L’avocate Rosa Amelia Plumelle-Uribe  n’est pas historienne, du moins n’en a-t-elle pas la formation ni les titres. Colombienne vivant en France, de descendance africaine et indigène, elle écrit avec méthode, clarté et ténacité une Histoire des peuples écrasés par la suprématie blanche.

La férocité blanche, des non-blancs aux non-aryens: génocides occultés de 1492 à nos jours raconte une saga de barbarie raciste institutionnalisée qui va des déferlements de cruauté des « découvreurs » du continent américain aux violences répétées imposées au peuple palestinien.

Tout en centrant son propos sur le peuple noir, et dans une moindre mesure sur les indigènes d’Amérique, Rosa Amelia Plumelle-Uribe réassemble les pièces de la machinerie idéologique qui au nom de la race permit des crimes de masse, et en permet encore.

Elle dévoile, énonce, dénonce des faits occultés et le relativisme moral qui autorisa l’Occident à ne pas s’en troubler. Elle critique également les historiographies qui se sont imposées en lieu et place de la réalité des faits, sous les déguisements de l’exploration, de l’aventure économique, de la conquête, de l’évangélisation, de la mission civilisatrice.

L’auteure témoigne ainsi d’une double barbarie ; celle des faits et celle de leur justification historique, ou plus simplement parfois leur déni.

Face à ce piège idéologique de la suprématie blanche où victimes et descendant-es de victimes se voient refuser une reconnaissance pleine et la justice, Rosa Amelia Plumelle-Uribe va secouer l’Histoire.

En exposant des similitudes évidentes et des liens historiques méconnus, elle intègre la barbarie nazie dans l’entreprise globale de déshumanisation de la férocité blanche. Elle montre que c’est un même arsenal idéologique et pratique d’aliénation, institutionnalisé, qui sévissait depuis quatre siècles dans les colonies avant de venir exceptionnellement exploser en Europe, au cœur du XXe siècle.

Or ni la découverte, ni le jugement des crimes nazis, n’ont interrompu ou même perturbé les agissements de nations qui ont combattus l’Allemagne, ou ont fait du nazisme le grand crime parmi les crimes. Parce qu’il n’était pas question que le procès du nazisme soit celui de la barbarie raciale. Parce qu’il n’était pas question de renoncer à la suprématie blanche.

Ainsi pointant l’ignominie d’une Histoire qui trie et hiérarchise, Plumelle-Uribe met l’Occident sanglant face à ses contradictions et face au caractère lamentable de ses indignations sélectives. Qui après le nazisme permettront la persistance des mêmes régimes d’exception dont on venait de faire mine de s’indigner.

Rosa Amelia Plumelle-Uribe

Rosa Amelia Plumelle-Uribe

Expansion coloniale et barbarie institutionnalisée

C’est avec la subjectivité assumée et revendiquée d’une descendante d’africains déportés en esclavage et d’indigènes des Amériques que Rosa Amelia Plumelle-Uribe aborde son essai. Elle énumère pour commencer des faits historiques caractéristiques de la terreur de masse qui fut imposée par l’Occident en Afrique et aux Amériques. Son objectif est de montrer comment la barbarie de l’Europe blanche et chrétienne à l’égard des peuples non-blancs s’est institutionnalisée à partir de la « découverte du nouveau-monde », comment les mêmes pratiques se sont répétées de manière généralisée en Afrique, aux Amériques et également, en Asie, et comment elles faisaient partie d’une politique délibérée d’anéantissement physique et mental.

Dans le même mouvement, Plumelle-Uribe va multiplier les parallèles avec les crimes nazis, révélant des similitudes indubitables, imposant avec pertinence un vocabulaire développé au XXe siècle après le nazisme, dans le récit colonial. Cette approche remplit une double fonction du point de vue de la démonstration en cours :

  • Il s’agit d’abord de mettre en évidence la façon dont la barbarie raciale de masse était restée largement impensée, informulée et bien entendu totalement impunie dans le monde occidental avant le nazisme.
  • Cela contraint également à reconnaître qu’en Occident les génocides qui ont touchés noir-e-s et indigènes d’Amérique n’occupent pas du tout le même espace symbolique que les crimes nazis qui touchèrent des européens, malgré des faits similaires couvrant de plus longues séquences historiques. Dans l’historiographie occidentale, l’insistance sur l’exceptionnalité du nazisme, assortie d’un monopole de la terminologie, trahit la perception eurocentrée qui trie et hiérarchise les victimes. Rosa Amelia Plumelle-Uribe parle de « contrôle des formes d’expression » quand un historien lui déconseille vivement d’utiliser le terme « déportation » pour parler de l’esclavage :

« J’ignorais que même le droit d’appeler par son nom la déportation d’êtres humains la plus gigantesque de l’histoire de l’humanité ait connue pouvait nous être contestée. (…) Ainsi, parce que les auteurs de ces actes barbares privilégièrent l’emploi d’euphémismes comme ‘traite’, nous serions priés de nous en tenir là[1] ? »

Refusant les injonctions sémantiques Plumelle-Uribe entreprend donc un travail salvateur de mise en adéquation des mots avec des événements qui rentrent sans doute possible dans les catégories des dits crimes contre l’humanité. Ce travail sert la connaissance, la reconnaissance et, nous y reviendrons, l’impérieuse nécessité de justice.

