Marianne, bien sûr que j’t’ai mis un vent quand tu m’as appelé !
Al, Tous les problèmes du monde (Terminal 3)

 

Le « modèle républicain » français est-il aujourd’hui notre horizon indépassable ? De gauche à droite, chacun réitère sa profession de foi républicaine et prétend vouloir rallier sous son étendard. Dans l’espace public français, l’allégeance à la République symbolise la génuflexion nécessaire à l’expression d’une parole politique autorisée.

De gauche à droite, chacun se revendique fièrement dudit modèle républicain et, symétriquement, accuse l’autre d’en trahir l’idéal ou l’esprit. Qui donc dit vrai dans ce brouhaha républicain ? Peu importe ! Rien ne nous concerne dans ces fausses querelles byzantines. Comme dirait notre ami Charlie : « Les débats sémantiques c’est d’la merde, ça arrête pas les balles ».

Depuis que la République française est République, la communauté nationale n’a jamais existé sans ses sous-citoyens, ses indigènes. Certes, en théorie, on connait la chanson : liberté, égalité, fraternité. Mais personne ne vit en théorie. En-deçà de son mythe, la République est donc un mode de fonctionnement effectif qui organise différentes fractures (sociales, raciales, culturelles, etc) et les maintient pour mieux s’asseoir dessus.

Prenons un exemple et parlons clair : la République n’a pas « déserté » les quartiers comme on le répète à gauche, elle n’a pas non plus (malheureusement) « perdu ses territoires » comme on le dit à droite. En réalité, c’est cela la République postcoloniale : l’organisation puis la gestion de réserves indigènes, « l’apartheid » selon l’aveu du Premier Ministre. C’est pourquoi on peut soutenir sans ironie que la République française est un communautarisme blanc[1].

Le coup de force de l’idéologie républicaine est alors le suivant : nous interdire de juger politiquement cette République pour ce qu’elle est, raciste et communautaire, au nom de ce qu’elle prétend être, universelle et égalitaire. Ou plutôt : nous interdire de la critiquer autrement qu’en la rappelant à l’ordre de son idée[2].

Or qui jugerait un individu, dont les mensonges sont en outre avérés, sur l’idée qu’il a de lui-même ? Absurdité qui se double, surtout, d’une impuissance politique. Voilà à quelle sorte d’impasse condamne le discours qui a pour horizon le « modèle républicain ». Autrement dit, qu’il vienne de gauche ou de droite, un tel discours ne peut que contribuer à maintenir le statu quo du communautarisme blanc mais républicain.

Pour voir plus clair à la manière dont tourne ce petit jeu idéologique, on peut déplier les grandes lignes de deux discours/stratégies actuellement disponibles, deux discours/stratégies qui s’opposent typiquement et qu’on personnifiera à travers deux figures médiatiques facilement identifiables : Zemmour et Plenel.

La droite Zemmour

La droite Zemmour réconcilie les identitaires, les sionistes et les intégristes républicains. Au niveau idéologique, elle opère sur deux grands axes solidaires :

  1. l’exaltation d’une France chrétienne et, parallèlement, l’exaltation de la laïcité comme sécularisation de la « vision du monde » chrétienne[3] ;
  2. la passion pour le rôle positif de la colonisation.

À la rencontre de ces deux axes se trouve l’islam, désigné par conséquent comme parfait ennemi intérieur de la République française. Au niveau politique, les choses sont plus simples : la droite Zemmour ne vise pas autre chose qu’à écraser la communauté musulmane, à l’assimiler et, si c’est impossible, à la déporter, au minimum à l’humilier ordinairement dans l’espace public. Ce discours a au moins le mérite de sa clarté : de son propre aveu, il est islamophobe – ce qui n’a rien à voir avec du racisme, bien entendu.

MéluchCette « droite » Zemmour irrigue bien plus qu’à droite. De façon générale, on peut dire qu’elle manifeste une angoisse réelle : l’angoisse des Blancs face à la disparition de leur monde connu, seul monde qui leur est pensable, le monde de leurs privilèges (politiques mais aussi culturels, religieux).

La droite Zemmour est donc à la fois l’expression romantique d’un regret anticipé et la protestation organisée contre cette anticipation. Car elle en pressent la disparition, elle regrette déjà ce monde entièrement fait par et pour les blancs qui n’a pas encore disparu. Et parce qu’il n’a pas encore disparu, elle dispose d’encore tous les moyens (médiatiques, politiques) pour en ralentir la disparition – autant que faire se peut.

La gauche Plenel

Le second discours sera celui de la gauche Plenel qui réconcilie les humanistes, les internationalistes abstraits, les républicains modérés et les « intégrés » revendiqués. D’après ce discours, la menace du communautarisme musulman est un fantasme d’extrême droite, une erreur de perception qui peut être corrigée.

Les mots sont importants pour cette gauche cultivée : il n’y a pas de « communauté » mais une « population » musulmane. Population minoritaire, qui plus est ! Alors de quoi se plaignent-ils, les identitaires ? Chiffres et études à l’appui : les musulmans ne représentent QUE 8% de la population française, sont plutôt bien intégrés et ne posent pas les problèmes qu’on dit.

Les français surestiment de beaucoup la menace d’une communauté qui n’existe pas. Il faut se garder d’essentialiser les musulmans qui ne sont pas en eux-mêmes des terroristes – merci les sciences sociales. Quant au « choc des civilisations », ça n’est qu’une théorie fausse – merci l’histoire globale.

Bref, selon la gauche Plenel, la République française fonctionne plutôt bien mais dysfonctionne çà et là. Si le communautarisme représente bel et bien une menace face aux promesses du pacte républicain, cette menace – Dieu soit loué ! – n’existe pas. Au pire, le communautarisme menaçant n’apparait que comme un résidu. Ou, dit plus proprement : comme le résultat résiduel de dysfonctionnements politiques.

De tels dysfonctionnements sont donc justement compris sous l’angle politique (et non « culturel » ou « religieux »). Parfois même, la gauche Plenel peut les qualifier de « structurels » ou « institutionnels ». Ainsi, elle parle sans trop tortiller de racisme structurel responsable des divisions communautaires, de politiques publiques de ghettoïsation, etc[4].

Et pourtant, toutes les conséquences du diagnostic ne sont pas tirées. Car jamais les structures ou les institutions de la République ne sont contestées dans leur existence. Seules leurs modalités posent problème : non pas la République Blanche réellement existante, mais son dévoiement identitaire ; non pas les structures elles-mêmes, mais seulement la manière par laquelle ces structures sont rendues effectives.

Or, on le sait : une manière, ça se forme, se réforme, s’éduque si besoin. Bref ça se redresse. Par conséquent, redresser ce qui est jugé comme simples dysfonctionnements est l’objectif déclaré de ce second discours bienveillant. Car elle ne reconnaît de communautés qu’en tant que résidu du bon fonctionnement global de la République intégrationniste, la gauche Plenel ne peut vouloir que la dissolution des communautés au nom du vivre-ensemble abstrait, pas même leur dépassement dans un inter-communautarisme à réaliser. En réalité, sa politique est une philosophie politique : mettre en place une vraie République et une vraie laïcité qui suppose une vraie gauche au pouvoir, etc.

On peut d’abord moquer cette foi absolue – c’est-à-dire, séparée de la réalité politique – dans les vertus de la République telle qu’elle devrait être. On peut ensuite parler plus clairement d’une connivence avec la République telle qu’elle est.

Briser le jeu idéologique

Pour des raisons historiques évidentes, le premier discours, celui de la droite Zemmour, est actuellement le mieux positionné pour élargir davantage encore son pouvoir auprès des puissances (politiques, médiatiques, administratives, etc) de la France postcoloniale. Il est en passe de s’étendre à tous les niveaux institutionnels qui encadrent les manières de faire et de penser légitimes de cette France-là.

Quant au second, celui de la gauche Plenel, il est politiquement impuissant à combattre le premier. Il ne cesse de vouloir en remontrer à qui l’on n’en remontre pas, de vouloir faire la leçon à qui ne sont pas ses élèves mais ses adversaires politiques. Il n’offre qu’une faible purgation des passions, sans aucune thématique d’action. Bref, il ne semble avoir d’autre fonction que de continuer le jeu idéologique gauche/droite, vraie gauche/le reste, voire bientôt démocrates/néoconservateurs.

Or le propre d’un jeu, c’est de pouvoir être toujours recommencé. Pour sortir du statu quo, il faut donc briser ce jeu. Comment ? En portant à la droite Zemmour sa contradiction véritable. Et en l’affrontant de face.

Notes

[1] Pour ne pas scandaliser les belles âmes, un tel communautarisme doit être en capacité, de façon marginale et jusqu’à un certain degré, d’intégrer en son sein son autre (le non-blanc).
[2] L’idée de la République est insoupçonnable car elle est, elle aussi, impénétrable.
[3] C’est ainsi que la laïcité peut être érigée sans contradiction comme nouvelle religion nationale par des fanatiques de la France chrétienne.
[4] Voir la recension du livre de Plenel, Pour les musulmans, par Rafik Chekkat : http://www.ede.dev/il-ny-a-pas-de-probleme-musulman-seulement-un-probleme-francais-2/.

Photo de couverture : Marianne par Marko 93 (Saint-Denis, 2007).