A chaque visionnage de Caché, de Michael Haneke, la même claque. La même effusion. Parce que les histoires qu’on tente si souvent de raconter depuis notre point de vue minoritaire, nos récits décrétés mineurs parce que minorés, ne sont plus balayés d’un revers de la main dans un soupir excédé, mais enfin révélés par la caméra intransigeante de Haneke.

« Comment j’ai fait pour ne pas le voir, ce type ? C’est un mystère. » Une grande partie du message politique du film semble être résumée dans cette phrase anodine. A travers l’histoire simple d’une famille française, bourgeoise, blanche, le réalisateur autrichien réussit la prouesse de mettre à nu le refoulé de la relation coloniale, et plus encore celui du 17 octobre 1961, en évitant la lourdeur des films à thèse, et en n’évoquant presque pas ce triste soir d’octobre, où la police parisienne a réprimé dans le sang la manifestation organisée par la fédération de France du FLN pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens.

Sorti en salles en France en 2005, le film raconte l’histoire d’une famille dont l’équilibre construit sur le mensonge et l’hypocrisie vole littéralement en éclats, quand elle apprend qu’elle est filmée à son insu. Les mystérieuses cassettes VHS qui lui parviennent – accompagnées de dessins tout aussi énigmatiques – donnent à voir de longs plans fixes de l’appartement. Des scènes banales, où l’on aperçoit Georges (Daniel Auteuil), sortir la poubelle, ou sa femme Anne (Juliette Binoche), prendre sa voiture pour aller au boulot.

Voilà ce couple de bourgeois, parfaitement intégré socialement (Georges est animateur d’une émission littéraire à la télé, Anne travaille dans l’édition), qui se retrouve observé, scruté. Le voilà mis au centre d’un récit, mais non en tant que producteur de discours, mais en tant qu’objet dans une narration et un montage qui lui échappent totalement. La caméra détournée, qu’on ne maîtrise plus, livre ses plans fixes dans des cassettes déposées dans un pauvre sac plastique, assorties d’un dessin d’enfant rudimentaire, un visage avec une traînée rouge qui s’échappe de la bouche. Un corbeau, en somme, d’un nouveau genre qui signale sa présence sans message clair. Quelqu’un semble décidé à fouiller ce qui est tu, semble vouloir faire parler le off. Le caché.

Le film renvoie en pleine gueule à cette classe sociale une image d’elle qu’elle ne veut, qu’elle ne peut et qu’elle ne saurait voir. Ce dispositif, comme des caméras de vidéosurveillance qu’on installe d’ordinaire pour se prémunir des gueux, des délinquants, de ceux dont on veut se protéger, ce dispositif est retourné et inverse l’écriture de l’histoire : je vous vois ! Quelqu’un vous regarde et sait qui vous êtes.

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Au fil des envois de cassettes, l’angoisse du couple augmente, et les images se font plus précises. On comprend qu’elles s’adressent à Georges. Qu’elles veulent le mener dans une HLM, en Seine-Saint-Denis, où Georges se rend furieux, bien décidé à menacer le présumé coupable de ces envois inquiétants. Là bas, il tombe sur un homme sans âge, qui semble très surpris par cette visite… Cet homme, c’est Majid. Rencontre à sens unique et dialogue de sourds, où l’on comprend que Majid, lui, reconnaît Georges et le fait d’ailleurs entrer chez lui. Dialogue de sourds parce que Georges ne reconnaît pas cet homme et arrive chez lui pour faire son procès sans sommation. Une irruption brutale dans l’intimité et la maison d’un Majid, qui semble vraiment ne rien comprendre à ces histoires de cassettes.

La caméra habile de Haneke livre alors l’intérieur d’un homme qui semble vivre un peu seul, comme ces chibanis des foyers Sonacotra ou éternels étudiants déclassés de vieilles cités universitaires. Mobilier rudimentaire, sommaire, entassement de vieux dossiers, couleurs passées et ternes. Ce mauvais goût du pauvre semble presque l’accabler, c’est bien là l’esthétique des sacs plastiques. Contraste avec le mobilier et l’intérieur sobre et clean de l’appartement bourgeois de Georges et Anne.

