Lors de la marche sur le climat de Londres, le cortège des « Damnés de la terre », représentant les communautés racisées en première ligne du changement climatique, était censé être en tête de manifestation. À la dernière minute, les organisateurs de la marche ont changé d’avis. Joshua Virasami et Alexandra Wanjiku Kelbert de Black Dissidents étaient là.

Les Damnés de la Terre est un collectif de plus d’une douzaine d’organisations autochtones, de populaires [grassroots] noires et brunes, représentant la diaspora du Sud. Au cours des derniers mois, nous nous sommes battu-e-s becs et ongles pour diriger la marche sur le climat du week-end dernier à Londres aux côtés de délégué-e-s des communautés autochtones en première ligne du changement climatique et juste avant leur participation au sommet de Paris sur le climat. Nous savons que notre présence a été autorisée uniquement pour que les ONG puissent confortablement satisfaire aux exigences de « diversité ». Et alors même que nous savions que ce ne serait pas un espace facile à occuper, la violence et l’hostilité auxquelles nous avons fait face dimanche étaient pires que prévu.

Pendant que les haut-parleurs des Damnés de la Terre galvanisaient les 50 000 personnes présentes avec un message de décolonisation, transmis à partir d’une grue au-dessus d’eux – une autre concession âprement obtenue – les organisateurs de la marche ont soigneusement manigancé pour que leurs figurines animales passent devant nous via un chemin latéral. Au bout de quelques minutes, la banderole mainstream est soudainement apparue devant nous pour les photos de presse. Nous avons foncé devant et déplié notre propre banderole, seulement pour se rendre compte que le cortège était à l’arrêt. Ils ne voulaient pas commencer la marche à moins que nous ne mettions notre message derrière le leur ; on nous vole notre récit – dans certains cas littéralement puisque des banderoles ont été physiquement arrachées des mains de celles et ceux qui les portaient. A partir de ce moment-là et jusqu’à la fin, c’était une lutte violente pour être en tête de la marche.

Collectif les Damnés de la terre

Collectif les Damnés de la terre

Les ONG firent intervenir la police sur nos corps noirs et bruns. Relisez cette dernière phrase. Suggérant que nos cercueils symboliques – illustrant le sang que BP [British Petroleum] et BHP Billington [producteur de fer, de diamants, d’uranium, de charbon, de pétrole et de bauxite] avaient sur les mains – présentaient des risques de santé et de sécurité, ils ont tenté de les enlever. On nous a sommé-e-s de baisser nos pancartes sur le rôle de l’impérialisme britannique dans le cadre de l’injustice climatique, car elles « ne correspondaient pas au message du jour ». Ils ont essayé de reprendre le devant de la marche en l’arrêtant en plein centre de Londres et en déplaçant leur bannière en arrière. Ils ont ensuite ralenti le reste des marcheurs qui nous ont suivi, pour nous séparer effectivement d’eux. Mais nous avons gardé nos positions, ensemble. Nous écrivons nos propres règles.

Le récit des ONG a de nouveau fait appel aux bourreaux, leur demandant de « faire quelque chose ». Leur récit dit ceci : « Nous faisons cela #ParAmourDuSki ». Notre récit est celui qui a un contexte assez large pour contenir la solidarité nécessaire pour un changement systémique. C’est celui qui ne compartimente pas la lutte autour du climat, du racisme, des migrations. Il reconnaît que pour être véritablement insurrectionnel, il faut être intersectionnel.

img_07444Nous avons tenu des pancartes et prononcé des discours qui expliquaient clairement qu’une autre guerre en Syrie est une guerre sur la Terre Mère. Que la guerre et le surdéveloppement économique, génocidaire pour le climat, sont les principaux facteurs de déplacement forcé et de la « crise » des migrant-e-s. Que l’idéologie blanche hétéro-patriarcale-impériale qui se base sur ce colonialisme climatique continu est ce qui perpétue les politiques racistes et patriarcales, les prisons, et l’austérité dans les pays du Nord.

Il y a beaucoup de raisons de se réjouir, plus de 600 000 personnes à travers le monde ont envahi les rues ce dimanche. La plupart des grandes ONG, d’Avaaz à Greenpeace, y sont allées de leur tirade d’autosatisfaction, parlant de « diversité » et d’ « inclusivité ». Une chose doit être claire : le mouvement climatique mondial commence sur la ligne de front du colonialisme d’entreprise, dans les territoires autochtones, où les communautés noires et brunes luttent contre le génocide climatique engendré par l’Europe. Et voilà pourquoi on pouvait lire sur nos pancartes « Nous mourons d’abord, nous nous battons d’abord, nous marchons d’abord ».

« Les gens s’habituent à tout. Moins vous pensez à votre oppression, plus votre tolérance vis-à-vis d’elle grandit. Après un certain temps, les gens pensent seulement que l’oppression est l’état normal des choses. Mais pour devenir libre, vous devez être conscient-e d’être un-e esclave » déclarait la révolutionnaire Assata Shakur.

Nous-mêmes dans le cortège des Damnés de la terre avons eu à décoloniser nos esprits afin de reconnaître les entraves sur notre corps, afin de reconnaître la nature insidieuse et fine de notre oppresseur. Nous avons donc le devoir de nous situer là où l’eau stagnante du colonialisme a piégé la lutte pour la justice et l’a empêchée de couler vers la liberté. Le mouvement climatique a besoin d’un traitement, et nous avons le remède.

« Les progressistes blancs sont des renards, qui montrent également leurs dents au Nègre, mais prétendent lui sourire » a déclaré Malcolm X. Les peuples colonisés qui se lèvent savent par expérience reconnaitre une langue fourchue. Nous voyons les renards progressistes rôder dans les rangs des ONG, balançant des carottes devant le peuple, sachant que les millions dans leurs coffres ne sont pas pour un changement systémique, mais pour leurs méthodes progressistes qui mènent les gens vers une empathie vide. Le comportement des ONG ce dimanche – en premier lieu Avaaz – a montré pourquoi les militant-e-s climatiques ont besoin d’un traitement décolonial.

Aujourd’hui plus que jamais, nous savons que nous devons lutter non seulement contre le changement climatique et le système capitaliste-colonialiste dont il est originaire, nous devons aussi lutter contre le blanchiment [whitewashing] du mouvement climatique colonialiste du Royaume-Uni, qui perpétue l’oppression, l’effacement et la brutalité que nous affrontons tous les jours.

Les organisateurs de la marche, ITV, la BBC, toutes les caisses de résonance du statu quo vous feront croire que nous n’étions même pas là. Pourtant, « Still Fighting Co2onialism » était la banderole de tête de la plus grande marche britannique sur le climat, parce que nous ne pouvons plus nous permettre de faire peser la charge sur les personnes qui recyclent et attendre des pollueurs de nous conduire vers la liberté. Ni le gouvernement ni la ligne progressiste des ONG ne vont nous conduire à la justice. Ceci est une guerre de récits, et la nôtre est décoloniale.

Notes

Source : New Internationalist.
Traduit de l’anglais (GB) par SB, pour Etat d’Exception.