« Quand votre police,
instaure elle-même l’insécurité.
Ne vous étonnez pas,
qu’un jour tout l’quartier soit agité. »
Idéal J, Evitez (Le combat continue).

L’histoire de Sofian A., c’est celle d’un homme qui a vécu l’enfer ordinaire de la barbarie policière. L’histoire d’un homme qui a semble-t-il perdu l’usage définitif de son œil droit, uniquement parce qu’il a eu le tort de se trouver face à des policiers qui pouvaient décréter unilatéralement quand était le mauvais moment et où se trouvait le mauvais endroit. Et au quartier, c’est toujours le mauvais endroit. 

De cette histoire dramatique, Sofian sera marqué à vie. Il y pensera tous les jours, tandis que de l’autre côté, les policiers qui se sont déchainés sur lui n’ont jamais été inquiétés, par qui que ce soit. La hiérarchie les couvre. Les médias n’ont d’yeux que pour les « règlements de compte » à Marseille.L’histoire de Sofian A. c’est donc celle commune à tant d’habitants des quartiers. A tant d’immigrés et à leurs enfants. L’histoire de Sofian, c’est la notre, en quelque sorte. Sauf qu’il n’y que Sofian qui a ressenti l’immense rage qui l’envahissait chaque fois qu’il regardait son visage enflé dans le miroir. Chaque fois qu’il a du interrompre ce qu’il faisait (y compris un séjour en Algérie) pour se rendre à l’hôpital et soigner un œil qui le fait atrocement souffrir.

Aussi dramatique soit-elle, cette histoire n’est pourtant pas très « vendeuse » d’un point de vue militant. Sofian habite cité Bassens, à Marseille. Il a 28 ans. Il est intérimaire dans le bâtiment. Il n’a jamais entendu parler de dialectique marxiste, de théorie postcoloniale ou de théorie queer. Il n’appartient à aucune organisation politique, à aucun syndicat. Il ne sifflotait pas l’Internationale quand il a été frappé. Il n’a pas de membre de sa famille qui soit « haut placé ». Il ne peut pas non plus s’en remettre aux élus locaux, qui ont vite fait le calcul (le calcul est leur occupation permanente) entre les emmerdes qu’ils récolteront à s’attaquer à la police et les maigres bénéfices qu’ils pourront en retirer.

L’histoire de Sofian, c’est celle de notre faiblesse politique.

Du côté des organisations actives dans les luttes de l’immigration, les soutiens sont minces. Beaucoup de ces organisations/collectifs/associations misent sur une stratégie médiatique qui évacue de plus en plus tout ce qui peut se passer quotidiennement au quartier, surtout quand il s’agit de la police. Là aussi, il y a de savants calculs entre emmerdes et bénéfices.

Quant à celles et ceux qui se mobilisent sur le terrain contre les brutalités policières et pénitentiaires, même s’ils militent activement et sincèrement, ils demeurent malheureusement trop peu nombreux. Le combat – pourtant central – contre l’arbitraire du pouvoir d’Etat attire de moins en moins de monde.

L’histoire de Sofian, c’est bien celle de notre faiblesse politique.

Malgré tout, Sofian remercie Dieu d’être en vie. Il n’a pas dépensé toute son énergie à essayer de convaincre des militants de l’injustice qu’il a subie. Il a décidé seul – et à juste titre – de poursuivre ceux qui l’ont mutilé. Il a accepté les risques qu’encourt chaque personne qui s’attaque à la « machine de guerre » étatique. Et c’est justement parce qu’en face ils sont « organisés » et qu’ils font corps a tous les niveaux, que nous devons nous aussi être solidaires.

Ne pas laisser Sofian aller seul au combat, c’est une question de dignité.

Et notre dignité ne peut être que collective.

