Déphasée, cynique, raciste : la lettre de Macron pour le « grand débat »
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  • Déphasée, cynique, raciste : la lettre de Macron pour le « grand débat »

  • 14 janvier 2019
  • Dans le style démagogique qui le caractérise, Emmanuel Macron a choisi de s’adresser directement aux Français.es pour poser les contours du « grand débat » à venir, conçu par l’exécutif comme un dérivatif aux mouvements de contestation qui traversent actuellement le pays.

    Si le président s’est en apparence départi de sa brutalité langagière qui a grandement contribué à pousser dans la rue une partie significative de la population, sa lettre rendue publique ce 13 janvier 2019 trahit un déphasage et une arrogance constants, auxquels s’ajoute cette fois une référence appuyée aux questions identitaires.

    « Se rappeler qui nous sommes » lance d’emblée le président qui reprend à son compte une rhétorique patriotique sur l’exception française dont on peine à voir en quoi elle serait de nature à répondre à la crise actuelle que traverse le pouvoir. De toutes les nations, la France serait « une des plus fraternelles et des plus égalitaires ». Voilà les Français.es bien avancé.es.

    Nantes (photo Nantes révoltée)

    Macron a choisi de s’adresser exclusivement à ses compatriotes, les millions de non-nationaux présents en France n’ayant pas voix au chapitre alors même qu’ils subissent de plein fouet la violence de la politique gouvernementale, spécialement l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, la baisse des APL, le durcissement des conditions relatives à l’asile et à l’accueil des migrant.es à travers l’adoption de la loi Collomb, les rafles et expulsions, les conditions scandaleuses de détentions dans les CRA (dans lesquelles les grèves de la faim se multiplient actuellement), etc.

    En dépit de cette réalité dont il n’ignore rien, le président consacre de longs développements totalement décalés aux questions d’immigration et de laïcité (sic), liant délibérément ces enjeux à la citoyenneté à travers la rhétorique « du vivre ensemble ». Il ajoute :

    Notre pays a toujours su accueillir ceux qui ont fui les guerres, les persécutions et ont cherché refuge sur notre sol : c’est le devoir de l’asile, qui ne saurait être remis en cause. Notre communauté nationale s’est aussi toujours ouverte à ceux qui, nés ailleurs, ont fait le choix de la France, à la recherche d’un avenir meilleur : c’est comme cela qu’elle s’est aussi construite. Or, cette tradition est aujourd’hui bousculée par des tensions et des doutes liés à l’immigration et aux défaillances de notre système d’intégration.

    Que proposez-vous pour améliorer l’intégration dans notre Nation ? En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? Que proposez-vous afin de répondre à ce défi qui va durer ?

    Le cynisme consistant à poser sur la table la question des « quotas » d’immigration confine à l’insulte quand on connait la manière avec laquelle les autorités traitent les migrant.es (hors de toute légalité internationale, aussi limitée soit-elle), des migrant.es qui sont 2 000 à dormir dans la rue à Paris. Sans transition, le président poursuit et passe directement à la question de la laïcité qui a selon lui partie liée à celle de l’immigration (musulmane) :

    La question de la laïcité est toujours en France sujet d’importants débats. La laïcité est la valeur primordiale pour que puissent vivre ensemble, en bonne intelligence et harmonie, des convictions différentes, religieuses ou philosophiques. Elle est synonyme de liberté parce qu’elle permet à chacun de vivre selon ses choix.

    Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’Etat et les religions de notre pays ? Comment garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ?

    En droite ligne de ses dernières sorties, E. Macron ne semble pas prendre la mesure du rejet profond que suscite son style et sa politique. Jamais considérées comme légitimes, les revendications qui s’expriment depuis la mi-novembre sont traitées sur un registre émotionnel qui les dépolitise totalement et sont mises sur le compte  d « interrogations », d’ « incertitudes », de « colères », d’ « insatisfactions », d’ « impatiences » ou encore de « troubles » qui gagneraient les esprits.

    Paris, 15 décembre 2019 (photo Valérie Osouf)

    En dépit des milliers d’arrestations et des centaines de condamnations, en dépit de la brutalité de forces de l’ordre auxquelles l’exécutif a donné carte blanche, le pensionnaire de l’Elysée rappelle que la nation française est une des plus libres au monde, « puisque chacun est protégé dans ses droits et dans sa liberté d’opinion ». Poussant l’arrogance à son paroxysme, il ajoute qu’il ne saurait accepter « aucune forme de violence ».

    Une même déconnexion caractérise l’approche du président sur la fiscalité, qui assume et maintient la suppression de l’ISF, alors même que la question de son rétablissement est omniprésente dans les revendications des « gilets jaunes » :

    Mais l’impôt, lorsqu’il est trop élevé, prive notre économie des ressources qui pourraient utilement s’investir dans les entreprises, créant ainsi de l’emploi et de la croissance. Et il prive les travailleurs du fruit de leurs efforts. Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises pour corriger cela afin d’encourager l’investissement et faire que le travail paie davantage. Elles viennent d’être votées et commencent à peine à livrer leurs effets. Le Parlement les évaluera de manière transparente et avec le recul indispensable. Nous devons en revanche nous interroger pour aller plus loin.

    Les propos vagues et creux sur le chômage, la pauvreté, la santé et le recours aux référendums (dont il sera question dans un prochain article), l’absence totale de remise en question, notamment sur les décisions économiques prises depuis 18 mois, montrent à quel point l’exécutif est incapable de prendre la mesure de la profonde crise de régime qui le frappe.

    Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle.

    S’il subsistait des doutes sur une quelconque utilité de ce « grand débat » décidé par le président, ils ont été immédiatement levés par son initiateur.

    #BoycottGrandDebatNational

    Source : Facebook

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