Lorsque le New York Times a publié son histoire concernant la « kill list » d’Obama, montrant le président penché sur les noms des personnes à assassiner potentiellement dans les frappes de drones, il a déclenché une controverse. Son contenu ne portait pas sur cette révélation extraordinaire à propos de l’utilisation du pouvoir d’Obama, mais plutôt sur la fuite de secrets d’Etat, dont l’accusaient les Républicains pour renforcer sa campagne de réélection. Certains commentateurs libéraux (à Salon, The Nation, etc.) ont été à juste titre horrifiés et ont condamné une telle activité. Mais les Démocrates – et une grande partie de l’establishment libéral – gardèrent le silence.

Plus loin dans l’article du New York Times, une autre révélation choquante, qui n’a pas reçu autant d’attention que la « kill list », est l’effort de l’administration Obama pour effacer la mort de certaines victimes innocentes via la catégorisation en tant que « combattants », « de tous les hommes en âge militaire dans une zone de conflit ». « Cela les exclut du nombre de victimes civiles, ce qui permet à l’administration de prétendre que les pertes civiles ont été minimes. Tous les hommes musulmans dans des « zones de combat » en Afghanistan, Pakistan, Somalie et au Yémen ont été présumés être des terroristes, et donc dignes de mort, simplement parce qu’ils étaient d’« âge militaire ».

Comment en sommes-nous arrivés à ce que des hommes musulmans innocents puissent être tués en toute impunité partout dans le monde sans que cela ne provoque un tollé général ? La réponse immédiate est que les musulmans ont depuis longtemps été construits comme des « terroristes » sur lesquels une terreur juste peut être déversée. L’image de l’ennemi musulman aux Etats-Unis n’est pas nouvelle. Alors qu’Hollywood et la télévision jouent un rôle clé dans la transmission de cette image auprès du public, ils ne l’ont pas pour autant créée. L ‘« ennemi musulman » est inextricablement lié à une longue histoire de l’impérialisme américain.

Les États-Unis et le Moyen-Orient

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont commencé à prendre le contrôle du Moyen-Orient qu’exerçaient la France et la Grande-Bretagne. Ce faisant, toutes les forces qui se trouvaient sur le chemin de l’hégémonie américaine furent rejetées comme ennemies, en utilisant le langage de l’orientalisme développé en Europe.  (Je traite plus en détail de cela dans mon livre, Islamophobia and the Politics of Empire.)

TIME Magazine cover, September 28, 1970Pendant la majeure partie des années 1950 et 1960, les nationalistes arabes « laïques » et gauchistes, qui n’avaient pu coopérer à cet agenda états-unien, furent considérés comme des faire-valoir de l’URSS ou comme des « terroristes ». Cette dernière image s’est intensifiée avec la naissance de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et son recours à la lutte armée. L’OLP a été classée comme « terroriste » en raison de la relation étroite entre les États-Unis et Israël.

Suite à l’incident tristement célèbre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, où un groupe de Palestiniens a pris en otage des athlètes israéliens et les a tués, l’administration Nixon a lancé L’ « Opération Boulder », donnant aux organismes d’application de la loi carte blanche [en français dans le texte] pour enquêter sur les immigrants arabes et les citoyens arabes américains, à la recherche de connexions avec des activités « terroristes » liées au conflit israélo-arabe. Ainsi, un acte de violence commis à Munich par une poignée de Palestiniens est devenu la base sur laquelle tous les Arabes ont été désignés comme « suspects », le processus de profilage racial avait commencé pour de bon.

Le « terroriste arabe » s’est métamorphosé en « terroriste islamique » après la révolution iranienne de 1979. Lorsque le personnel de l’ambassade des États-Unis a été pris en otage en Iran pendant 444 jours, la crise relayée quotidiennement en première page et manchettes des journaux a effectivement associé l’islam avec le terrorisme. L’Ayatollah Khomeini est devenu la personnification de toutes les mauvaises choses, et de toutes choses musulmanes. Le Moyen-Orient serait désormais considéré sous l’angle de l’« islam », une construction erronée de la religion et des gens qui la pratiquaient.