A travers les écrits de Las Casas et des témoignages historiques tirés de La conquête de l’Amérique de Todorov, Plumelle-Uribe porte d’abord son attention sur les indigènes des Amériques pour attester de deux choses. La première est la violence inouïe que subirent les indigènes de la part des Conquistadores : actes sanguinaires systématiques, violences sexuelles, travail forcé, déportations, affamement, etc. La seconde est l’évidence génocidaire :

« En se limitant au Mexique, à la veille de la conquête sa population est d’environ 25 millions, en 1600 elle est de 1 million. « Si le mot génocide ne s’est jamais appliqué avec précision à un cas, c’est bien celui-là, écrit-il. C’est un record, me semble-t-il, non seulement en termes relatifs (une destruction de l’ordre de 90% et plus), mais aussi en termes absolus, puisqu’on parle d’une diminution de population estimée à 70 millions d’êtres humains. Aucun des grands massacres du XXe siècle ne peut être comparé à cette hécatombe. » »

Avec les esclaves noir-es qui arrivent ensuite, le continent américain devient le « plus grand camp de concentration pour non-blancs » qui ait jamais existé. Plumelle-Uribe insiste sur le caractère radical et unique du système esclavagiste qui a instauré et organisé pendant quatre siècles le rapt, la déportation, l’utilisation à mort d’êtres humains considérés comme de la stricte marchandise. Quatre siècles de déni d’humanité, des droits les plus élémentaires.

Elle montre comment cette exploitation se doublait d’un chapelet d’inventivité sadique à laquelle les blanc-he-s cédèrent unanimement (colons, propriétaires, négriers), sans être jugé-es et sans déchoir aux yeux de leurs semblables. A cette extrémité de la rentabilité capitaliste, amenant à tuer à la tâche des esclaves affamés, à la nécessité de soumettre, de déshumaniser, s’ajoutaient le désir de terroriser ainsi que du sadisme pur :

« A Saint-Domingue, dans les années 1780, un planteur nommé Marylis invita un jour plusieurs amis à jouer à la pétanque chez lui. Il choisit quelques Noirs parmi ses esclaves, les fit enterrer vivants jusqu’au cou pour pouvoir pointer sur eux. Les tuer tous, jusqu’au dernier, prit plus d’une heure. »

Fascisme, univers concentrationnaire, génocide, Plumelle-Uribe rompt avec la peur de nommer et adopte au final le seul vocabulaire qui semble approprié aux réalités de l’esclavage. Elle rappelle également le prix humain exorbitant que paya Haïti pour sa liberté :

« Le 1er juillet 1804, les Noirs de Saint-Domingue proclament la République d’Haïti, qu’ils déclarent « patrie des Africains du Nouveau Monde et de leurs descendants ». Saint-Domingue s’est donc libérée au prix de la destruction partielle de sa population. D’après Schoelcher, des neuf cent mille Noirs que comptait la colonie à la veille de la révolte, il n’en reste que quatre cent mille au moment de la libération. »

Ce ne fut pas tout en ce qui concerne le tribut payé par les haïtien-ne-s. Pour que l’Etat haïtien soit reconnu, les victimes seront sommées par la France, en 1825, sous menace de blocus et de nouvelles violences, de dédommager les bourreaux, les anciens planteurs. Le fait que Tocqueville, abolitionniste reconnu, se soit fait avocat du droit des colons« à n’être pas ruinés par la liberté des nègres » doit nous pousser à réfléchir sur les positions abolitionnistes des uns et des autres, qui doivent parfois bien plus au pragmatisme qu’à un élan moral.

Les Fantômes du Roi LéopoldLa France, après avoir assassiné en masse la population haïtienne, a donc bénéficié d’un dédommagement honteux qui embarquait Haïti dans la spirale des dettes et emprunts, inaugurant une politique de racket systématique encore pratiquée assidûment aujourd’hui, entre autres par les Etats-Unis.

C’est sur le cauchemar du Congo belge et l’œuvre du roi Léopold que Plumelle-Uribe achève son exposition de la barbarie institutionnalisée. Elle s’appuie largement sur le travail d’Adam Hoschild pour exhumer cet « holocauste oublié[2] » fait de cruautés, de travail forcé et de mutilations de masse :

« En 1896, la Kolnische Zeitung fit paraître, en se référant à « un Belge jouissant d’une haute estime », un communiqué selon lequel mille trois cent huit mains coupées avaient été remises au tristement célèbre commissaire de district Léon Fiévez en l’espace d’une seule journée[3]. »

Dans la paix des consciences

Ce n’est pas uniquement la sauvagerie des faits qui fut à mettre au passif de la civilisation occidentale, mais c’est aussi l’absence globale de condamnation morale, de cas de conscience dont elle se doubla. Le livre bien entendu ne développe aucunement l’idée que les blanc-he-s seraient intrinsèquement plus barbares, plus amoraux que d’autres. Si l’Occident dominant s’est rendu coupable des pires exactions, c’est parce qu’intoxiqué par son sentiment de supériorité, il pouvait alors céder, sans plus de freins moraux à l’ivresse de la puissance :

« Il me semble que le pouvoir illimité d’un groupe sur un autre, ce pouvoir de vie et de mort, fausse inévitablement l’idée que le groupe dominant se fait du groupe dominé et de tous ceux qui lui sont apparentés. Cette idée née du rapport puissant/faible, devenu synonyme de supérieur/inférieur, est une prémisse essentielle à toute entreprise de conquête de colonisation, bref, de domination des hommes par d’autres hommes convaincus de leur appartenance à une espèce supérieure. »

Sans revenir ici sur ce qui fonde la race, qui fait passer de la différenciation à la hiérarchisation, il faut bien comprendre que le régime d’exception, officiel ou non, construit inéluctablement les barrières empathiques qui rendent l’abomination possible. La saga barbare de la colonisation est portée par une idéologie de supériorité : la suprématie blanche. Son efficience, aujourd’hui encore, en dit long sur la façon dont elle irrigue toute l’Histoire.

Disqualifions donc ici la question de la « nature humaine » et celle hypothétique de savoir ce qui se serait passé si les noir-es ou les indien-nes avaient eu le désir et les moyens de coloniser  l’Europe. Il s’agit d’Histoire, de faits ; s’attarder sur des hypothèses, comme les philosophes de comptoir aiment à le faire, c’est tenter en vain de se cacher derrière son petit doigt.