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L’échange déroutant qui suit entre les deux hommes, nous dévoile alors qui est Majid dans la vie de Georges. Alors qu’il n’était qu’un enfant, ses parents, toux deux ouvriers agricoles dans le domaine familial des parents de Georges, ont été tués dans la répression du 17 octobre 1961. Les parents de Georges, après avoir vainement recherché ceux de Majid, eurent alors pitié de l’enfant et envisagèrent un temps de l’adopter, pour finalement le congédier sans ménagement. Georges avait six ans, il était fils unique, et voyait d’un très mauvais œil cette coexistence, l’incursion de ce possible demi-frère dans sa vie de fils choyé. Sa jalousie maladive orchestrera un petit mensonge d’enfant. Petite manigance honteuse qui entraînera la perte de Majid. Placement en famille d’accueil, déplacement. Exit alors pour Majid le cocon d’un milieu qui avait le goût possible d’une famille de substitution.

Des décennies plus tard, Majid ressurgit donc dans la vie de Georges par l’entremise de ces maudites cassettes vidéo, comme manifestation de son passé refoulé. Comme manifestation de la persistance du 17 octobre 1961. Persistance du refoulement et refoulement de la persistance. Comme dans le documentaire d’Eyal Sivan, Jaffa, la mécanique de l’orange, il s’agit d’effacer la présence arabe et de lui conférer un caractère flou. Et même fou quand Anne demande à son mari : « Mais enfin, que lui as-tu fait à ce Majid dans ton enfance ? » Le chroniqueur littéraire élude, minore, travestit la réalité. Même après le suicide de Majid, il ne dira pas à sa femme quels ont été ses derniers mots : « Je n’ai pas envoyé ces cassettes ». Non, le suicide de Majid est juste l’acte d’un fou, de quelqu’un qui veut lui faire du mal, à lui, Georges, qui est nécessairement dans son bon droit, dans sa vie si rangée et si propre.

Voilà qui nous rappelle un « fait divers » récent à Lyon. Un juge a condamné un sans papier tunisien qui avait tenté de s’immoler dans la salle d’audience du tribunal. Il l’a condamné pour « mise en danger de la vie d’autrui », renvoyé en centre de rétention, et confirmé son expulsion. Un juge sourd à toute détresse, comme ce Georges qui ne voit que la mise en danger de son confort, et ne prête à Majid que des manipulations et des intentions sournoises. L’effet miroir, en somme, de quelqu’un qui baigne dans un océan d’hypocrisie et ne sait même plus reconnaitre les accents de sincérité d’une situation… Majid a beau exprimer sa vérité, sa souffrance, Georges reste sourd, accusateur.

« Comment j’ai fait pour ne pas le voir ce type ? C’est un mystère. » Comment font-ils pour ne pas voir ce qui est sous leurs yeux ? Comment font-ils pour refouler un passé colonial dont la persistance est narrée au quotidien dans les infos en continu, qui tournent en boucle sur la télé familiale, mais que le couple ne voit pas ? Michael Haneke a coutume de jouer sur la juxtaposition des images et des sons. Dans Funny Games, il saisissait toute la fureur du bruit de la télévision dans une scène mémorable, où un silence morbide était fracassé par le son insoutenable d’une course de F1. Plus qu’un arrière fond, la télévision et ses voix, ses bruits et fureurs du monde, parfaitement intégrés dans un « home sweet home », inscrivent et décrivent un étrange rapport au monde.

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Exemple grinçant dans Caché de cette présence de la télévision : alors que notre couple s’inquiète pour une fois de l’absence de leur fils unique, Pierrot, l’écran de télévision sobre est là entre la mère et le père. Des images et sons de blessés et de morts d’Irak, d’Abou Ghraïb, de Palestine, s’intercalent. Subrepticement, s’opère un petit tour de passe-passe. La grande histoire, le centre de gravité n’est plus l’horreur de ces corps, les invasions militaires, ni la destruction d’un monde. Non, la grande affaire qui préoccupe Georges et Anne depuis qu’un arabe a fait irruption dans leur vie, c’est : mais où est passé Pierrot ? Pierrot a sûrement été enlevé par ce Majid, ce fou qui s’obstine à nier qu’il est ce corbeau détraqué.

