Il est temps d’avoir une vraie discussion sur le désespoir

imageCela s’est à nouveau produit. Cette semaine, deux hommes noirs, deux êtres humains qui vivaient et respiraient, sont devenus des hashtags. Et pourtant, malgré tout ce que j’entends sur le militantisme via hashtags, je suis troublée de voir si peu de gens mentionner ces hommes par leurs noms. Où sont tous les hashtags?

Terence Crutcher était un père, un frère, et un étudiant de l’université locale. Sa vie comptait. Mais ce vendredi soir à Tulsa (Oklahoma), Terence Crutcher, 40 ans, a été abattu par la police. Il n’avait pas d’arme. Il semblait obtempérer aux ordres. Et maintenant, il n’est plus.

La vidéo du meurtre a été diffusée lundi soir. J’ai refusé de la regarder parce que, à un certain moment, regarder les derniers moments de la vie d’une personne noire est voyeuriste et non pas revendicatif. Cette vidéo aurait montré Crutcher les mains en l’air avant qu’il ne soit abattu. Cette vidéo est ce qui immortalise la transformation de Crutcher d’homme en hashtag. Elle est maintenant partagée dans la rage, la tristesse et la solidarité sur les réseaux sociaux.

Keith Scott Lamont était un père de sept enfants et un mari. Selon sa famille, Scott vivait avec un handicap. Mais mardi soir à Charlotte (Caroline du Nord), la police a indiqué que cet homme de 43 ans assis dans sa voiture « représentait une menace mortelle imminente ». Il a été abattu par la police. Sa famille affirme qu’il ne tenait pas une arme, mais plutôt un livre.

Sa mort a suscité des protestations dans la ville. Et lui aussi est devenu un hashtag partagé dans la rage, la tristesse et la solidarité.

Mais voici la vérité : Terence Crutcher et Keith Lamont Scott ne sont que les derniers hommes noirs à avoir leur vie et leur héritage réduits à des hashtags. Ce n’est pas la première fois que les réseaux sociaux ont partagé la vidéo brutale des derniers moments de ces personnes sur terre. Ce n’est pas la première fois que je suis en colère ou bouleversée. Et pire encore est la résignation que je ressens en sachant que ce ne sera pas la dernière fois que cela se produit.

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A gauche, l’avocat Damario Solomon-Simmons réconforte Tiffany Crutcher, soeur jumelle de Terence Crutcher. Photo : Mike Simons/Tulsa World/AP Photos.

Mais peut-être vous avez remarqué, aussi, le silence relatif des réseaux sociaux autour des morts de Crutcher et de Scott. Peut-être ces morts ont-elles été noyées par les derniers soubresauts de cette campagne présidentielle haineuse ; ou peut-être que la séparation d’Angelina Jolie et Brad Pitt a-t-elle tout emporté. Mais quand Alton Sterling et Philando Castille ont été tués, tout mon fil d’actualités était rempli d’images choquantes, la mort de chaque homme défilant sous mes yeux dans une boucle horrible. Mais cette fois, cela semble différent.

Certain-e-s, dont moi-même, ont décidé de ne pas poster de vidéos. La plupart du temps parce que c’est ébranlant, terrible, et inutile de voir des Noir-e-s mourir encore et encore. Cela peut même causer trouble de stress post-traumatique. Si les statistiques et les déclarations d’enfants, parents et veuves sanglotant ne peuvent pas vous convaincre que nous avons un problème dans ce pays, qu’est-ce qui pourrait le faire? Pourquoi avez-vous besoin de voir la violence pour croire qu’elle existe, et qu’en fait, elle imprègne notre société?

Mais pour d’autres, je soupçonne que le silence sur les réseaux sociaux vient d’une raison différente, plus troublante : le désespoir. Je ne le connais que trop. Je le ressens chaque fois que je vois des histoires comme celle-ci.

