Décoloniser l’histoire de la (re)conquista : entretien avec Ramon Grosfoguel [IslamHoy]

Ramon Grosfoguel est un sociologue portoricain du Département des Etudes Ethniques de l’Université de Berkeley, Californie. Il se trouve en Espagne pour participer aux journées intitulées « L’actualité de Michel Foucault », organisées par le Département de Philosophie de l’Université de Saragosse. L’équipe d’Islam Hoy l’a rencontré à Grenade, où il s’est joint à d’autres universitaires dans le cadre d’une université d’été.

Islam Hoy : Quand tu es en Espagne, et spécialement à Grenade comme en ce moment, avec l’Alhambra derrière nous, qu’est ce qui te vient à l’esprit ?

Ramon Grosfoguel : Ici commence une histoire qui affecta le monde entier. En tant que portoricain et en tant que personne venant des Amériques, Grenade a eu un impact énorme sur nos vies. Et en disant cela, je me réfère à l’histoire d’al-Andalus, et à l’histoire de la conquête. Notez bien que je n’ai pas dit reconquête, j’ai dit conquête. Car je n’adhère pas à la thèse du « r » et du « e ».

La monarchie des Rois Catholiques, dans son projet de conquête, conçut qu’il fallait d’abord unifier le territoire avant de passer au projet des Indes. C’est ici que naissent les germes du projet d’Etat-nation. Ce concept d’Etat-nation né de la conquête d’al-Andalus : une politique d’Etat, une identité et une religion. Quiconque se trouvait en dehors de cette norme était annihilé physiquement ou expulsé du territoire.

Ce colonialisme de peuplement, c’est-à-dire déplacer les indigènes d’une terre et l’occuper par des colons, est une méthode qui fut utilisée d’al-Andalus jusqu’à nos jours, lors de la conquête de la Palestine. C’est la même méthode qui fut utilisée au nord de l’Argentine, en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande. C’est un colonialisme de peuplement, où l’indigène est dispensable. Cela veut dire qu’ils déplacent les indigènes de leurs terres et la font occuper par des colons. C’est ce que nous sommes en train de voir avec Israël, et c’est ce que nous avons vu ici, lors de la conquête de Grenade.

Je suis en train de mentionner les différents éléments que Grenade me rappelle quand je viens ici et qui sont très importants.

Le 2 janvier 1492, les musulmans capitulent et la même année, le 12 octobre 1492, débarque Christophe Colomb à ce que l’on appelle aujourd’hui les Amériques. Dans son journal, il écrit : « Mon Dieu, ce sont des peuples sans religion ». Aujourd’hui cela sonne comme s’il avait dit, « bon, ce sont des athées ». Mais « peuples sans religion », à la fin du 15ème siècle, à une autre connotation. Pour l’imaginaire du 15ème siècle, tout le monde a une religion ; tu peux t’être trompé de Dieu, on s’entretuera pour cela, j’essaierai de te convaincre du mien, je tenterai de te convaincre et de te persuader, s’il ne te convient pas, je le ferai par la force. Mais tu es un être humain, ton humanité n’est pas mise en doute.

Si tu fais partie d’un peuple sans religion, cela signifie que tu n’as ni Dieu, ni religion : cela veut dire que tu n’as pas d’âme. Si tu n’as pas d’âme, tu es comme un âne, un cheval, une vache ; de la faune. Pour cela, je peux t’intégrer dans le processus de production par la force, sans que cela ne soit un péché devant Dieu. Ici commence la modernité euro-centrée. al-Andalus et Grenade ont une importance immense dans tout cela, avant et après sa conquête.

Remontons maintenant le temps et défions la version officielle de l’histoire. La péninsule ibérique est maintenant gouvernée par les Visigoths, comment perçois-tu l’arrivée de l’Islam dans ce que nous appelons maintenant l’Espagne ? Que s’est-il passé ?

Je ne soutiens pas la thèse du « r » et du « e ». A chaque fois que je m’exprime sur le territoire de l’Etat espagnol et en public, je dis que si les Espagnols ne décolonisent pas le « r » et le « e », nous n’allons pas avancer sur grand-chose.

Cette histoire qui ferait de l’Espagne la victime d’une invasion musulmane, et c’est cela qu’implique précisément le « r » et le « e », et qu’ensuite elle n’a fait que récupérer sa terre de manière quasi-innocente, défensive, cela fait partie d’une dialectique de la modernité euro-centrée, qui commence dans la péninsule ibérique et qui se déplacera au nord de l’Europe, quand la Hollande reprend en main l’Empire espagnol.

Au 8ème siècle, il ne se connaît pas d’Espagne, et ce que nous appelons aujourd’hui Espagne n’existe pas. L’idée d’une invasion de l’Espagne est aberrante. Le territoire était habité par différents peuples possédant de grandes différences du point de vue de l’ethnie et de la langue. Sa religion était un christianisme pré-Constantin, c’est-à-dire un christianisme non trinitaire, ni dualiste, mais plus proche de la notion de tawhid de l’islam. Le Dieu du christianisme ne s’est créé que quand le christianisme fut érigé en idéologie d’Etat par l’empereur Constantin. A partir de ce moment, apparurent les idées dualistes, trinitaires, et les représentations de Dieu comme un être humain. Cette conception de la chrétienté n’existait pas dans le christianisme des premiers temps. Alors si l’on veut parler d’invasion, ce n’était pas en Espagne, c’était dans le pays qu’il y avait ici auparavant et qui n’a rien à voir avec l’Espagne.

Quels étaient les gens au pouvoir ? Les Visigoths et l’évêché de l’Eglise du Vatican, qui possédaient un système de domination et d’oppression contre les peuples ibériques et contre les chrétiens qui pratiquaient le christianisme pré-Constantin ?

Ce que je veux montrer, c’est comment s’invente un passé qui sert à justifier des politiques de conquête du présent.

Revenons à l’histoire : quelques milliers (3000 ou 4000) hommes de troupes musulmanes entrent dans la péninsule par le sud. En 60 jours, sans véhicules motorisés ni avions, tout le territoire est libéré. Il faudra trois années de plus pour que se consolide la totalité de la péninsule. Comment se fait-il que se brise le contrôle des Visigoths et de l’Eglise de manière si soudaine et si complète ? Que s’est-il passé ? C’est cela qu’ils ne nous racontent pas.

Ce qui se passa, c’est qu’il y a eu un processus de libération, d’émancipation contre le pouvoir Visigoth et l’Eglise, au cours duquel les peuples ibériques, les chrétiens pré-Constantins et les juifs qui, c’est un fait, avaient demandé l’aide et l’entrée des musulmans en raison de l’oppression qu’ils subissaient à ce moment-là, et ils s’unirent avec les musulmans contre le pouvoir oppressif. Lors de ce processus, il y a eu des conversions de masse. Pourquoi ? Parce que le message de l’Islam n’était pas, en son essence, tellement différent du christianisme pré-Constantin et des religions des peuples ibériques. C’est-à-dire qu’il n’y a pas une conception d’un dieu fait à l’image de l’homme, ni d’un vieil homme dans un nuage qui surveille ce que l’on fait ou bien une vision dualiste entre le matériel et le spirituel. Sinon une religion représentant un tout bien plus complet, bien plus proche du tawhid de l’islam que du christianisme actuel.

Les pratiques des musulmans ne furent pas des pratiques de conquête. Les peuples s’unirent contre un pouvoir dominant. Ils s’étendirent jusqu’à Poitiers et arrivés là-bas, ils se mirent à réfléchir sur ce qui était en train de se passer. Ils comprirent que sur la péninsule ibérique, ils avaient conquis les cœurs alors que dans le sud de la France, il s’agissait d’une conquête, rien de plus. Ils rebroussèrent donc chemin.

La libération de la péninsule prit entre deux mois et trois ans. La conquête d’al-Andalus prit 800 ans. Ici nous pouvons clairement voir la différence d’ordre temporel qui existe entre une libération et une conquête. En tout cas, tout cela il faut l’évaluer et l’observer attentivement, déjà que l’histoire d’al-Andalus est très complexe.

Notes

Source : islamhoy.com.
Traduit de l’espagnol par I.M., pour Etat d’Exception.