Des banlieusards salafisés, incultes, qui travaillent dans un fast-food et brulent tout au quartier (le Franprix, l’école Jules Ferry et la MJC) mais laissent intacte la mosquée, et qui parlent sans gêne devant un frère de la virginité de sa propre sœur, au point que celui-ci la drogue au GHB et l’emmène au bled pour la marier et laver l’affront…

Des beurettes de quartier instruites, qui militent au sein de « Ni Poules Ni Soumises » et passent à la télé pour parler du fléau en France des mariages forcés et des « certificats de virginité », et qui une fois en Algérie poussent les femmes à retirer leurs hijabs, à se marier par amour et à s’émanciper…

Une Algérie de carte postale, figée dans les années 1980, où les hommes roulent en 304 et négocient les mariages de leurs filles avec des poules et des moutons, et où les femmes sont prêtes à tout pour trouver le « migri » qui leur permettra d’échapper à leur condition…

La recette de Certifiée Halal n’est pas très originale. Sorti le 13 mai 2015 dans une quarantaine de salles seulement (contre plus de 800 par exemple pour le dernier Mad Max), le film n’a pas attiré grand monde, et ne laissera pas un grand souvenir.


Au-delà de la piètre qualité du long-métrage de Mahmoud Zemmouri[1], le problème réside dans la récurrence de tels films. Il reste du jambon ?, Case départ, Le nom des gens, Mohamed Dubois, L’italien, Aïcha, Fatou la malienne, Né quelque part, Rengaine, Intouchables, Kaïras, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?

Tous ces films ont en commun de centrer leur propos sur la question raciale, l’identité, l’égalité hommes-femmes, l’Islam… Même lorsqu’il s’agit de comédies, le propos politique se veut à chaque fois assumé et même appuyé, ce qui en fait des films à thèse le plus souvent pour vanter les mérites de l’intégration et du vivre-ensemble. En clair, ce type de films est devenu un genre en soi.

FilmsAvec son regard malintentionné sur l’ « Islam des banlieues », les femmes maghrébines et la société rurale algérienne, Certifiée Halal joue sur le même registre que les fictions précitées. Dans le contexte actuel, le fait qu’il dénigre en permanence la communauté en fait un film courageux, engagé, où le courage consiste précisément à cracher sur les musulmans :

« Certifiée Halal, comédie de l’après Charlie sur le mariage forcé, qui ne semble pas faire rire tout le monde sur Twitter où son point de vue progressiste sur la femme, irrite les points de vue plus conservateurs, est actuellement à l’affiche dans une quarantaine de salles françaises. » (www.avoir-alire.com)

« L’obscurantisme, la superstition et la phallocratie en prennent pour leur grade, dans un esprit qui pourrait être comparé à celui de la comédie italienne ou encore d’un Jean-Pierre Mocky en France. Si une désuétude générale entache, hélas, le film, il n’en faut pas moins saluer son courage et son à-propos. » (Jacques Mandelbaum, Le Monde.fr, 13 mai 2015)

« Avec Certifiée Halal, Mahmoud Zemmouri réussit à nous faire rire tout en abordant le sujet très sérieux des mariages forcés. Une façon pour lui de relancer le débat autour de la question de la place de la femme dans la société maghrébine. » (Aurélia Bécier, Aufeminin.com, 11 mai 2015)

Contrairement à ce que laisse penser la bande-annonce du film, Certifiée Halal n’est pas à proprement parler une comédie. Le film ne consiste pas en une succession de gags ou de vannes. Il s’agit plutôt d’un drame d’une heure et demi, parsemé de quelques moments drôles (même si c’est souvent un humour de mauvais goût).

« J’ai toujours fait des films dramatiques, sauf que je les traite avec de l’humour, explique Mahmoud Zemmouri. C’est beaucoup plus facile d’accepter le film et de le voir jusqu’au bout, que de le faire sur un militantisme plat et sérieux. L’humour est pour moi une façon d’élargir le public et de ne pas ennuyer le spectateur. »

La légèreté de Certifiée Halal est précisément ce qui lui permet de charrier les pires clichés sur la banlieue, les musulman-e-s, et l’Algérie. C’est aussi un moyen pratique pour désamorcer toute critique sérieuse. C’est une comédie, pas un film de propagande, Arrêtez de vous prendre la tête pour rien, wesh.

De là nait le décalage entre le caractère ouvertement comique du film, et la violence du propos qui y est tenu. Un décalage que décrivait bien Edward Said, pour qui

« La représentation, plus particulièrement l’acte de représenter (et donc de réduire), implique presque toujours une violence envers le sujet de la représentation : il y a un réel contraste entre la violence de l’acte de représenter et le calme intérieur de la représentation elle-même, l’image (verbale, visuelle, ou autre) du sujet[2]. »

Convoquer Edward Said pour critiquer Certifiée Halal c’est un peu comme casser des œufs avec un marteau. Ce détour par Said est important pour souligner ce décalage entre l’apparente légèreté d’une œuvre (voire même d’une blague ou d’un propos raciste), et notre réaction jugée « disproportionnée » ou « violente ». Comme souvent, le problème viendrait de notre manière de dénoncer le racisme, jamais du racisme même[3].

En confondant autocritique et auto-flagellation, Certifiée Halal n’a pas vocation à « rire de nous-mêmes et de nos défauts pour faire avancer les choses » comme l’affirme son réalisateur, mais bien à contribuer au maintien du statu quo racial et social.

Car pour rire de soi, il faut commencer par s’aimer. Or Mahmoud Zemmour ne critique pas sa communauté, il s’en extrait. Il ne rit pas de nous, mais de l’Autre, des Autres, en prenant une position de surplomb et de dénigrement systématique.

« J’espère que la communauté ira le voir. C’est un peu pour eux que je fais les choses, même pour les français, pour qu’ils sachent qu’il existe un cinéma critique et choquant de l’autre côté de la méditerranée. »

En posant un regard dénué de toute bienveillance sur la communauté Certifiée Halal n’est pas un film raté qu’il faudrait vite oublier. Son message joue sur un registre bien particulier et s’inscrit dans un contexte racial précis, celui de l’islamophobie et de la mise en concurrence des hommes et des femmes arabes. C’est ce contexte qui créé l’espace politique pour un tel film, qui est tout sauf une aberration.

Je reprends ici le constat que dressait Manning Marable à propos d’auteurs états-uniens désireux de s’extirper de leur noirceur et prêts, à l’instar de Zemmouri, à dénoncer leur propre peuple afin de faire progresser leurs carrières[4]. On ne doit pas permettre à ces personnes de passer inaperçues ou incontestées, nous avertissait Marable. Avant de conclure que

« Pour déraciner le racisme, nous devons constamment nous rappeler que la première étape consiste à apprécier notre histoire et notre culture. »

Notes

[1] Voir l’excellente critique de Benoit Smith parue dans Crtikat.com.
[2] Edward S. Said, Dans l’ombre de l’Occident, Payot, 2014, p. 12-13.
[3] Reni Eddo-Lodge, Que révèle la phrase « Pas tous les Blancs » ?, Etat d’Exception.net.
[4] Manning Marable, S’évader de sa noirceur : l’identité raciale et les politiques publiques, Etat d’Exception.net.