D’abord, vient la colère. Parce que cela continue de se produire. Combien de fois aurons-nous besoin d’établir des plans complets pour la réforme des services de police? Combien de fois aurons-nous besoin de discuter du fait que les réactions des agents de police montrent des préjugés raciaux? Combien de fois devrons-nous montrer le nombre disproportionné de personnes racisées qui sont tuées par la police chaque année? Apparemment, encore et encore et encore.

Ensuite, vient la peur. Parce que Keith Scott Lamont pourrait être mon oncle ou mon cousin. Terence Crutcher pourrait être mon père. Cela pourrait être mon père connaissant des problèmes mécaniques sur le bas côté de la route. Mon père est un grand homme de plus d’1m80.

Peut-être que quelqu’un va regarder mon père et penser « Ce mec a l’air louche », tout comme l’ont fait les officiers à Tulsa. Peut-être qu’ils vont laisser leurs préjugés transformer un homme amical en quelque chose d’inhumain, quelque chose de dangereux, qui ne peut être neutralisé qu’avec avec une force brutale.

Puis vient le désespoir. Cette pensée me traverse l’esprit après avoir lu le centième tweet écrit par des hommes et des femmes racisé-e-s qui sont plein-e-s à ras bord d’émotions : Que puis-je faire? Que reste-t-il à dire? Y a-t-il quelque chose que nous puissions vraiment faire? Quelle autre conclusion tirer quand vous voyez le meurtre persistant durant des générations de personnes racisées dans la nation qui vous a vu naitre? Que faut-il penser d’autre, hormis que je pourrais ne pas être en sécurité dans ma propre maison ou mon quartier?

Nous vivons dans un pays qui critique des hommes comme Colin Kaepernick pour ne pas s’être levé durant l’hymne national, mais qui ne bouge même pas un cil quand il y a une épidémie évidente de violence systémique. Et cela m’emplit de désespoir.

Cela se termine toujours de la même manière : le désespoir. Finalement, je me retrouve en larmes, seule dans ma chambre, incapable ne serait-ce de verbaliser à quiconque ce que je ressens. Incapable de le dire, en partie, parce que dire tout cela à voix haute rend la chose plus réelle, plus douloureuse.

Il est plus facile de prétendre que cela ne s’est pas produit. Plus facile d’éviter cette fois-ci de poster quelque chose sur Facebook. Plus facile de parler d’Angelina et Brad ou de l’actualité people du jour. Pourquoi? Parce que cela ensevelit la douleur.

Mais la douleur et le désespoir ne sont pas de bonnes excuses pour l’inaction quand des gens meurent.

Alors, permettez-moi de poser cette question à mes ami-e-s, ma famille et mes collègues : s’il vous plaît, n’ignorerez pas la mort de Terence Crutcher. Ou de Keith Scott Lamont. Ou la prochaine. Ou la prochaine. Faites que la vie de chaque être humain compte.

Cela fait si mal que vous aspirez à un engourdissement – croyez-moi, je le sais. J’y aspire constamment, en espérant qu’en passant à travers les gestes du quotidien, cela deviendra moins réel. Mais ce n’est pas une option quand les gens meurent. Pas quand nous avons tant de progrès à accomplir. Pas quand nous sommes toujours épris-es de justice.

Alors au lieu de cela, je vous demande de souffrir. De vous mettre en colère. De pleurer. D’hurler. Peu importe ce que c’est, vous devez le faire. Partagez cet article, tweetez sur les faits, ayez cette dérangeante conversation avec un-e ami-e ou un parent.

Mon père dit toujours que faire la bonne chose est difficile si vous laissez faire. La bonne chose est de protester. La bonne chose est de parler. La bonne chose est de forcer tout le monde autour de vous à dire le nom de la personne tuée. La bonne chose à faire est de traverser cela à chaque fois – à chaque étape – même si ça fait mal.

Terence Crutcher et Keith Lamont Scott sont devenus des hashtags cette semaine. Utilisez-les.

Ally Hickson est rédactrice en chef adjointe à Refinery29. Les opinions exprimées ici sont les siennes.

Notes

Source : Refinery29.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.