Ella Habiba Shohat : réflexions d’une juive arabe

Quand les questions du racisme et de la colonisation sont abordées aux USA, les personnes d’origine moyen-orientale et nord-africaine en sont souvent exclues. Cet article est écrit dans le but d’ouvrir un débat multiculturel, pour aller au-delà de la catégorisation simpliste du recensement américain qui considère les Orientaux comme « Blancs ».

Cet article est aussi écrit dans le but de « multiculturaliser » la notion américaine de judéité. Mon parcours personnel met en cause l’opposition eurocentrique entre Arabes et juifs, particulièrement le déni de la parole juive arabe (séfarade) dans les contextes du Moyen-Orient et des Etats-Unis.

Je suis une juive arabe. Ou, plus précisément, une femme Israélo-irakienne vivant, écrivant et enseignant aux USA. La plupart des membres de ma famille sont né-e-s et ont grandi à Bagdad, et vivent actuellement en Irak, en Israël, aux USA, en Angleterre et aux Pays Bas. Quand ma grand-mère a pour la première fois été en contact avec la société israélienne dans les années 1950, elle était convaincue que ces gens qui parlaient, mangeaient et semblaient si différents, les juifs européens, étaient en fait des chrétiens européens. La judéité pour les gens de sa génération était viscéralement attachée au Moyen-Orient. Ma grand-mère, qui vit toujours en Israël et communique toujours largement en arabe, a du apprendre à parler de « nous » en tant que juifs, et de « eux » en tant qu’Arabes. Pour les Orientaux, la dissociation a toujours été établie entre « musulmans », « juifs » et « chrétiens », et non pas arabe contre juif. Le postulat était que l’ « arabité » faisait référence à une culture et un langage en commun, au-delà de toute différence religieuse.

Les Américains sont souvent ahuris de découvrir les possibilités foncièrement nauséabondes ou délicieusement exotiques d’un tel syncrétisme identitaire. Je me souviens d’un collègue renommé qui malgré mes leçons élaborées sur l’histoire des juifs arabes, avait toujours du mal à me considérer comme autre chose qu’une anomalie tragique, comme par exemple le serait la fille dont l’un des parents serait Arabe (Palestinien) et l’autre Israélien (juif européen). Vivre en Amérique du Nord rend d’autant plus difficile le fait de revendiquer d’être juifs tout en étant attaché-e-s à notre particularisme oriental. Et de revendiquer que nous sommes Arabes et attaché-e-s à notre différence religieuse, comme le sont Arabes chrétiens et musulmans.

C’est précisément la mise en place de frontières culturelles en Israël, qui a mené certain-e-s d’entre nous à s’échapper dans ces métropoles de métissages culturels. Pourtant, dans un contexte américain, nous devons à nouveau faire face à une hégémonie qui nous permet seulement de nous identifier à travers une unique mémoire juive, c’est-à-dire l’européenne. Pour celles et ceux d’entre nous qui ne cachons pas notre orientalité derrière le « nous » juif, il devient de plus en plus compliqué d’exister dans un contexte américain hostile au fondement même de cette orientalité.

En tant que juive arabe, je suis souvent obligée d’expliquer les « mystères » de cette entité antinomique. Que nous parlions arabe, pas yiddish ; que pendant des millénaires, notre créativité culturelle, séculaire comme religieuse, fut largement articulée en arabe (Maïmonides étant un des rares intellectuels juifs d’expression arabe à être connu en Occident) ; et que même les communautés juives les plus pieuses d’Orient et du Maghreb n’ont jamais prié dans cet hébreu teinté de yiddish, comme ils n’ont jamais adopté les gestes et les codes vestimentaires liturgiques favorisant les couleurs sombres de la Pologne des siècles passés. Les femmes orientales ne portaient jamais de perruques ; quand elles couvraient leurs cheveux, si elles les couvraient, c’était en fonction des coutumes locales (et à l’heure de l’impérialisme britannique ou français, beaucoup s’habillaient à l’occidentale). Si vous allez dans une de nos synagogues, même à New York, Montréal, Paris ou Londres, vous serez surpris d’écouter à quel point notre musique pourrait sembler venir tout droit d’une mosquée.

Maintenant que les trois topographies culturelles qui composent mon histoire disloquée et ébréchée – Irak, Israël et USA – ont été impliquées dans une guerre, il est devenu crucial de dire que nous existons. Certain-e-s d’entre nous refusent de se dissoudre, afin de faciliter des divisions ethniques et nationales établies. Mon anxiété et ma douleur durant les attaques de missiles Scud sur Israël, ou j’ai de la famille, n’annulent pas mon angoisse pour les victimes de bombardements en Irak, ou j’ai aussi des proches.

La guerre, pourtant, est l’amie des logiques binaires, laissant peu de place aux identités complexes. La [première] guerre du Golfe, par exemple, a intensifié une pression déjà bien familière sur la diaspora juive arabe, dans le sillage du conflit israélo-arabe : la pression de devoir choisir entre être juif et être Arabe. Pour nos familles, qui ont vécu en Mésopotamie depuis au moins l’exil babylonien , qui ont été arabisées il y a un millénaire, et qui ont été abruptement relogées en Israël il y a 45 ans, être subitement forcé de se reconnaître d’une identité homogène judéo-européenne basée sur des pratiques établies en Russie, en Pologne et en Allemagne, a été une épreuve dévastatrice

Etre un juif européen ou américain n’a jamais vraiment été perçu comme une contradiction, mais être juif arabe est vu comme une sorte de paradoxe illogique, même comme une subversion ontologique. Cette dissonance a provoqué chez beaucoup de juifs orientaux (notre dénomination en Israël, faisant référence aux juifs d’Asie ou d’Afrique, est Mizrahi ou Mizrachi) une profonde et viscérale schizophrénie, puisque pour la première fois dans l’histoire, arabité et judéité ont été posées comme étant des antonymes.