Sous la présidence de Jimmy Carter, les Iraniens étaient ciblés, mais c’était à Reagan d’emmener cela beaucoup plus loin à travers sa politique de contre-terrorisme. Il a émis une directive de sécurité nationale secrète visant à créer un réseau d’agences qui permettraient d’éviter que des « terroristes » entrent ou restent aux États-Unis. Un programme par le Alien Border Control Committee a appelé à des arrestations massives d’immigrants en provenance d’Iran et des pays arabes. Au cours de la première guerre du Golfe, en 1991, Bush père a lancé un programme de surveillance contre les Américains d’origine arabe, que Bill Clinton menait à un niveau entièrement nouveau avec l’adoption de l’Antiterrorism and Effective Death Penalty Act (AEDPA), un précurseur du PATRIOT Act, qui, entre autres choses, a rendu légal d’expulser des immigrés sur la base de preuves secrètes.

Politique d’après-guerre froide

The Roots of Muslim RageLes années 1990 furent une décennie qui oscilla entre ce que le professeur et expert du Moyen-Orient Fawaz A. Gerges désigne comme les « confrontationistes » et les « accommodationistes » dans l’establishment de la politique étrangère américaine. Les confrontationistes ont fait valoir que l’islamisme était le nouvel « Autre » post-guerre froide, et que les Etats-Unis avaient besoin d’affronter et de défier cet adversaire dans le « choc des civilisations » qui allait suivre. L’idéologue principal qui mena cette accusation était Bernard Lewis (un proche collaborateur des néoconservateurs), qui a rédigé ses vues sur la question en 1990 dans un désormais célèbre essai intitulé « The Roots of Muslim Rage » [Les racines de la rage musulmane], dans lequel il a sonné l’alarme à propos de l’imminence d’un « choc des civilisations ». Samuel Huntington a ensuite popularisé ce concept dans un article intitulé « The Clash of Civilizations ? », paru dans Foreign Affairs, suivi d’un livre portant le même titre (sans le point d’interrogation). Huntington a avancé la thèse que, dans la nouvelle ère post-guerre froide, le conflit serait caractérisé par des différences culturelles entre les différentes civilisations. Il a nommé sept ou huit de ces civilisations, faisant valoir que la civilisation islamique comptait parmi les menaces les plus dangereuses pour l’Occident.

Ce point de vue s’est reflété dans un grand nombre d’autres articles. La journaliste Judith Miller a fait valoir dans Foreign Affairs que les décideurs politiques américains ne devraient pas essayer de distinguer entre « bons » et « mauvais » islamistes, parce qu’il y avait un consensus parmi tous les islamistes pour vaincre l’Occident. Confrontation, plutôt que cooptation ou dialogue, c’était la seule façon de contrecarrer ce nouvel ennemi. Daniel Pipes, Martin Indyk (qui a siégé au Conseil de Sécurité Nationale sous Bill Clinton), Jeane Kirkpatrick (à un moment Démocrate devenu obstinément un militant froid Républicain) et d’autres ont ajouté leurs voix à ce chœur. La thèse du « choc » n’était pas une position partisane ; les confrontationistes appartiennent aux deux partis politiques. La différence entre les accommodationistes et les confrontationistes ne portait pas sur le but de l’hégémonie américaine ; c’était sur la stratégie et la rhétorique. Durant les années 1990, la ligne accommodationiste a dominé à Washington. Les administrations de Bush père et de Clinton ont cherché à conquérir les pays à majorité musulmane en faisant appel à des valeurs universelles et, sous Clinton, à des politiques de libre marché.

Sur le plan intérieur, cependant, l’hystérie contre les musulmans est montée durant cette période. La peur suscitée par la tentative d’attentat du World Trade Center en 1993 a garanti que, lorsque le terroriste blanc de la droite chrétienne Timothy McVeigh a fait exploser en 1995 un bâtiment fédéral à Oklahoma City, tuant 168 personnes, les Arabes et les musulmans ont été immédiatement accusés. Le Congrès a adopté l’AEDPA [Antiterrorism and Effective Death Penalty Act] en 1996. En bref, même avant les événements du 11 septembre, les bases ont été jetées pour le ciblage légalisé des musulmans et des Arabes.