C’est arrivé près de chez eux…

20 mars 2012, cité Bassens à Marseille. Sofian A, son frère et un ami sirotent un coca à la terrasse de la boulangerie située au milieu du quartier. Au même moment, les fonctionnaires de police de la sûreté départementale des Bouches du Rhône, assistés de fonctionnaires de police de la CSI, effectuent une « descente » de l’autre côté du quartier, dans un appartement où la police cherche du shit. De toute façon, le quartier n’est pas très grand. Bassens, c’est pas la Busserine ou même Félix Pyat. Des dizaines de camions encerclent la cité. Tout est bouclé. Les habitants, Sofian et ses amis compris, ne peuvent plus circuler. Aux plus vieux, ça rappelle des souvenirs. A d’autres, ça fait penser aux « bouclages » en Palestine occupée.
Descente de police cité BassensSans doute frustrés à l’idée de devoir quitter les lieux une fois l’ « opération » finie, des policiers armés jusqu’aux dents, munis de matraques télescopiques, de gazeuses et de chiens ont fait le tour et se sont mis au niveau de Sofian et de son petit groupe. Un groupe qui jusque-là est resté totalement impassible. Les policiers leur ont pourtant demandé de « ne pas bouger ». Sofian et toutes les personnes présentes sur la terrasse de la boulangerie sont donc rentrés à l’intérieur de celle-ci. La boutique, qui n’est pas très grande, s’est retrouvée remplie et le gérant des lieux leur a demandé de sortir. Un ami de Sofian s’est alors dirigé vers la porte pour l’ouvrir et sortir. Le policier présent devant cette même porte à l’extérieur a pris sa gazeuse. Il a aspergé tout le monde à l’intérieur de la boulangerie, et a aussitôt refermé la porte. Gérant, clients, tout le monde suffoquait. Quand un autre ami de Sofian a essayé de rouvrir la porte pour permettre à tout le monde de respirer, le policier qui était resté juste devant a une nouvelle fois gazé toutes les personnes présentes.

Quelques temps après, tout le monde a pu sortir de la boulangerie. Les gazés se sont mis sur le côté et essayaient de reprendre leurs esprits. Sofian décide alors de quitter les lieux, d’aller le plus loin possible de ces flics qui n’ont pour limites que celles qu’ils veulent bien se donner. Une fois à bonne distance de tout ça, Sofian reçoit un appel de son frère lui disant que sa sœur Farida a été embarquée par les flics. Depuis son balcon, elle avait en effet vu les gazages multiples de la boulangerie et avait décidé de descendre rappeler aux flics quelques règles élémentaires de conduite. Un flic l’a accueillie avec des insultes, puis lui a dit « Tu passes pas ! » Quand Farida lui a rappelé qu’il n’avait absolument pas à lui parler de la sorte, le flic n’a pas cherché à comprendre. Il l’a violemment plaquée au sol, l’a menottée et l’a mise dans le camion de CRS, juste devant le bloc de la cité.

Sofian et son frère ont donc essayé d’aller vers le camion pour voir ce qui s’y passait. La liberté de circuler dans la cité toujours entravée par les policiers, il leur a été demandé de rebrousser chemin. Sofian et son frère ont donc du faire le tour pour finalement arriver devant le camion. Ils y ont vu Farida mais se sont retrouvés encerclés par les CRS. Sofian a alors essayé de prendre son frère Karim par le bras, tout en lui disant « Viens on recule, sinon ils vont nous frapper ». Il n’a pas eu le temps d’attraper son frère que des CRS l’ont poussé. Sofian et Karim se retrouvent dos aux flics.

Au moment où Sofian se retourne, un policier lui met un coup de matraque en pleine tête, au niveau de l’arcade. Elle est ouverte en deux. Le policier enchaine en lui sautant dessus et en le plaquant au sol, avec l’aide de trois autres policiers. Ils lui mettent les menottes dans le dos.

Menotté et totalement « immobilisé », Sofian continue de recevoir des coups. Un policier a son pied sur sa nuque, un autre lui écrase le thorax et un troisième lui maintient les jambes. Mais Sofian est toujours conscient. Il voit ce qui se passe autour de lui, notamment un policier arriver vers lui en courant. Inutile de dire que les deux coups de pied que ce flic lui assène à la tête, Sofian les a sentis. C’est alors que les policiers ont lâché leur chien – muselé – sur Sofian, pour continuer à l’impressionner, sans doute.

« Regarde, fils de pute d’Arabe,
suis plein de sang à cause de toi
 »

La mère de Sofian, qui a assisté à l’horreur de la scène depuis son balcon, est alors descendue. Poussée par les policiers, elle est heureusement rattrapée par une voisine présente aussi sur les lieux. Autrement, elle tombait à terre. La voisine dit aux flics que cette mère de famille est vieille, qu’elle est cardiaque et que ce qu’ils font à son fils est insupportable. Leur réponse : « Elle a qu’à rentrer chez elle, ou elle a qu’à mourir ».

