Comment Assad est-il devenu un « moindre mal » en Syrie ?

Depuis le début de la guerre syrienne il y a 5 ans, près d’un demi-million de vies ont été perdues, dont la majorité directement à cause du président Bachar al-Assad. Malgré cela, beaucoup en Occident ont approuvé le récit propagandiste qui fait du régime d’Assad le meilleur des fruits pourris en Syrie – un mal nécessaire qui doit être soutenu dans la lutte contre le terrorisme. Répondant le 18 novembre 2015 à une interview pour TVE Television juste après les attentats de Paris, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Garcia-Margallo, a par exemple explicitement fait référence à Assad comme un « moindre mal », parce qu’il combat un ennemi commun avec l’Occident, à savoir l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), selon Middle East Eye.

Aussi myopes que puissent être les remarques de Garcia-Margallo, elles ne sont guère surprenantes. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’esprit occidental a été démesurément fixé sur les dangers de l’« extrémisme islamique » transnational. Assad a joué avec succès de cette peur de l’Autre ennemi profondément enracinée en Occident, en exagérant les menaces que des groupes comme l’OEI posent à la sécurité du monde et en se positionnant ensuite comme une force de résistance contre eux. Dans une interview avec Bill Neely de la chaine NBC le 13 juillet, 2016, Assad s’est par exemple désigné lui-même comme un défenseur de la Syrie contre le « terrorisme », affirmant qu’il espère entrer dans l’histoire « comme l’homme qui a protégé son pays […] et sauvé sa souveraineté ».

Cela a valu à Assad une bonne dose de soutien, mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle il est devenu un « moindre mal » pour beaucoup en Occident. Une autre importante raison du soutien complaisant des Occidentaux à Assad est que la perte de vies syriennes est largement ignorée dans leurs calculs sur la guerre. Comme j’ai pu le dire auparavant, les morts syriens sont souvent traités comme étant sans importance, tout au plus comme la perte de pions dans un grand jeu d’échecs.

En effet, pour Garcia-Margallo et beaucoup en Europe et aux Etats-Unis, la plus grande tragédie de la guerre syrienne est son impact potentiel sur leur vie immédiate. Aussi tragique que les attaques de l’OEI aient pu être, il est parfaitement immoral d’envisager Assad comme un « moindre mal » sur la base de 130 décès parisiens, étant donné que les Syriens meurent régulièrement et en nombre bien plus élevé entre les mains du régime. En vérité, c’est seulement parce que l’OEI a une propension à cibler les mauvais types de victimes – à savoir les victimes occidentales – que l’OEI est finalement considérée comme « pire » qu’Assad aux yeux de Garcia-Margallo et d’autres comme lui. C’est une illustration parfaite de la distinction qu’opérait le philosophe politique Noam Chomsky entre les victimes « dignes » et « indignes » dans son livre La fabrique du consentement, qui traite de la façon dont on fait que certaines comptent plus que d’autres.

On peut trouver un des exemples les plus sombres de la manière dont les victimes syriennes sont négligées et jugées « indignes » dans une interview de TRT World avec le politologue Max Abrahms, le 9 mai 2016. Dans cet entretien, Abrahms admet ouvertement qu’il analyse la guerre en Syrie et la « question de savoir quoi faire avec Assad à partir d’une perspective américaine et non syrienne ». Comme il le dit lui-même : « Si j’étais syrien, il est fort probable […] que je sois en faveur de la suppression d’Assad […]. Mais du point de vue de la sécurité nationale américaine, franchement, je suis beaucoup plus inquiet au sujet de ces groupes qui se battent contre Assad en Syrie que d’Assad lui-même ».

Même si Abrahms reconnaît que la souffrance syrienne est profondément liée à l’existence du régime d’Assad, il distingue encore Assad comme un problème moindre que l’OEI parce que, selon ses propres termes, il représente un obstacle moindre à la « paix internationale ». Utilisée de ce manière, cependant, l’expression « paix internationale » est manifestement rien de plus qu’un euphémisme pour désigner la « stabilité de l’Occident ».

Ce n’est évidemment pas par manque d’informations sur les événements entourant la brutalité d’Assad que celui-ci est considéré comme un « moindre mal », mais plutôt en raison d’un manque de principe et de détermination morale. Il ne fait aucun doute que le soutien chauvin que des personnes comme Garcia-Margallo et Abrahms apportent à Assad, comme étant un personnage certes indésirable mais qui reste toutefois un mal nécessaire, est l’un des plus grands fiascos moraux du XXIe siècle.

Notes

Source : Muftah.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.