Excuses occidentales

A présent, vous avez peut-être entendu parler de la fusillade à Chapel Hill qui a coûté la vie aux jeunes mariés Deah Barakat, et Yusor Mohammad Abu-Salha, et sa sœur Razan Mohammad Abu-Salha. Dites ces noms à haute voix. Je ne détaillerai pas ici les circonstances dans lesquelles leurs vies ont brutalement pris fin. Bien que peu couverte médiatiquement, l’information est disponible.

L’islamophobie a de nombreux visages. Nous l’avons vu lorsque des millions de personnes ont défilé sous la bannière « Je suis Charlie », proclamant leur soutien à la liberté d’expression – en réalité, affirmant la puissance d’une publication violemment islamophobe. Nous le voyons encore aujourd’hui avec les trois jeunes et prometteuses vies musulmanes volées par un suprématiste blanc, un antithéiste violent, ce mardi [10 février 2015].

Je me réfère aux événements entourant Charlie Hebdo parce qu’il y a plus d’un parallèle à faire. D’une part, ce sont des publications comme Charlie Hebdo qui contribuent à la rhétorique même qui engendre la tuerie de Chapel Hill. « La liberté d’expression » est utilisée pour masquer l’actuelle violence structurelle et dominante qui empêche les musulman-e-s de vivre librement leur religion.

De plus, la mise à mort du personnel de ce journal a provoqué une indignation légitime – mais permettez-moi d’être claire à ce sujet : celles et ceux qui se sont mobilisé-e-s après la fusillade à Charlie Hebdo ne se sont pas rassemblé-e-s à cause de la perte de vies humaines. Ce n’était pas pour une espèce d’humanité commune, partagée – aussi romantique que puisse être cette idée. Les règles tacites autour du deuil public après de tels événements favorisent les puissants. Maintes et maintes fois, des vies musulmanes sont prises par une violence inexcusable et implacable, dans un silence assourdissant.

Les médias dominants occidentaux ont été lents à réagir à la tragédie de Chapel Hill, voire ne l’ont pas fait du tout. Quand des vies blanches sont enlevées, le monde entier pleure – quand ce sont les nôtres, cependant, très peu ne clignent ne serait-ce que de l’œil. Et pourtant, nous ne demandons pas régulièrement d’excuses ou de condamnations. Nous ne ciblons pas les non-musulman-e-s dans les rues, ne les attaquons pas à la fois physiquement et verbalement, ne les dégradons pas et ne les rabaissons pas. Nous n’avons pas créé une culture de l’hostilité et un foyer d’animosité. Nous n’avons aucune réponse à la suprématie blanche, à l’attitude orientaliste très répandue, aux guerres qu’elles soient du stylo ou de l’épée. Nous ne pouvons ni ne voulons piétiner les droits de celles et ceux qui « ne sont pas comme nous ». Etre musulman-e dans un pays occidental, c’est se sentir impuissant-e. L’Occident aime à se dépeindre lui-même comme le summum de la liberté et de la morale, et pour ce faire, les médias alimentent une dichotomie : l’islam comme « sauvage », les musulmans comme « autres », le terrorisme comme « religieux » et l’assassin comme « loup solitaire ».

Où sont les veillées aux chandelles à travers tous les continents ? Les gros titres des journaux, les hashtags mondiaux, les discours ? La communion des dirigeant-e-s de ce monde ? Nous ne demandons pas ces choses-là, mais nous observons la facilité avec laquelle elles arrivent pour les victimes blanches.

Où sont les excuses occidentales ? La population blanche, non-musulmane, n’a rien à répondre aujourd’hui, ni demain, mais attend des condamnations définitives lorsque la violence est commise au nom de l’islam. Mais contrairement aux analyses des « attaques terroristes islamiques », dans lesquelles l’islam et le terrorisme sont confondus en un souffle, la plupart des Occidentaux sont réticents à trouver des liens entre l’idéologie et l’action. Loin de la caricature du musulman « sauvage », ce genre d’auteur est qualifié de « loup solitaire », souvent blanc, mâle, non-musulman, et plaidant la folie. Nous l’avons vu très clairement après Chapel Hill.