Le décryptage que Plumelle-Uribe fait de l’usage de « l’esprit de lucre » dans l’historiographie trahit une persistance navrante du sentiment de supériorité dans la civilisation occidentale. Sur la question de l’esclavage notamment, « l’esprit de lucre » est invoqué par des historiens comme circonstance atténuante et argument de déni de génocide ; il ne s’agissait pas de détruire le peuple noir mais d’en profiter matériellement. Les actes seraient moins graves parce qu’on n’en voulait pas aux noir-e-s personnellement ; c’était par pure vénalité. Quand on sait que des historiens s’appliquent à prouver que l’esclavage n’a pas rapporté tant que ça[4], on n’est pas très loin du happy end.

En y regardant de plus près on comprend qu’il s’agit ici de justifier les abus du capitalisme, par son « génie » et par son supposé caractère inéluctable dans la marche du « progrès ». Le capitalisme s’autojustifierait en quelque sorte ; audacieuse et insultante tactique de défaussement moral. La barbarie intrinsèque du capitalisme ne dispense aucune société d’assumer la responsabilité de ses actes. L’arrière-plan économique ne dispense pas les bourreaux de leur responsabilité à l’égard des victimes. Ce sont des êtres humains qui ont fait usage des épées, des fusils, des fouets, des chiens, des chaînes, etc. Et ils représentaient des nations qui en ont profité, symboliquement et matériellement ; qui sont donc intégralement coupables. Peu importe, et ceci reste valable aujourd’hui, les discours que servent les bourreaux pour expliquer, justifier, minorer leurs actes ; la domination se juge au préjudice, psychique et matériel, tel qu’il est vécu par les victimes.

Mais le monde blanc a développé dans son expansion un habitus de sauvagerie jamais jugée, vécue et perpétrée en toute impunité. Il s’est auto-absout, moralement et judiciairement, d’actes innommables, qu’il tente encore aujourd’hui de relativiser. Entrée dans les mœurs, systématisée, sa barbarie qui écrasa des populations entières s’est juxtaposée dans le plus grand naturel à la convivialité, à la douceur de vivre, empoisonnant durablement la conscience occidentale. Le discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, dont on perçoit l’influence dans La férocité blanche, qui pourrait en être en quelque sorte un développement documenté, clamait déjà que le colonisateur creuse fatalement son tombeau moral au fil de ses conquêtes :

« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent[5]. »

Lynchages-de-Lige-Daniels-et-Jesse-Washington2

Lynchage de Lige Daniels, 16 ans (1920) / Lynchage de Jesse Washington (1916)

Que dire des photos des radieux participants aux lynchages des Etats-Unis ayant souvent servi ensuite de cartes postales ? Un genre cinématographique comme le western, hormis quelques exceptions[6], ne témoigne-t-il pas parfaitement d’une culture génocidaire épanouie ? Rosa Amelia Plumelle-Uribe montre la banalité et la facilité décomplexée des meurtres des non-blancs. Ils ne se cachent même pas, ils s’exhibent :

« A Madagascar, « des témoins de la conquête ont vu cent fois, comme à l’entrée des villages tonkinois, des piquets surmontés de têtes sans cesse renouvelées, les exécutions se faisant presque journellement[7]« . Ces atrocités étaient graves, mais le plus grave a été leur banalisation et l’absence de réaction, parmi les métropolitains. Certains enfants de France apprenaient à lire dans un illustré Les aventures du capitaine Ratapoil : « Un jour, ayant à lui seul capturé vingt Bédouins qui avaient voulu surprendre le poste, Ratapoil les fit agenouiller devant lui à la file puis, se servant de son sabre comme d’une faux, il abattit d’un seul coup les têtes des vingt moricauds, ce qui les contraria beaucoup[8]« . »

Ce « relativisme moral » permit d’anéantir en masse en proclamant, soldats et évangélisateurs à l’appui, que c’était là la civilisation en mouvement, le fardeau de l’homme blanc. Il permet encore à certain-e-s d’essayer de faire passer cette histoire à la postérité comme une entreprise humaniste.

La férocité blanche met à nu les artifices philosophiques et moraux d’une fable de plusieurs siècles. Elle expose l’aveuglement pitoyable de peuples qui de surcroît eurent le culot (et l’ont encore) de qualifier de barbares les victimes qu’ils torturèrent, exploitèrent et décimèrent. Aussi atroces que pouvaient être leurs actes, les Occidentaux ne pouvaient avoir le sentiment de déchoir, tant l’infériorisation raciale des autres populations avait mis leur conscience à distance et leur permirent d’être de magnifiques civilisations de barbarie.

Et c’est cette empathie défaillante, qui fait de l’Autre un inférieur sacrifiable, qui permettra l’installation de régimes d’exception par les nazis bien avant la mise en place de la « solution finale ». Ce compartimentage éthique nous permet sur des pièces historiques comme l’album dit « de Karl Höcker », d’observer les stupéfiants et incompréhensibles sourires des bourreaux ordinaires d’Auschwitz dans la convivialité de leurs moments de détente.

Nul ne colonise innocemment

« Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade (…)[9]. »

Césaire fresque et livre
Dans un deuxième mouvement, Plumelle-Uribe opère son retournement dialectique. Si le vocabulaire des crimes nazis correspond aux barbaries coloniales, s’il y a tant de similitudes dans les pratiques, c’est que ce trauma majeur de l’histoire moderne européenne, le nazisme, fut expérimenté et systématisé dans la conquête coloniale. Loin d’être un accident stupéfiant dans le monde dit civilisé, il est l’incarnation, en Europe, de pratiques qui rythmaient le calvaire de peuples non-blancs, en Afrique et aux Amériques. Il est un retour de bâton de cette barbarie en Europe, destinée à ceux, juifs et tsiganes, qui avaient été classés au bas des hiérarchisations raciales sur le territoire européen.

