Exécution d’al-Nimr par l’Arabie saoudite : condamnation et hypocrisie

Il y a plusieurs raisons de s’opposer à l’exécution par l’Arabie saoudite du dignitaire religieux chiite Nimr al-Nimr. On peut le faire en raison d’une opposition de principe à la peine capitale. On peut critiquer le système judiciaire du pays – Human Rights Watch (HRW) a déclaré cette semaine qu’il « a documenté de régulières et anciennes violations de procédure dans le système de justice pénale de l’Arabie saoudite, qui font qu’il est difficile pour un défendeur d’obtenir un procès équitable, même dans des cas où la peine de mort est encourue. »

On peut critiquer le procès de Nimr en particulier, procès qu’Amnesty International a qualifié d’« injustice flagrante ». On peut dire qu’en premier lieu il n’aurait même pas du être arrêté – HRW a cité « de vagues accusations qui ne renvoient à aucune infraction connue ».

On peut s’opposer à son exécution en raison des répercussions qu’elle aura régionalement et au-delà. On peut même le faire par souci de l’Arabie saoudite elle-même, pas seulement en termes de troubles intérieurs au sein de sa population chiite, mais aussi pour ses intérêts étrangers.

Cependant, dans toute situation, la condamnation n’a pas de sens lorsqu’elle est basée sur l’hypocrisie. En tant que tel, l’Etat iranien – qui s’est sans doute montré le plus virulent à propos de l’exécution de Nimr – n’a aucun argument valable. « C’est peut-être surprenant qu’un régime qui emprisonne des journalistes, censure des caricaturistes et détient des militants sans inculpation pendant des années, soit en position de faire la morale à un autre, » a écrit Evan Bartlett, éditorialiste en chef au journal The Independent.

Il est exaspérant – presque comique – pour le deuxième plus grand bourreau du monde après la Chine, de critiquer celui qui est classé troisième en matière d’exécutions. Moralement, c’est comme voir les États-Unis sermonner d’autres Etats sur le contrôle des armes, ou le Japon décourager d’autres pays de chasser la baleine.

Le nombre de personnes que l’Arabie saoudite exécute chaque année n’approche même pas du décompte de l’Iran en la matière. L’Arabie saoudite a exécuté 158 personnes en 2015, soit le nombre le plus élevé enregistré en une seule année depuis 1995.

Mort lente sur des grues

Cependant, entre janvier et novembre de l’année dernière, Amnesty International a recensé 830 exécutions en Iran, qui sont effectuées par pendaison sur une grue qui décolle doucement du sol, assurant une mort lente. Cela équivaut à près de trois exécutions par jour, ou 984 pour toute l’année (plus de six fois plus que le record de l’Arabie saoudite vieux de 20 ans).

« Le taux stupéfiant d’exécutions en Iran […] dresse un tableau sinistre de la machine d’Etat qui réalise à une échelle de masse des meurtres prémédités, couverts judiciairement », a déclaré Amnesty International en juillet dernier.

« Les peines de mort en Iran sont particulièrement inquiétantes parce qu’elles sont invariablement prononcées par des tribunaux qui manquent complètement d’indépendance et d’impartialité. Elles sont prononcées soit pour des infractions formulées en termes vagues ou trop larges, soit pour des actes qui ne devraient pas être punis du tout, et encore moins être passibles de mort. Les procès en Iran sont profondément viciés, les détenus se voient souvent refuser l’accès à des avocats au stade de l’enquête, et les procédures d’appel, de grâce et de commutation des peines sont inadéquates. »

Rien de tout cela n’excuse les exécutions par les Saoudiens ou par d’autres, mais c’est un exemple flagrant d’un cas où l’hôpital se moque de la charité. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères iranien, Hossein Jaber Ansari, a souligné que l’Arabie saoudite « exécute des hommes et supprime par la même les critiques ». Pour ce qui est de l’Iran, son chef suprême Ali Khamenei a déclaré que Nimr a « seulement exprimé des critiques en public […] basées sur sa croyance religieuse. »

Khamenei a sans doute raté le rapport de l’année dernière du bureau du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, qui a déclaré : « Les membres des minorités ethniques et religieuses continuent de faire face à la persécution, y compris l’arrestation et l’emprisonnement, la négation des opportunités économiques, l’expulsion des structures éducatives, la privation du droit de travailler, et la fermeture des entreprises et la destruction de sites religieux, comme les cimetières et lieux de prière. Les personnes qui cherchent une plus grande reconnaissance de leurs droits culturels et linguistiques risquent de faire face à des sanctions sévères, y compris la peine de mort. »

Position anti-Assad de Nimr

La filiale libanaise de l’Iran, le Hezbollah, a montré une hypocrisie semblable dans sa réaction à l’exécution de Nimr. Il a accusé Riyad de vouloir « un conflit entre sunnites et chiites », et a déclaré que la « vraie raison » derrière l’exécution tenait au fait que Nimr « a réclamé les droits bafoués d’un peuple opprimé », en référence à la minorité chiite saoudienne.

Toutefois, la participation militaire directe du Hezbollah en Syrie, en appui d’un régime qui a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, a attisé le sectarisme et dénié ses droits au peuple syrien.

L’ironie est que l’Iran et le Hezbollah, qui portent Nimr comme un exemple dont les enseignements devraient être suivis, ne le font pas eux-mêmes. Nimr a déclaré que si un sunnite opprime un chiite ou vice versa, « Dieu ne va pas l’aimer », ajoutant qu’ « être solidaire des opprimés, qu’ils soient chiites ou sunnites, est une obligation. L’oppression est abhorrée. »

En ce qui concerne la Syrie, Nimr décrit le régime d’Assad, un allié principal de l’Iran et du Hezbollah, comme celui des « oppresseurs ». Il a ajouté : « Dieu n’aime pas les oppresseurs. Le dirigeant oppresseur est haï, alors ne défendons pas l’oppresseur, sinon nous serons parmi les oppresseurs. Celui qui défend un oppresseur devient un accessoire de l’oppression et se joint à elle. » De l’avis de Nimr, donc, la défense par l’Iran et le Hezbollah d’Assad fait d’eux également des oppresseurs.

Il est parfaitement compréhensible pour les chiites de ressentir un sentiment profond de perte du dignitaire religieux, et pour les sunnites de pleurer avec eux, que ce soit par solidarité, respect ou principe. Cependant, on ne peut pas encenser Nimr tout en ignorant – voire en violant – ses enseignements. C’est un très mauvais service, une manipulation, rendus à d’autres agendas politiques.

Notes

Source : The Middle East Eye.
Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de The Middle East Eye.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : Cinq personnes pendues dans la deuxième ville sainte d’Iran, Mashhad, le 1er août 2007 (AFP).