Je refuse de voir un film sur la vie de James Brown qui soit réalisé par l’homme qui a dirigé « La Couleur des sentiments ». Oui, c’est mon tort. J’accepte ce tort. Je suis sûre que Chadwick Boseman et le reste de la distribution ont fait un boulot remarquable. Mais, à un moment donné, je dois manifester mon dégoût à propos du besoin pour « Hollywood » de se situer dans les vies des Noir-e-s américain-e-s, sans donner à un réalisateur noir l’opportunité de raconter l’histoire.

Il y aurait beaucoup à dire sur James Brown. Comme beaucoup de génies, surtout quand ce sont des hommes, il se situe au plus large et au plus profond de sa musicalité. Et, il y a aussi un réel souci dans son rapport aux femmes. Les itérations multiples de James Brown ont honoré l’ensemble de nos vies. Si vous êtes un être humain sur la planète et n’avez pas entendu parler de James Brown, vous n’écoutez pas de musique. Certes, vous écoutez peut-être quelque chose, mais c’est pas de la musique.

Les lecteurs et lectrices régulier-e-s le savent, je ne suis pas connue pour chanter les louanges de qui que ce soit, à moins que la personne ne m’ait touchée. Je suis critique à l’envi. Comme la brillante chanson de Kanye West, « Runaway », « Suis tellement douée pour trouver ce que je n’aime pas le plus » (I’m so gifted at finding what I don’t like the most), c’est tout moi. Mais, ai-je envie de dire, je connais plein de réalisatrices et réalisateurs noir-e-s, certain-e-s sans trop de talent, certain-e-s avec, et d’autres avec un putain de talent, qui pourraient assurer un biopic sur James Brown.

Le génie noir est réel. Avez-vous vu les lignes au « The Subtley », de Kara Walker ? Lorsque la Mammy Sphinx avait ses fesses et sa c****e perchés, afin que vous puissiez lécher, sentir, ou comme beaucoup l’ont fait, vous moquer. La Mammy Sphinx a été installée à Brooklyn, lors d’un événement d’arts visuels dans le quartier. Des quartiers, autrefois habité-e-s par des basané-e-s (Brown skin), et qui sont maintenant envahis de Blanc-he-s. A l’instar de l’un des points que Mme Walker a voulu illustrer avec sa Mammy Sphinx, le sucre américain a traversé un processus de raffinage pour transformer le sucre de son état naturel de brun à celui de blanc. Apparemment, un processus très compliqué. Imaginez les conversations qu’il y eut autour du fait de transformer le sucre du brun au blanc. Comme l’a déclaré Kara Walker dans son interview au New York Times : « Il faut beaucoup d’énergie pour transformer les choses brunes en blanches. Beaucoup de pression… » 

Maintenant, je ne prétends pas que « Hollywood » soit intéressé à transformer les choses brunes en blanches. Néanmoins, je pense que « Hollywood » souhaite faire des images qui soient digestes pour un public plus large. Le directeur qui peut offrir les plus larges coups de pinceau rafle la mise. Le réalisateur capable de distiller des images jusqu’à leur état le moins éloquent, prend les rênes. On peut reconnaitre un réalisateur à son esthétique, à sa manière dont il vous livre un film. Comme pour les peintres, si quelqu’un se retrouvait dans une pièce avec un tableau de Picasso ou Basquiat, il pourrait dire la différence qui existe entre eux. De même, avec Spielberg, Scorsese, Lee ou Malick, on peut reconnaitre le réalisateur par l’atmosphère, le visuel, la musique, l’emprunte spécifique qu’ont ces réalisateurs. Et c’est pourquoi nous les apprécions.Malheureusement, à mesure que « Hollywood » dérive de plus en plus vers un modèle économique au détriment du modèle artistique, l’emprunte, la vision spéciale offerte par les réalisateurs que nous apprécions, et que nous aimons découvrir, disparaissent. Mater les bandes annonces, c’est comme voir une série de films par le même réalisateur fade. Les histoires sont banales, délivrent des lieux communs, des situations vaguement amusantes, des explosions, un langage banal et  peu sophistiqué destiné à satisfaire un public nombreux, qu’il vive en Idaho ou à Baltimore. Ecrits pauvrement et sans complication, les films deviennent des tapins redondants de deux heures du box-office. Ce que mes nièces considèrent être du cinéma, est différent de ce que je considère, moi, être du cinéma..