Lorsque ces mêmes pratiques furent introduites en Europe, il existait un discours solidement structuré par un cadre référentiel ou des lieux communs dans lesquels l’existence d’êtres inférieurs ainsi que leur anéantissement étaient des notions appartenant à l’espace culturel européen.

Usant de la centralité des crimes nazis dans l’historiographie occidentale et dans les consciences collectives, jouant de ce que nous pensons en connaître, l’auteure dévoile l’ampleur du refoulement et du refus de faire les liens historiques gênants. Qui d’entre nous connaît les peuples Herero et Nama de Namibie ? Qui connaît l’histoire de ces peuples victimes du premier génocide du XXe siècle par le colonisateur allemand, dès 1904 ? En parle-t-on quand on parle des crimes nazis ? Qui sait que le père de Goering fut gouverneur colonial ? Que sait-on de la façon dont l’Allemagne fourbit en Namibie ses théories raciales, dès le début du XXe siècle, avec des biologistes comme Eugen Fischer ?

On dit également rarement comment Hitler voyait dans la quête de l’« espace vital », c’est à dire l’expansionnisme, une compensation de la perte des colonies allemandes depuis le traité de Versailles.

Ce que subirent juifs, tsiganes, parce que considérés comme « non-aryens » est véritablement réinscrit dans le continuum génocidaire colonial des non-blancs, hors des concurrences mémorielles.

Il est dommage que Plumelle-Uribe n’ait pas eu plus d’espace pour développer les liens historiques qui existent entre la barbarie coloniale et l’antisémitisme européen. Elle s’y attarde uniquement dans le contexte allemand, à partir de 1869, date de l’émancipation légale des juifs en Allemagne, alors qu’il aurait été bien de voir quelle place la « culture » européenne des pogromes tenait dans l’institutionnalisation de la barbarie. Il n’y a pas non plus dans le livre l’espace permettant de poser la complexité de la construction raciale des juifs, qui n’étaient pas forcément considérés comme blancs. Rosa Amelia Plumelle-Uribe ne développe pas non plus la question très occultée de la barbarie raciste répétée qui a touché le peuple rrom depuis la fin du XIVe dans toute l’Europe ; esclavage, déportation, extermination, enlèvement des enfants, stérilisations, privation de papiers, assimilation de force, jusqu’au XXe et les camps nazis. Nul doute qu’il existe des corrélations entre ce continuum génocidaire et la barbarie coloniale, d’autant plus que des Etats, le Portugal par exemple, ont déporté des Rroms vers leurs colonies[10]. Mais toutes ces questions nécessiteraient à elles seules un autre livre.

Ce n’est pas par étourderie que l’Occident refuse majoritairement de considérer le nazisme au sein d’un phénomène plus global de barbarie :

« Lorsqu’ils font des recherches sur le phénomène nazi, les historiens occidentaux – les seuls qui, des siècles durant, ont eu le pouvoir d’écrire et leur histoire et la nôtre – font de leur mieux pour ne pas comprendre que Hitler ne fut que le révélateur d’une sauvagerie raciste installée et remontant bien avant le XXe siècle, une sauvagerie raciste, un système d’anéantissement de l’homme dont, jusqu’alors, seuls les peuples colonisés avaient fait l’expérience. »

Il n’est pas question pour l’Occident que la lutte contre le nazisme entraîne le questionnement et la déconstruction des multiples schémas d’oppression raciale. Plumelle-Uribe montre que même pendant la guerre, des communiqués des forces alliées font totalement silence sur le sort des juifs ou des tsiganes, c’est-à-dire sur le caractère racial de ce qui se joue en Europe.  Par rapport à leurs propres politiques, passées et présentes, l’auteure dira des alliés qu’ils sont « piégés dans leur tradition raciste ».

Quant aux populations, le facteur déterminant des passivités ou des collaborations actives plus tard ne fut pas l’ignorance des camps, c’est-à-dire l’ignorance du sort réservé aux victimes déportées. Puisqu’au fond cet hypocrite « alibi » sous-entend que ce que les juifs connurent comme lois d’exception avant l’extermination aurait été acceptable. Les peuples d’Europe massivement entraînés à l’empathie sélective et aux hiérarchisations raciales par l’histoire coloniale ne se sont globalement pas sentis interpellés plus que ça par la montée de l’antisémitisme et les premières lois raciales, simplement parce qu’ils étaient habitués aux politiques d’exception et à la déshumanisation de l’Autre :

« La conquête de l’Amérique et sa colonisation modifièrent profondément les rapports des Européens avec les autres. Le pas entre différence et supériorité fut vite franchi. (…) Si bien que dans les rapports d’asservissement imposés par l’Europe à d’autres peuples, même si le but principal n’était pas leur extermination totale, leur destruction ou leur anéantissement n’en devenait pas moins de l’ordre du possible dès lors qu’ils étaient déclarés inférieurs. »

C’est la défaite de l’Allemagne nazie qui va introduire une rupture majeure dans les processus des crimes de masse institutionnalisés, puisqu’elle ouvre la voie au jugement des vaincus. Rosa Amelia Plumelle-Uribe  explique bien que sans rapport de force il n’y a pas de justice. Quelles défaites militaires auraient bien pu entraîner le jugement des esclavagistes, des massacreurs des Amériques ou du roi Léopold ? Saint-Domingue en fut une mais les colonialistes s’empressèrent de la faire payer à la population haïtienne, qui la paye encore.

Après-guerre donc, les atrocités des nazi-e-s « bénéficient » d’un éclairage dû à la victoire des forces alliées et à l’impact d’une guerre qui fut mondiale, avec des points névralgiques en Europe. Mais n’imaginons pas que la barbarie des camps ait été audible d’emblée au sortir de la guerre ; les victimes ont du lutter dans le temps pour qu’on les écoute et que les consciences et l’Histoire s’ouvrent un tant soit peu à la réalité des faits, souvent de manière lacunaire et sélective d’ailleurs.

Même après la guerre, malgré l’évidence de l’horreur concentrationnaire et génocidaire, l’Occident ne souhaite toujours pas effectuer un examen de conscience plus global. Non seulement les alliés s’appliqueront à limiter l’impact des jugements historiques de Nuremberg, pour ne pas être incriminés à leur tour, mais en plus va se développer un discours clamant l’exceptionnalité de crimes nazis, au fur et à mesure de leur reconnaissance, les isolant de toutes les autres formes de barbarie raciale ; passées, présentes et…futures.

Plus jamais quoi ? …ou les fausses leçons du nazisme

L’étude que fait Plumelle-Uribe du cadre juridique que se donnent les forces alliées pour le procès de Nuremberg, est révélatrice de la peur que le procès du nazisme ne devienne celui de l’oppression raciale et donc de la colonisation. Grâce aux déclarations des présidents des délégations britanniques et nord-américaines, on voit que la définition du caractère criminel s’est faite avec une restriction capitale :

« Ainsi ils « dressèrent la liste d’une série d’actes pouvant être reconnus comme criminels s’ils faisaient partie ou étaient le produit d’un complot visant à commettre une agression ou un crime de guerre. » »

Concrètement, le tribunal international se donne les compétences de juger des actes de barbarie raciale, si et seulement si, ils rentrent dans un projet plus global de guerre :

« Le juge à la Cour suprême des Etats-Unis, Robert Jackson, chef de la délégation nord-américaine, avec le cynisme ou l’assurance de ceux qui ont le pouvoir de décider, expliqua crûment les raisons pour lesquelles la seule base possible pour établir la compétence du tribunal ne pouvait être que le crime contre la paix, les crimes commis afin de préparer la guerre. Il n’était pas question de créer de précédents fâcheux : « Il existe depuis des temps immémoriaux un principe général selon lequel, en temps ordinaire, les affaires internes d’un autre Etat ne nous regardent pas : autrement dit, la façon dont l’Allemagne traite ses habitants, ou dont n’importe quel pays traite les siens, n’est pas plus notre affaire qu’il n’appartient aux autres Etats de se mêler de nos problèmes […]. A certains moments, des circonstances regrettables font que, dans notre propre pays, les minorités sont injustement traitées. Nous estimons qu’il est justifiable que nous intervenions, ou tentions de châtier des individus ou des Etats, seulement parce que les camps de concentration ou de déportation poursuivaient un plan ou une entreprise concertés de livrer une guerre injuste à laquelle nous avons été amenés à participer. Nous ne voyons aucune autre base sur laquelle nous soyons justifiés de nous en prendre aux atrocités commises à l’intérieur de l’Allemagne, sous le régime allemand, par les autorités de l’Etat allemand ». »

Procureur général Robert Jackson

Procureur général Robert Jackson

Plumelle-Uribe montre bien qu’au lendemain de l’abomination nazie, certains Etats restent essentiellement soucieux de ne pas se couper l’herbe sous le pied, de ne pas autoriser « l’ingérence dans la politique intérieure d’un pays accusé de persécutions racistes ou de ségrégation raciale ». Il fallait que « chaque puissance [soit] libre d’exterminer et de brutaliser comme elle l’entend les groupes sous sa domination (en général des groupes déclarés racialement inférieurs) sans que cela autorise un autre Etat à s’en mêler. »

Au final, la déclaration de la conférence de Londres d’août 1945 confirme que « les crimes contre l’humanité » sont reconnus de la compétence du tribunal de Nuremberg, à condition qu’ils rentrent dans le cadre de la guerre.

C’est seulement par la suite, en 1948, grâce au combat de Raphael Lemkin que les Nations unies adopteront une « convention pour la prévention et la répression du crime de génocide » ; ratifiée par 25 Etats en 1951, cette convention attendra 1988 pour être ratifiée par les Etats-Unis. Là-bas, en effet, dès 1950 s’exprimeront les craintes que la convention ne soit utilisée par des « groupes minoritaires » pour « l’opposer devant les tribunaux aux textes discriminatoires, institués par les législatures de certains Etats ou par des autorités légales »

On perçoit bien l’hypocrisie d’un l’élan national antifasciste qui n’a jamais mené à une remise en question du racisme institutionnel. Même l’armée qui lutta contre les nazis était impeccablement ségréguée. Les lynchages, frappant dans leurs similitudes avec les pogromes[11], ne s’interrompirent, ni pendant, ni après la guerre. Remontant à l’esclavage, cette dévaluation durable de la vie des êtres humains noirs coule toujours en intraveineuse dans la société nord-américaine. L’une de ses manifestations les plus patentes est sans doute la facilité avec laquelle son système répressif enferme et exécute les noir-es.

Au lendemain de la guerre, la France elle-même reprenait les massacres. En Algérie dès le 8 mai 1945. Au Sénégal, au camp de Thiaroye, ceux qui avaient survécu aux nazis sont massacrés par les Français. Ces prémisses donnaient clairement le ton de la violence que la France impérialiste serait prête à employer pour garder, écrasés sous sa botte, les peuples colonisés. Dès la guerre d’Indochine, les atrocités poussent à l’analogie avec les agissements nazis :

« On nous oblige à faire des carnages plus terribles qu’à Oradour-sur-Glane. Là où une colonne passe, il ne reste que ruines et carnage. Un homme, une femme, un enfant annamites n’ont pas plus de valeur que le moustique qui vient nous piquer le soir. Ceux qui, par bonheur, ont fui avant notre arrivée ne retrouvent que ruines fumantes de ce qui fut leur maison. Voilà, en quelques mots, la soi-disant civilisation française[12]. »

Si la barbarie déployée en Algérie fut connue et publicisée assez tôt, l’horreur qui ensanglanta, par exemple, le Cameroun pendant plus de 20 ans a été occultée de manière impressionnante jusqu’aux travaux historiques récents.

