L’affaire Dieudonné, qui occupe l’actualité depuis quelques semaines, tourne depuis 24 heures à l’hystérie médiatique. Chaines d’infos en continu, émissions politiques, talk shows, journaux télévisés, presse écrite et radio, ressassent en boucle les mêmes mots sur l’antisémitisme inacceptable de Dieudonné.

Ces médias se partagent les mêmes invité-e-s. Hommes et femmes politiques, juristes et éditocrates, sionistes patentés, écument à longueur de temps les plateaux télé et radio, pour faire du « Dieudo bashing ». Et saluer la nécessaire vigueur du gouvernement – Valls en tête – contre l’humoriste.

Le phénomène ne date pas d’hier. En passe de devenir le nouveau Jean-Marie Le Pen, Dieudonné sert depuis une dizaine d’années de paillasson à quiconque veut s’essuyer les pieds et se refaire une virginité « antiraciste » à bon compte.

Ce qui a changé ces dernières semaines, c’est la tournure politique qu’a pris l’affaire. Désireux d’occuper en permanence l’attention médiatique, comme naguère Sarkozy lorsqu’il était au même poste que lui, Manuel Valls a désigné cet été Alain Soral et Dieudonné comme ennemis publics numéros un, et propagateurs en chef du racisme en France. Rien que ça.

S’en est suivie une campagne médiatique et politique sur la fameuse quenelle et son caractère supposé antisémite. Certain-e-s sont allé-e-s jusqu’à y voir un « salut nazi inversé ». Ou mieux, un geste qui symbolise la « sodomisation des victimes de la Shoah ». L’hystérie anti-quenelle est telle, qu’aujourd’hui c’est le salut nazi lui-même qui est en passe de devenir une quenelle inversée.

Avec le succès de la campagne anti-quenelle, le premier flic de France s’est mis en tête de faire interdire les spectacles de Dieudonné, en raison des graves troubles à l’ordre public que ces représentations ne manqueraient pas d’entrainer, selon lui. Une circulaire a été envoyée à tous les préfets de France à cet effet. Un modèle d’arrêté d’interdiction y était même joint. Maires et préfets en mal d’actu, comme Alain Juppé à Bordeaux, sont aussitôt montés au créneau pour dire qu’ils comptaient bien faire appliquer les instructions de la place Beauvau.

Ce jeudi 09 janvier 2014, l’ « affaire Dieudonné » a pris un tour nouveau. Le tribunal administratif de Nantes a d’abord suspendu l’arrêté préfectoral qui interdisait le spectacle « Le Mur » au Zénith le soir même, au motif que ce spectacle « ne peut être regardé comme ayant pour objet essentiel de porter atteinte à la dignité humaine ».

Manuel Valls a alors saisi le Conseil d’Etat sous la forme du référé heure à heure (une procédure d’urgence), afin de faire invalider cette décision. Il obtint in extremis et avec une rapidité phénoménale gain de cause. Le Conseil d’Etat a ainsi estimé que :
« Les allégations selon lesquelles les propos pénalement répréhensibles et de nature à mettre en cause la cohésion nationale relevés lors des séances du spectacle Le Mur tenues à Paris ne seraient pas repris à Nantes, ne suffisaient pas pour écarter le risque sérieux que soient de nouveau portées de graves atteintes au respect des valeurs et principes, notamment de dignité de la personne humaine, consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et par la tradition républicaine. »
Depuis quand la « tradition républicaine » constitue-elle un principe juridique dont les juridictions françaises doivent assurer le respect ? Comme dans l’affaire dite « Baby Loup », il s’agit d’une décision politique, qui s’encombre peu des principes juridiques élémentaires.

On aurait tort de feindre l’étonnement ou de crier à la dictature. Familles et amis de victimes de crimes policiers ou pénitentiaires, par exemple, savent depuis longtemps toute l’impunité qui est accordée aux agents de l’Etat lorsqu’ils abattent des Noirs, des Arabes, des pauvres, des habitant-e-s de quartier. Et ces habitant-e-s connaissent mieux que quiconque les petits arrangements qui président à la plupart des décisions de justice.

Au-delà des petits calculs politiques qui ont conduit à la décision du Conseil d’Etat, quelle limite aura l’interdiction faite à Dieudonné de se produire sur scène ? Nous savons par expérience qu’une fois ce type d’interdiction posé, il s’agit d’un puits sans fond. La décennie islamophobe écoulée nous le montre. Le principe d’interdiction des spectacles de Dieudonné va donc alimenter sa propre logique répressive. Et s’étendre à d’autres personnes, et à d’autres domaines.