Le cinéma est une expérience. Une expérience qui vous accueille dans la vie d’autres. Une expérience qui vous conduit vers des terres étrangères, vers vos voisins ou des idées et des thèmes qui vous encouragent à affronter qui vous êtes et quelle est votre place dans la culture. Aujourd’hui, les films vous sont commercialisés et vendus avant que vous ayez acheté un billet. La vision spécifique du réalisateur, la manière unique dont il voit le monde, n’a plus d’importance.

Et le cinéma « indépendant » n’est pas exempt de tout reproche. Sundance maitrise vraiment l’esthétique de la « famille dysfonctionnelle ». Film blanc après film blanc se sont acharnés à nous offrir des films aux idées les plus dysfonctionnelles et moins chargées possibles. D’habitude, les films nous transportent avec des effets visuels, avec des mots, avec des idées. Pour moi, « Rachel se marie », était un film parmi d’autres, qui a parfaitement exhibé le dysfonctionnement blanc en y ajoutant des éléments de noirceur (blackness) pour saupoudrer le tout. J’ai vite perdu tout intérêt pour le cinéma indépendant américain. Il y a un manque de diversité dans la vision, l’esthétique, les thèmes. Je me tourne maintenant vers le cinéma d’Afrique, d’Europe ou d’Asie pour assouvir mes envies de cinéma.

La Couleur des sentimentsCe qui me ramène à James Brown. La bande-annonce de « Get on up » livre une série de clichés. Des clichés censés relayer ce qu’est la noirceur (blackness), et vous dire que cela va vous apporter ce que vous attendez : du bon temps soul et larmoyant. J’ai capté. Pas besoin d’en voir plus. J’ai ma collection de musique de James Brown. Il y a peu de choses qui puissent restituer le génial maitre de la funk qu’était James Brown. Croyez-moi, quelqu’un capable de pondre « La Couleur des sentiments » ne peut pas avoir la vista de gérer la vie de James Brown. Certes, il peut en livrer quelques éléments, mais l’esprit de James Brown ? Non.

Lorsqu’on lui a demandé de réaliser « Beloved », Jane Campion a dit qu’elle n’en savait pas assez sur la culture noire, à propos de la vie de « Beloved », pour prendre les rênes. Je respecte cela. Et j’espère, durant ces années, que Jane Campion a rattrapé son retard sur la culture noire, et serais ravie de la voir diriger une distribution diversifiée. Mais je respecte sa réticence. Elle exprime quelque chose de très important. Elle nous montre que la réalisation d’un film nécessite davantage que la capacité qu’on peut avoir de jeter des images sur un écran. Une vie doit informer l’œuvre. On doit être connecté à l’expérience de l’objet. Réaliser consiste à distiller le contenu et à délivrer le cœur de l’objet à un public. Malheureusement, le désir de faire ça s’estompe. 

Il ne s’agit pas de transformer les Noir-e-s en Blanc-he-s. La gentrification de Hollywood consiste plutôt à faire que tout ressemble, sente et sonne de la même manière. Mon quartier de Brooklyn, autrefois beau et unique à cause de tous les êtres et cultures différents, est rapidement en train de devenir quelque chose que j’ai déjà vu avant. Il a moins de funk. Il y a des range-vélos, des couples avec des poussettes, des hipsters avec barbe et lunettes de soleil qui font un jogging. Ça va du brun au blanc juste devant mes yeux. Il y a toujours du bon à cela. Plus de ressources affluent, de meilleurs produits, mais l’âme, l’esprit du quartier sont partis. Mon quartier a été raffiné. Je refuse d’acheter un billet pour le raffinage de James Brown.Source : Indiewire.
Traduit de l’anglais par K.D., pour Etat d’Exception.