Rosa Amelia Plumelle-Uribe s’attarde sur d’autres cas. En Afrique du Sud, après la prétendue stupéfaction de l’horreur nazie, après Nuremberg, un consensus international (France, Royaume-Uni, Etats-Unis, etc) appuie le développement de la politique criminelle d’Apartheid. Ce régime extrêmement violent basé sur la stricte ségrégation et les mesures d’exception pour le profit écrasant de la population blanche compte parmi ses artisans majeurs des anciens nazis de l’Ossewabrandwag[13], notamment B.J Vorster premier ministre de 1966 à 1978, puis président de 1978 à 1979. Hendrik Frensch Verwoerd, que l’on considère comme l’Architecte de l’Apartheid, qui mit en place les lois les plus décisives du régime, n’avait pas lui non plus beaucoup caché pendant la guerre ses sympathies pour l’Allemagne Nazie.

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(En partant de la gauche) Le chef de la propagande sud-africaine E. Rhoodie, le premier ministre israélien Y. Rabin, le directeur des services de renseignement sud-africains H. ven den Bergh, et le ministre israélien de la défense S. Peres (résidence du premier ministre, Jérusalem, 11 avril 1975)

L’internationale de la suprématie blanche nous mène ensuite en Israël, l’un des alliés les plus obstinés du régime d’Apartheid, notamment par l’armement (collaboration attestée jusqu’au moins 1986 par les Nations unies). Le nazi Vorster lui-même y fut accueilli avec les honneurs en 1976.  Il ne faut cependant pas s’arrêter à l’apparente contradiction qu’il y a, en se prévalant abusivement de l’héritage des victimes du génocide, en poursuivant la chasse aux nazis allemands, de concourir à rendre le nazisme acceptable en Afrique. Ce qui joue à plein ici c’est la solidarité entre deux Etats coloniaux, pratiquant une politique de suprématie blanche, partageant un même sentiment d’assiègement sur des continents où les peuples  aspirent à la décolonisation. Nous ne nous attarderons pas ici sur les nombreuses similitudes de méthodes entre les deux Etats, et leur mise en place de pratiques dont on avait fait mine de s’horrifier en Europe.

Le plus important c’est qu’il est « des actes dont la criminalité est dérivée de l’identité de la victime » et que certaines vies valent donc moins que d’autres au regard de l’histoire. Rosa Amelia Plumelle-Uribe écrit pour cela aussi ; parce qu’il existe un réel danger que nous intégrions ces hiérarchies si on n’y prend garde.

Notre histoire et leur justice

A travers une question particulière comme l’esclavage on perçoit bien l’impérieuse nécessité de se battre pour imposer la vérité et la justice historique, sous peine de demeurer piégés dans l’indignité et de continuer à subir la négrophobie décomplexée dans nos existences.

Son visage actuel est le déni historique et la falsification, portée par une école historique de l’irresponsabilité occidentale développant toute une gamme d’arguments :

  • Il s’agissait de commerce ; c’était du capitalisme pas du racisme.
  • Ce n’était pas si rentable.
  • L’Afrique était esclavagiste avant l’arrivée des européens qui n’ont fait qu’en profiter.
  • Les noirs ont participé activement à la traite ; ils se sont vendus entre eux.
  • Le vrai crime c’est la traite transsaharienne.
  • Colonisation et esclavage ont libéré l’Afrique des guerres tribales.
  • Tout ça c’est loin.
  • L’état actuel de l’Afrique prouve l’incapacité des africain-e-s à se prendre en main.

La liste n’est pas complète bien entendu. D’ailleurs, sur le point concernant l’alibi commercial et le capitalisme, on est très proche de l’argumentation rigide et aveuglée des matérialistes qui clament que race et racisme furent inventés pour justifier l’expansion colonialiste et l’esclavage. C’est faire complètement abstraction du racisme de l’univers mental européen structuré par l’Eglise chrétienne qui associe la peau sombre à la noirceur morale et à la saleté, bien avant la colonisation ; l’Eglise qui accompagnera et justifiera spirituellement colonisation et esclavage.

Dans tous les cas, le but de ces arguments est de disculper moralement l’Occident, de réfuter toute revendication de justice et de rendre coupable de leurs propres maux, les victimes ; tant pour ce qui est du passé que pour ce qui est des exploitations actuelles. C’est en parfaite adéquation avec l’attitude d’Etats qui sont restés colonialistes et tiennent des pays entiers par une dette inepte au regard de l’esclavage et de la colonisation. Au fond, il est surtout important de couper court à toute revendication de justice des descendants de victimes où qu’ils soient, de leur dénier tout ce qui pourrait faire bouger le rapport de forces « Nord-Sud ».

En France, le débat public est souvent aussi creux que sinueux ; coincé entre la « Loi Taubira » ou les désormais annuelles commémorations, acquis strictement symboliques et volontairement rendus inoffensifs, et un discours omniprésent et agressif dénonçant la repentance, faisant largement écho chez des populations racistes, paniquées à l’idée de voir la suprématie blanche vaciller.