Sofian, qui vient de passer cinq minutes à terre, menotté, n’a pas fini de vivre l’enfer. Il est jeté par les flics la tête la première dans l’un des nombreux camions de police – peut être une trentaine ou une quarantaine – qui se trouvent sur place (sans compter les voitures de civils, de gendarmes, etc.). Les flics n’ont pas dit un mot à Sofian, qui se retrouve dans le camion, allongé sur le dos par terre, avec la tête contre le marchepied. Un policier, qui n’était pas celui qui a mis le coup de matraque, ni celui qui a asséné les deux coups de pied, lui a alors mis un sac de sport sur le corps et lui a sauté dessus à pieds joints à plusieurs reprises. Il lui gueulait : « Regarde, fils de pute d’Arabe, suis plein de sang à cause de toi ». Il a continué à lui sauter dessus à pieds joints jusqu’à ce que Sofian suffoque vraiment. Tout cela a duré environ encore cinq minutes, durant lesquelles aucun des policiers présents n’est intervenu.

Le camion démarre, direction le commissariat. Durant le court trajet qui sépare la cité du poste, le flic écrase avec son tibia la poitrine de Sofian, qui agonise au sol, plein de sang. Comme ils veulent savoir qui a « interpellé » Sofian, les policiers passent devant chaque camion de policier pour demander : « Qui a interpellé ce fils de pute ? » Ils avaient naturellement besoin de cette info pour dresser le procès-verbal.

Arrivés au commissariat, les policiers font asseoir par terre Sofian dans une salle. Une véritable bête de foire. Chaque flic qui passe demande : « C’est le bâtard d’Arabe ? », « C’est lui le fils de pute ? »

Quand les pompiers arrivent, Sofian demande à l’un des policiers de lui desserrer les menottes. Elles lui font atrocement mal aux poignets, là où justement Sofian avait déjà été blessé et avait subi une opération dans le passé. Le flic lui répond qu’il n’a pas les clés et que même s’ils les avaient, il ne lui aurait pas ouvert. Un autre flic présent sur les lieux ajoute « Et si on avait été dans un autre pays et habillés en treillis, je t’aurais laissé par terre ». Comprenez, je t’aurais laissé pour mort. Le pompier a demandé au flic de desserrer, ce dernier n’a pas voulu. Les pompiers ont alors procédé aux premiers soins, ont essuyé le sang sur le corps de Sofian, et l’ont ensuite emmené se faire soigner. Pendant le trajet, le flic présent dans le camion des pompiers lui desserre enfin les menottes.

Une fois à l’Hôpital Nord, Sofian est à nouveau attaché, mais cette fois au lit. Lorsqu’on l’a emmené faire des radios, il était entouré de policiers, à croire qu’il s’agissait d’un vrai danger public. Sofian a été mis seul dans une chambre, avec un flic devant la porte, et des policiers qui se relayaient toutes les six heures.

Le lendemain, vers 16h, un policier lui a ôté les menottes et les flics présents sur place sont partis comme si de rien n’était. La garde à vue était levée… alors que Sofian est accusé d’outrage, rébellion et violences sur dépositaires de l’autorité publique. Sa sœur Farida, son frère Karim, son pote Nasser, la sœur et le frère de Nasser, tout le monde a eu droit à 24h de garde à vue. Elles ont toutes été levées au même moment.

Des séquelles à vie

Sofian A.A l’hôpital, les médecins commencent par poser 17 points sur l’arcade de Sofian. Son œil est totalement fermé. Il le fait souffrir, mais comme il est fermé, personne ne peut dire de quoi il s’agit exactement. Sofian reste trois jours à l’hôpital, avant de rentrer chez lui. Il n’y restera que deux jours avant d’être contraint de retourner à l’hôpital. Il avait 65 de tension oculaire. Il restera cette fois 9 jours à l’Hôpital de la Timone.

Sofian n’était pas au bout de ses peines. Il fera un nouveau séjour à l’Hôpital Nord (entre 10 et 13 jours) où il sera enfin opéré. Car beaucoup de choses ont en fait été touchées à l’intérieur de l’œil : la rétine et la cornée ont été sérieusement endommagées, la chambre intérieure remplie de sang, sans compter la cataracte. Pendant longtemps, Sofian a du se rendre tous les quatre jours à l’hôpital pour renouveler les soins et préparer l’opération qu’il a subie début avril 2013 et durant laquelle on lui a posé un implant.

Au final, Sofian ne voit presque plus de son œil droit. L’opération n’avait pour but que de lui faire retrouver un peu de cette vue. Peut-être un dixième, voire même deux. Il ne pourra plus jamais travailler dans le bâtiment. Les flics l’ont rendu « invalide ».