Loin des slogans définitifs et des faux-débats sur la « reconnaissance » et la « repentance », loin de l’hyper institutionnalisation de la commémoration des massacres d’octobre 1961 (les tueries ont continué dans les semaines suivantes, dans les centres de rétention), Haneke passe au crible la complicité quotidienne du bourreau ordinaire. Comme l’écrivait Fanon dans Peau noire, masques blancs :

« Le problème de la colonisation, comporte ainsi non seulement l’intersection de conditions objectives et historiques, mais aussi l’attitude de l’homme à l’égard de ces conditions. »

Haneke procède à cet examen des consciences sans complaisance aucune. Peut-on en dire autant du film Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb ? Le réalisateur semble avoir pris le parti de nous montrer une population française, au mieux sympathisante de la cause algérienne, au pire indifférente à celle-ci. Que penser du sourire de cette voyageuse française dans le métro à un militant FLN poursuivi par la police, un fameux soir de 17 octobre 1961 ? Comme pour signifier aux spectateurs : voyez, il y a aussi de gentils français…

C’est un travers dans lequel ne tombe pas Haneke. Certes, les bourreaux ou complices ordinaires qu’il dépeint ne sont pas les forces répressives qui ont massacré directement en octobre 1961. Leur classe sociale et leur appartenance raciale les placent même très loin des problèmes de l’immigration, des cités dortoirs et des centres de rétention. Mais ils ont bel et bien une responsabilité cachée, tue, dans le meurtre familial hexagonal. Haneke casse dès les premières scènes du film cette distance apparente entre ces mondes, en immergeant Georges et Anne au cœur de la question de la présence arabe en France. Ces images envoyées pour leur mettre le nez dans leur silence convenu, ouvrent le film avec insistance. Comme un miroir tendu de force, les contraignant à se regarder en face.

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La caméra n’aura de cesse d’insister sur la part d’ombre de ce couple, sur les arcanes de ce qui est affiché comme une réussite sociale. Comme la réussite. Les échanges intra-familiaux sont pourtant d’une rare pauvreté. Qu’a-t-il à raconter de sa vie, Georges, lorsqu’il va faire une visite éclair à sa mère souffrante ? Pas grand-chose. « J’ai beaucoup de travail et Anne travaille dans l’édition, son patron est un ami ». « C’est pratique », souligne avec mordant la mère. Voilà leur univers : des amis, des réseaux, du travail. Il est intéressant d’observer la fonction sociale, utilitariste, de ces amis, et la nature de cette amitié. L’ambigüité des relations personnelles et professionnelles est accentuée avec cette scène où Pierre, le patron d’Anne, la console. Scène insistante dont on se demande si elle n’est pas filmée par le « voyeur », et si elle n’a pas été remise au fils d’Anne et Georges, qui se met à douter de la sincérité de sa mère et de son monde. Adultère ou pas, il y a un étrange déséquilibre entre un mari absent qui ne confie rien, et une épouse vraiment bien plus proche de son patron/ami.

Et dans ce monde-là, pour chasser le réel, on prend un somnifère, un anxiolytique, et on dort dessus. On éprouve presque du dégoût à la vision de la scène finale, où Daniel Auteuil prend un cachet, appelle sa femme pour la prévenir qu’il est rentré et qu’il aimerait ne pas être dérangé, parce qu’il a besoin de sommeil. Il entre dans sa chambre, retire son peignoir dans la pénombre d’une pièce qu’on devine impeccable. Impossible de ne pas éprouver un certain dégoût face à ce corps nu qui se glisse dans ces draps bien propres. Il va se coucher, dormir dans un sommeil de psychotrope, manière bien à lui d’évacuer ce passé encombrant et le suicide de Majid, qui aurait presque éclaboussé sa conscience blanche. Là, il ne peut pas se mentir. D’où vient notre dégoût à la vision de ce corps nu dans la pénombre ? Peut-être d’un haut le cœur, d’un trop plein d’en avoir trop découvert de cet homme-là.

Clinique, efficace et implacable, « Caché » lève le voile avec brio sur l’impensé colonial et les petits arrangements avec l’histoire et la bonne conscience nationales. Il met à nu la violence des rapports de classe, les non-dits, le mépris social des dominants à l’égard des descendant-es de l’immigration coloniale. Une nudité révélée crument, en contraste avec ces petits mensonges par omission, ces clairs obscurs. La mère de Georges, elle, ne semble pas être dupe des petits arrangements de son fils avec la vérité : « Tu es bizarre, Georges, quand je t’entends parler, je me fais du souci pour toi ». Voilà une réplique que nous pourrions adresser au récit national du dominant.

« Tu es bizarre, quand je t’entends parler, je me fais du souci pour toi. »

Rafik Chekkat, Nadia Mokaddem, le 17 octobre 2013.