Les discours intellectuel en Occident met en avant une tradition judéo-chrétienne, mais ne reconnaît que rarement la culture judéo-musulmane du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord ou de l’Andalousie (pré-1492) et des parties européennes de l’Empire ottoman. L’expérience juive dans le monde musulman est souvent décrite comme étant un cauchemar sans fin, fait d’oppression et d’humiliation.

Bien que je ne veuille pas idéaliser cette expérience – il y a eu occasionnellement des tensions, discriminations, allant jusqu’à des violences – mais globalement, nous avons plutôt bien vécu dans les sociétés musulmanes.

Notre histoire ne peut tout simplement pas être discutée selon la terminologie judéo-chrétienne. En tant que juifs irakiens, bien que possédant une identité qui nous était propre, nous étions généralement bien intégrés et indigènes à ce pays, formant une part inextricable de sa vie sociale et culturelle. Complètement arabisé-e-s, nous utilisions l’arabe même dans nos hymnes et nos cérémonies religieuses. Les tendances libérales et séculaires du 20ème siècle ont même engendré une association encore plus forte entre juifs irakiens et culture arabe, ce qui a mis les juifs au-devant d’une scène publique et d’une vie culturelle extrêmement active. De remarquables écrivains, poètes et érudits juifs ont joué un rôle vital dans la culture arabe, se distinguant dans le théâtre en langue arabe, dans la musique, en tant que chanteurs, compositeurs ou instrumentalistes traditionnels.

En Egypte, au Maroc, en Syrie, au Liban, en Irak et en Tunisie, des juifs sont devenus membres d’assemblées législatives, de conseils municipaux, d’institutions judiciaires et étaient même présents dans les hautes sphères économiques (le ministre des finances irakien dans les années 40 était Ishak Sasson, et en Egypte, Jamas Sanua — postes importants, ironiquement peu atteints par les membres de notre communauté en Israël jusqu’aux années 1990).

Le même processus qui a dépossédé les Palestinien-ne-s de leurs propriétés, de leurs terres, et de leurs droits politiques nationaux, est lié à la dépossession des juifs d’Orient et du Maghreb de leurs propriétés, de leurs terres, et de leurs racines et ancrage dans les pays musulmans. En tant que réfugié-e-s, ou migrant-e-s de masse (c’est selon la perspective politique), nous avons été forcé-e-s de tout laisser derrière nous et de renoncer à notre passeport irakien. Le même processus a aussi affecté notre enracinement et notre place ambigus à l’intérieur même d’Israël, où nous avons été systématiquement discriminé-e-s par des institutions qui ont déployé toute l’énergie et les ressources dont elles disposaient à l’avantage exclusif des juifs européens, au désarroi des juifs d’Orient. Même notre apparence physique nous trahit, ce qui a mené à un colonialisme des corps, et à une mauvaise perception de notre physique. Les femmes séfarades teignent souvent leurs cheveux sombres en blond, alors que les hommes ont été arrêtés et même tabassés plusieurs fois après avoir été pris pour des Palestiniens. L’exil qui pour les immigrants ashkenazes de Russie et Pologne était une « aliya » sociale (littéralement, une ascension), fut pour les séfarades orientaux une « yerida » (descente).

Privé-e-s de notre histoire, nous avons été forcé-e-s par cette situation sans issue de retenir notre nostalgie collective, ou au moins de ne pas l’exprimer dans la sphère publique. La notion perverse d’ « un seul peuple » réunifié dans l’ancienne terre mère, nous interdit tout souvenir affectueux de ce qui était notre vie avant Israël. Nous n’avons jamais pu faire le deuil d’un traumatisme, trauma que les images de la destruction de l’Irak n’a fait qu’intensifier et cristalliser chez certain-e-s. Notre créativité culturelle en Arabe, Hébreu et Araméen est à peine étudiée dans les écoles israéliennes, et il est de plus en plus compliqué de convaincre nos enfants que nous existions là-bas, et que certain-e-s d’entre nous vivent toujours en Irak, au Maroc, au Yémen et en Iran.

Les médias occidentaux préfèrent le spectacle du progrès triomphant de la technologie occidentale plutôt que la survie des peuples et des cultures du Moyen-Orient. Le cas des juifs arabes n’en est qu’un parmi d’autres. Notre communauté n’a que peu de renommée. Notre diversité politique encore moins. Les mouvements de paix orientaux-séfarades, des Black Panthers des années 1970 au nouveau « Keshet » (coalition arc-en-ciel de groupes Mizrahi en Israël) appellent non seulement pour une juste paix entre Israéliens et Palestiniens, mais aussi pour une intégration culturelle, politique et économique de Palestine/Israël dans le Moyen-Orient. Et ainsi mettre fin au manichéisme de guerre et à la classification simpliste des identités du Moyen-Orient.

Notes

Source : Bint Jbeil.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis), par B.E, pour Etat d’Exception.