La décennie de « guerre contre le terrorisme »

Les événements du 11 septembre ont introduit le présent dispositif juridique en ligne avec la mise en place de la politique étrangère. À peine les cendres s’étaient-elles déposées des tours jumelles que de bruyantes proclamations que les « terroristes islamiques » représentent des menaces existentielles pour les États-Unis ont commencé à résonner dans la sphère publique. Dès lors, la politique américaine a été orientée afin de « maintenir la sécurité des Américains » contre les « scélérats » musulmans. La rhétorique du « choc des civilisations » est devenue la base idéologique des guerres en Afghanistan et en Irak, ainsi que des attaques internes contre les musulmans et les Arabes.
Iraq WarLa guerre en Irak, cependant, ne s’est pas passée comme les néoconservateurs l’auraient voulue. Au lieu d’accueillir les forces américaines comme des libérateurs, le peuple irakien a résisté et a rejeté l’hégémonie américaine. Au cours de son second mandat, Bush s’est éloigné de la « manière forte » [« hard power »] pour aller davantage vers la conquête « des cœurs et des esprits ». Mais à la fin de son second mandat, l’échec des occupations en Afghanistan et en Irak – ainsi qu’une crise économique d’une ampleur sans précédent depuis la Grande Dépression – signifiaient qu’il était temps pour un changement de garde. Obama a été élu au pouvoir par un électorat dégoûté par l’orgueil et l’arrogance du régime de Bush. Les élites dirigeantes lui ont aussi accordé leur bénédiction, dans l’espoir de donner un visage plus amical à l’impérialisme américain. Les démocrates étaient prêts à assumer ce rôle.

En Janvier 2007, un groupe de direction sur les relations américano-musulmanes dirigé par Madeleine Albright, Richard Armitage (ex-secrétaire d’Etat adjoint de George W. Bush) et un certain nombre d’universitaires, a produit un document intitulé « Changement de cap : une nouvelle direction des relations états-uniennes avec le monde musulman ». Le document, qui a reçu les éloges, a fait valoir que la méfiance vis-à-vis des Etats-Unis dans les pays à majorité musulmane était le produit de « politiques et d’actions – non d’un choc des civilisations ». Il poursuivait en affirmant que pour vaincre les « extrémistes violents », la force militaire était nécessaire, mais pas suffisante, et que les États-Unis avaient besoin de forger des « initiatives diplomatiques, politiques, économiques et culturelles ». Le rapport exhortait les dirigeants américains à améliorer « le respect et la compréhension mutuels entre Américains et musulmans », et de promouvoir une meilleure « gouvernance et améliorer la participation civique » dans les pays à majorité musulmane. L’appel du rapport à l’action a déclaré qu’il serait vital pour le prochain président de refléter ces idées dans son discours inaugural et de réaffirmer que les États-Unis « s’engagent à interdire toutes les formes de torture ».

Barack Obama s’est montré brillamment efficace à incarner une telle posture. Dans un de ses premiers discours, au Caire, Obama a rejeté l’argument du « choc des civilisations », soulignant l’histoire commune partagée et les aspirations de l’Orient et de l’Occident. Alors que le discours du « choc » voit l’Occident et le monde de l’islam comme s’excluant mutuellement et comme des pôles opposés, Obama a souligné les « principes communs ». Il a parlé de la « dette civilisationnelle de l’islam », qui « a ouvert la voie à la Renaissance et aux Lumières européennes », et reconnu les contributions musulmanes au développement de la science, de la médecine, de la navigation, de l’architecture, de la calligraphie et de la musique. Ce fut sans doute un aveu remarquable pour un président américain, mais un aveu qu’Obama avait clairement vu comme essentiel pour le renforcement des États-Unis dont l’image avait été gravement endommagée dans le « monde musulman ». