais elle qui incarne envers ses semblables la figure de l’autorité.

Une bleuette libérale sans imagination

Profitant du succès du film A voix haute et de l’engouement autour des concours d’éloquence, Yvan Attal nous propose une bleuette sans grande imagination, à l’intrigue prévisible, centrée sur le dépassement de soi et le mérite, en phase avec le souci de l’accroissement des capacités individuelles porté par les théories du développement personnel[2].


D’un point de vue cinématographique, c’est le néant, ou presque. Dans une mise en scène particulièrement plate, Yvan Attal use et abuse des gros plans et des travellings. Comme dans toute mauvaise série policière étatsunienne, une musique omniprésente renforce de manière grotesque l’émotion procurée par chaque scène.

Et que dire du choix peu original d’Inner City Blues pour la scène d’ouverture montrant Neïla Salah dans le métro, veste de survêtement et écouteurs sur les oreilles ; le même morceau de Marvin Gaye accompagne la scène finale où devenue avocate, elle traverse la salle des pas perdus du Palais de justice à l’issue de la garde-à-vue évoquée plus haut.

On se demande bien finalement quelle est l’utilité de faire un film aussi convenu. Christophe Narbonne, journaliste à Première, nous met malgré lui sur la piste : « Un an après le discordant « Ils sont partout », Yvan Attal propose une comédie de réconciliation. On préfère. »

Notes

[1] Helen Young, Game of Thrones a un problème de racisme, Etat d’Exception, 7 septembre 2017.
[2] Nicolas Marquis, Les impasses du développement personnel, Revue du crieur n°7, juin 2017, Editions La Découverte.