La femme du bourreau a déclaré aux journalistes que son mari croyait que « tout le monde est égal, et que ce à quoi vous ressemblez, croyez, ou qui vous êtes, n’a pas d’importance ». Son avocat a déclaré que la fusillade n’avait « rien à voir avec les croyances religieuses des victimes, mais tout à voir avec un banal conflit de place de stationnement », et que « le manque d’accès aux soins psychiatriques a été le vrai problème ».

Comme dans le cas d’Elliot Rodger, un homme blanc qui a commis un massacre motivé par la misogynie, les actions de Craig Stephen Hicks sont rejetées comme n’étant rien de plus qu’une facette de la maladie mentale – dépeintes dans les deux cas comme des explosions violentes et isolées, sans lien avec leur idéologie respective. Hicks avait déjà exprimé des sentiments contre la religion et en est venu à assassiner trois personnes qui étaient visiblement croyantes ; tout comme Rodgers qui avait ouvertement exprimé sa misogynie, avancé des raisons profondément sexistes à sa colère, et a assassiné des personnes identifiables en tant que femmes.

Le média ABC a rapporté que « sur Facebook, on peut lire sur la photo de profil de Hicks « Athées pour l’égalité », et qu’il a souvent posté des propos critiques sur la religion. La page montrait des dizaines de publications antireligieuses, Hicks se faisant appeler dans l’une d’elles un « anti-croyant », et d’autres dénonçant le christianisme, la religion mormone, et l’islam ».

Deux des victimes de Hicks étaient des femmes qui portaient des hijabs. Il n’y a pas de cible plus évidente pour un antithéiste agressif dans le monde d’aujourd’hui qu’une femme musulmane portant un foulard. Les musulmanes sont ciblées de manière disproportionnée par l’islamophobie ; les symboles de leur foi sont perçus comme une provocation pour des hommes comme Hicks. Leur père psychiatre, Mohammad Abu-Salha, a déclaré publiquement que ses filles portaient le voile et que les meurtres avaient les traits caractéristiques d’un crime de haine ; en outre, Hicks avait « harcelé » sa fille et son mari auparavant, avec un pistolet à la ceinture.

Mais le terme « terroriste » semble réservé presque exclusivement aux musulmans. Si un homme musulman avait fatalement et de manière impitoyable tué par balles trois jeunes étudiants non armés, la couverture mondiale de cet événement aurait été implacable.

Il semble vraiment incroyable, alors que la police de Chapel Hill ait démarré une enquête préliminaire, que cette dernière suggère que le crime a été « motivé par un récent conflit de voisinage à propos d’une place de parking ». Soucieux de préserver l’excuse toxique du « loup solitaire », il semble peu probable que les grands médias couvrent dans un avenir proche cet événement comme ce qu’il est vraiment en réalité – un crime de haine vil et islamophobe. Après tout, ce sont les médias dominants occidentaux qui en sont largement responsables.

Attribuer les crimes de haine à la maladie mentale est dangereux également pour celles et ceux qui en sont vraiment affecté-e-s. Dépeindre des hommes comme Hicks et Rodgers comme des personnes qui ont perdu le contact avec le monde (alors qu’en réalité ils en incarnent parfaitement les points de vue dominants), entretient dans l’esprit de beaucoup la confusion entre la maladie mentale et la violence. Le diagnostic selon lequel Rodgers serait Asperger a été indument évoqué comme cause de ses actions, ce qui porte une inimaginable stigmatisation sur celles et ceux qui en souffrent. Il est temps d’abolir l’archétype du « loup solitaire » et de tenir les hommes blancs, non-musulmans, cis-genre, responsables de leurs actes. Ce faisant, nous devons également reconnaître d’où viennent leurs idéologies : une culture omniprésente, historique et implacable de l’oppression, que ce soit l’islamophobie ou la misogynie violente, à travers de multiples aspects de l’identité.

Aucun article ou manifestation ne ramènera à la vie Deah Barakat, Yusor Mohammad Abu-Salhar et Razan Mohammad Abu-Salhar, trois beaux êtres humains arrachés à leurs amis, familles, et communautés ; mais le moins que l’Occident puisse faire maintenant, c’est de se réveiller. Cacher sous le tapis l’islamophobie comme la véritable cause de ce crime est plus qu’irrespectueux – c’est un autre acte de violence, un déni de dignité, et le consentement à sa continuation.

Notes

Source : Media Diversified.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.