Ainsi, les concessions hypocrites sont largement contrebalancées par les discours révisionnistes : la loi du 23 février 2005 sur l’apprentissage du « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », le renvoi dos à dos de la loi Taubira et de cette dernière[14], le discours de Dakar, l’humour de Guerlain ou le film Case Départ sont différentes facettes du retour de manivelle sanctionnant une bien timide émergence dans le débat public de la question des responsabilités de l’Occident.

On ne peut pas continuer à reprocher aux bourreaux de ne pas écrire l’histoire des victimes du point de vue des victimes ; c’est aux victimes justement de prendre conscience de leur aliénation raciale, de leur aliénation culturelle, de leur aliénation économique et agir en sorte qu’on puisse briser ces carcans de l’aliénation, de l’asservissement mental, de cette domestication culturelle et idéologique[15].

Face aux volontés de dédouaner la suprématie banche sans juger et sans questionner ses persistances, nous devons d’abord refuser pour nous-mêmes d’être esclaves de l’histoire qu’ils nous racontent. L’œuvre tout entière de Plumelle-Uribe répond tant à une nécessité personnelle qu’à une urgence collective de désaliénation, de reconquête autonome de dignité pour les victimes et leurs descendant-e-s. Il nous faut ensuite créer le rapport de force, pour lutter aux côtés de nos allié-es non-blanc-hes pour des réparations, contre l’immense majorité de ceux qui souhaitent qu’on solde les comptes vite fait.

En 2009, une grève générale paralysa Guadeloupe et Martinique. Je me souviens bien que très vite en France se développa un discours accusant le mouvement d’être raciste, et suggérant aux Antillais qui ne seraient pas contents, de prendre leur indépendance. Le mouvement porté par le LKP exposait au grand jour la structuration socio-économique raciste et coloniale des sociétés martiniquaise et guadeloupéenne, le racisme viscéral de l’ethno-classe békée, les événements de Mé 67, bref tout un héritage de la société esclavagiste. En réponse à cela, les racistes français refusaient qu’on déchire leur carte postale coloniale et menaçaient de jeter l’indépendance, comme un os à des chiens.

L’indépendance, quand elle arrivera, sera le fruit des luttes. Mais elle tirera son sens de son contenu et la question des réparations est donc centrale. La dette de la France à l’égard d’une majorité des habitants de ces territoires possède la dimension incommensurable de crimes de masse ayant duré des siècles. Vous ne vous débarrasserez pas de nous sans que justice soit faite, sans que  l’iniquité socio-économique au profit des békés ou des blancs néocolons et au détriment des descendants d’esclaves et des Indiens engagés[16], n’ait été sérieusement amendée.

Partout où il y a des descendants d’esclaves, cette question se pose avec acuité. Partout ils subissent les conséquences d’un rapt et d’une infériorisation de plusieurs siècles, que ce soit dans l’anecdotique violence du racisme quotidien ou dans l’implacabilité du racisme systémique :

« Arrivé à un certain niveau de compréhension, le noir doit s’arranger pour étouffer sa réaction douloureuse devant chaque maladresse[17], car sinon l’impasse deviendrait inévitable, même au niveau des individus. Mais il est certain qu’il y a des maladresses qui n’ont lieu qu’envers les Noirs.

Un des arguments fréquemment opposé aux demandes de réparations des descendant-e-s d’esclaves est de leur répondre que s’ils vivaient en Afrique leur vie serait largement pire que celle qu’ils ont aujourd’hui aux Amériques, dans la Caraïbes ou en Occident. Ils auraient donc deux alternatives : y retourner ou rester et reconnaître que l’asservissement massif de noir-e-s africain-e-s leur a sauvé la vie. Cette argumentation typiquement blanche occidentale est dégueulasse à plus d’un titre et est encore un exemple où la barbarie s’autojustifie. Si l’Afrique est dans cet état, c’est à cause de l’esclavage et de la colonisation. Si vous brûlez ma maison en m’enlevant, vous ne m’avez pas sauvé d’un incendie ; vous m’avez enlevé et vous avez détruit mon monde. On a volé aux esclaves leur identité intentionnellement ; nous avons été coupés de manière irrémédiable de notre généalogie, de nos familles, de nos lieux, de nos langues. Nous ne savons pas d’où venaient nos ancêtres à cause de la barbarie occidentale.

Dès que l’on réclame justice, il nous est gentiment proposé de retourner vers un « chez nous » dont le monde blanc nous a totalement amputés, séparant les familles, les esclaves de même langue. Au moment même de l’abolition, des registres qui ne contenaient que des noms d’esclaves ont été intentionnellement détruits. Pas de preuves… pas de crimes. Bien sur que nous pourrions éventuellement retourner si nous le souhaitons dans une Afrique saccagée dont l’Occident suce encore le sang, rejoint désormais par plusieurs pays asiatiques. Nos « chez nous » ont été détruits par le monde blanc de part et d’autre ; que ceux qui possèdent des noms, des généalogies identifiables, traçables sur plusieurs siècles en arrière y réfléchissent, prennent conscience de leur privilèges et essaient de visualiser cette fabrique d’orphelins définitifs que fut l’esclavage. Ce fut ainsi au moment de l’enlèvement et ce fut ainsi sur les terres d’arrivée par l’enlèvement des enfants à leurs parents et la séparation des familles. Personne ne s’en sortira en nous faisant du chantage au billet retour pour l’Afrique. Nous nous y rendrons si nous le souhaitons, mais ça ne changera rien. Nous continuerons en autonomie nos recherches et nos enseignements historiques. Nous lutterons pour que des Etats au passé et au présent toujours raciste et toujours colonialiste fassent face à leurs responsabilités et donc nous accordent justice et réparations. Là où nous sommes aujourd’hui et en Afrique.