Nous savons aussi que les spectacles de Dieudonné ne troublent pas plus l’ordre public qu’un concert de Lady Gaga ou de David Guetta. Ou que n’importe quel match de Ligue 1 ou de Ligue 2 de football, à l’occasion desquels des milliers de supporters se déplacent, se réunissent, et où des bagarres peuvent bien entendu éclater. Ou des ratonnades avoir lieu, comme ce fut le cas jusqu’à très récemment aux abords du Parc des Princes. On n’a jamais vu de matchs de foot interdits à cause de cela, ou à cause des cris de singe ou des insultes racistes balancées régulièrement aux joueurs.

Alors qu’est-ce qui trouble le plus l’ordre public ? Un spectacle, ou son interdiction ? Laisser les gens se divertir en allant voir un humoriste, ou les faire se déplacer et attendre pour rien, un soir d’hiver, devant une horde de flics et de journalistes aux aguets ?

Comment les libertaires vont-ils justifier ces mesures répressives qui vont se multiplier ? Depuis la liste « antisioniste » de 2009, on sait que des groupes antifascistes chassent – quand ils le peuvent – Dieudonné et son entourage. Une guerre relancée par la désastreuse vidéo réalisée par Dieudonné avec le funeste Serge Ayoub.

Ces derniers mois, des rassemblements « antifa » ont eu lieu pour réclamer l’arrêt de la vente des billets et l’interdiction du spectacle de Dieudonné. C’était le cas à Orléans, où le Comité Antifasciste et Antiraciste du Loiret a déjà organisé plusieurs réunions et rassemblements en vue de faire interdire la représentation que doit faire l’humoriste ce samedi 11 janvier, au Zénith de la ville. Ministre de l’Intérieur, autorités de tutelle, majorité municipale, officines sionistes, et certains groupes antifascistes et d’extrême-gauche, partagent ainsi le même agenda répressif.

De l’extrême droite pro-israélienne, aux libertaires de l’antifascisme, jusqu’au gouvernement social-libéral en place, Dieudonné a en effet réussi à fédérer contre lui des groupes et tendances politiques que rien, a priori, ne rapproche. Et c’est bien cette unanimité qui renforce à la fois la fuite en avant répressive des institutions contre Dieudonné, et la popularité de ce dernier, auprès des jeunes notamment.

Plus la propagande anti-Dieudonné grossit, plus les mesures répressives à son endroit se multiplient, plus il sera évident à de plus en plus de personnes qu’il est bien l’objet d’une cabale depuis une décennie, et son sketch chez M.O. Fogiel, Un sketch sur un colon israélien qui n’avait strictement rien d’offensant, surtout lorsqu’on le compare au racisme décomplexé d’humoristes tels Michel Leeb, Lagaf ou Patrick Timsit.
Les sorties racistes de ces comiques old school (qui n’ont pas le dixième du talent de Dieudonné) sont à mettre en perspective avec le torrent de racisme déversé chaque année par les humoristes qui sont passés par le Jamel Comedy Club.Depuis 8 saisons maintenant, ce show vomit une haine constante à l’endroit des Rroms, spécialement, mais charrie également les pires clichés racistes sur les Asiatiques, les Noir-e-s et les Arabes.

Loin d’accréditer la thèse de l’universalité du racisme, ces sketches sont plutôt la marque de l’intégration de ces humoristes arabes, noir-e-s et asiatiques, à la culture du pays où elles et ils vivent. Parce que s’intégrer à une société, à une culture racistes, signifie devenir soi-même raciste.Alors, quand Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls déclarent que l’antisémitisme et le racisme sont étrangers à la France et à son histoire, il s’agit bien entendu d’une blague.

Car l’antisémitisme de Dieudonné – nous ne doutons pas un instant que Dieudonné le soit devenu et que cette tendance ait été aggravée par le lynchage médiatique et politique dont il a fait l’objet – cet antisémitisme n’est rien d’autre que le signe de l’inscription de Dieudonné et de ses supporters dans un imaginaire, une histoire et une culture bien françaises.

Quand même !

Notes

Photo de couverture : AFP/Jean-François Monier.