« Ces gens là, on les connait ! »

Une fois sorti de son premier séjour à l’hôpital, Sofian est allé porter plainte au commissariat de Bassens, là où précisément il avait été amené menotté et en sang quatre jours plus tôt. Les policiers connaissaient toute l’histoire. La fonctionnaire de police chargée d’enregistrer sa plainte n’a pu retenir ses larmes devant l’horreur des faits racontés par Sofian. Au point qu’elle a du s’interrompre pour aller reprendre ses esprits dans une pièce voisine. Un policier est alors venu la voir pour lui dire qu’elle n’avait pas à se mettre dans de tels états. Qu’il ne fallait pas accorder de crédit aux paroles d’un mec de cité, qui plus est arabe. « Ces gens là, on les connait ! »

Et c’est précisément là que la race joue à plein, en permettant aux policiers d’évacuer les faits et d’opérer une inversion totale des rôles. De victime de la barbarie raciste policière, Sofian devient le potentiel agresseur. Même seul et sans arme face à des flics surarmés, la menace vient de lui. Et si violence il y a, elle n’est qu’une réponse proportionnelle à cette menace. Les policiers ont donc constamment – pour reprendre l’expression d’Edward Said s’agissant d’Israël – le « privilège de l’innocence ». Ce procédé abject est bien connu. Toutes les familles immigrées qui se sont battues pour réclamer justice et vérité pour leur proche, tué par des flics ou des matons, ont malheureusement du en subir les conséquences. Ainsi, lors des deux procès des meurtriers d’Abdelhakim Ajimi (Ayr), les policiers, leurs avocats et la cour dans son ensemble ont tenté de salir la mémoire d’Abdelhakim en le rendant responsable de sa propre mort.

Mais Sofian, el hamdoullah, est toujours en vie. Les policiers savent bien qu’ils ne peuvent pas raconter tout et n’importe quoi à son sujet, même si dans leur déposition ils n’ont pas manqué de le présenter comme agressif et violent. Mais en raison du peu d’éléments qu’ils avaient en leur possession, les policiers ont convoqué la sœur et la mère de Sofian au commissariat, pour essayer de gratter des informations. Pour savoir s’il était violent à la maison, dans la cité, etc. Ils sont également allés fouiller dans le passé de Sofian et sont allés jusqu’à retrouver trace d’une bagarre… au collège, qui plus est en classe de 6ème, preuve s’il en était de son agressivité. Une agressivité qu’on imagine éternelle, puisque justement, « Ces gens là, on les connait ! »

La race, comme marqueur d’une essence présentée comme immuable, permet de mettre à distance les faits pour lesquels Sofian a porté plainte. C’est comme ça que se traduit le rapport de forces totalement en faveur des policiers. Ces derniers, via leur hiérarchie, leurs syndicats et leurs avocats, n’ont pas vraiment à s’attarder sur les faits. Ils n’ont qu’à essayer de prouver que Sofian est violent pour emporter la décision des juges en cas de procès. C’est aussi simple que cela. La procédure judiciaire et le procès, s’il a lieu, déplacent les débats du terrain du véritable (le tabassage en bonne et du forme d’un habitant par des policiers), vers celui du probable (la violence potentielle d’un mec de cité). Les médias, l’idéologie dominante, le clivage racial et les éléments tenant à la position sociale de Sofian concourent à la réussite de ce tour de passe-passe. Car on passe littéralement de la réalité au discours. Un terrain sur lequel Sofian n’a aucune chance s’il part seul au combat.

C’est pourquoi il est vital d’opposer un contre-récit à celui proposé par les policiers. Un contre-récit qui raconte les faits à partir de la perspective et avec les mots des premiers concernés. Un contre-récit qui permettra de déplacer la discussion vers les agissements quotidiens de cette police.

Cela passe par un travail collectif de réunion du maximum de témoignages d’habitants de Bassens et de ses environs. Et plus généralement à travers la production de vidéos, d’articles, de sons… qui rendent compte des tensions politiques, sociales et raciales dans la cité. Des tensions telles que des flics qui se croient tout permis gazent, insultent et frappent impunément des habitants dont le seul tort est de se trouver chez eux.

Dans ce travail collectif, chacun-e d’entre-nous a sa place. Tout le monde peut aider, peu importe ses « qualifications politiques », ses disponibilités et ses moyens.

Ne pas laisser Sofian aller seul au combat, c’est une question de dignité.