Il n’y a pas de conclusion

Il n’y pas de conclusion à La férocité blanche. Dans son livre, Rosa Amelia Plumelle-Uribe fait une analyse de la Matanza de la Rubiera qui eut lieu en 1967 en Colombie. Seize indiens furent assassinés par des paysans colombiens qui ne savaient pas que « tuer les indiens pouvait être mal ». A travers ce cas extrême, Plumelle-Uribe montre les conséquences criminelles des euphémisations historiques, qui perpétuent la déshumanisation et la dévalorisation de la vie des non-blancs et ramènent en boucle à d’autres crimes.

Sans justice pleine et entière la barbarie raciale est un tourbillon incontrôlable sans conclusion et souvent nous nous battons contre un phénomène bien plus fort que nous, bien plus vieux. Le racisme qui nous éclabousse vient de loin, renforcé par le néo-colonialisme, le révisionnisme et plein d’autres choses encore.

Pourtant, une œuvre comme celle-ci est en elle-même libératrice et porteuse de dignité et la démarche de Plumelle-Uribe doit aussi être perçue comme une sommation qui nous est faite :

« Si nous ne prenons pas en compte suffisamment l’importance et la nécessité pressante d’un travail de désaliénation dans tous les domaines, de désaliénation culturelle, idéologique, psychologique, raciale, économique, nous avons beau dire n’importe quoi, nous demeurons prisonniers de cet asservissement qui fait et qui peut faire de nous des chiens de garde au service de ceux qui nous oppriment[18]. »

Il est important d’ajouter que ce livre est particulièrement facile à lire et que c’est volontaire, l’accessibilité faisant partie de la démarche politique de son auteure. Sorti il y a plus de 11 ans dans une société française qui a bougé depuis, il reste d’une grande pertinence. C’est en continuant à passer le relais que l’on peut véritablement remercier Rosa Amelia Plumelle-Uribe ; la lire, chercher et transmettre. Lire les Kuma N’Dumbé III, Frédérick Douglass, CLR James, Albert Luthuli, Raul Hilberg, Adam Hochschild, Sala-Molins, Ludo de Witte, etc.

Ca risque d’être libérateur.

Plus libérateur en tous cas que les salades complotistes saturées de pyramides et de théories tirées par les cheveux. Et puis peut-être que ça vous évitera de dire des bêtises du genre « ça devient grave »

Notes

[1] Sauf mention, toutes les citations sont extraites du livre de Rosa Amelia Plumelle-Uribe La férocité blanche, Albin Michel, 2001.
[2] Adam Hochschild, Les Fantômes du roi Léopold, Un holocauste oublié, Tallandier, 2007.
[3] Ibid., p. 109.
[4] Des travaux comme ceux de Jacques Marseille sur le coût de la colonisation vont exactement dans le même sens.
[5] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950), Éd. Présence africaine, 2004, p. 12.
[6] La Flèche brisée, de Delmer Daves, en 1950, fut l’un des premiers westerns à donner aux indien-nes un visage humain. Ironiquement le courant qu’il inaugure sera nommé le Western Révisionniste.
[7] Alain Ruscio, Y’a bon les colonies, in Oublier nos crimes de Dimitri Nicolaidis.
[8] Ibid., p.141.
[9] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, op. cit., p. 18.
[10] Pour une chronologie indicative de ce que qu’à subi le peuple Rrom partout en Europe depuis le XVe siècle : http://api.ning.com.
[11] Il y eut d’ailleurs des cas de lynchages d’hommes juifs aux Etats-Unis. Le plus connu est celui de Léo Frank en 1915, à Marietta en Géorgie. On y retrouve les éléments classiques du lynchage : une femme assassinée, la haine raciale et un procès complètement injuste.
[12] Lettre de Paul X, soldat du corps expéditionnaire, publiée par L ‘Humanité, 22 décembre 1949, citée par Alain Ruscio, Les Communistes et la guerre d’Indochine, Harmattan, 1985.
[13] Organisation afrikaaner pro-nazie anti-britannique paramilitaire active pendant la Seconde Guerre mondiale.
[14] On peut tout à fait être contre les lois dites mémorielles et voir l’ignominie qu’il y a à comparer une loi qui reconnaît un crime massif de plusieurs siècles et une loi qui encense les criminels.
[15] Emission Cases Rebelles #21-22, entretien avec Rosa Amelia Plumelle-Uribe.
[16] Après l’abolition de l’esclavage, des populations venant d’Inde ont été « engagées » sous contrat pour venir dans les Petites-Antilles remplacer les esclaves ; le principe du contrat était que ce fut pour une durée déterminée et que le retour au pays était donc possible à son terme. Dans les faits, tout d’abord les migrants étaient loin d’être toujours volontaires. Les conditions de travail étaient très dures et similaires à l’esclavage. Les payes étaient très médiocres, la nourriture insuffisante et les mauvais traitements fréquents ; chaque absence repoussait l’échéance du contrat. Pour les indiens sans droits, l’éventuel retour au pays devenait rapidement un mirage, tant il s’agissait pour le planteur de tirer le maximum des travailleurs en payant le moins possible. L’engagement ou « indentureship » en anglais a existé sur de nombreux territoires ; Guadeloupe, Martinique, Trinidad, Guyana, Ile Maurice, Fidji, Afrique du Sud, etc.
[17] Je précise quand même que personnellement je refuse l’idée de « maladresse » raciste. Il me semble bien plutôt que le racisme témoigne d’une habileté à reproduire gestes et paroles qui nous remettent nous les noir-e-s à notre place. L’argument de la maladresse c’est la pilule qu’on essaie ensuite de nous faire avaler si l’on manifeste notre mécontentement.
[18] Emission Cases Rebelles #21-22, entretien avec Rosa Amelia Plumelle-Uribe.

La férocité blanche, des non-blancs aux non-aryens : génocides occultés de 1492 à nos jours

Rosa Amelia Plumelle-Uribe
Albin Michel
2001

20 €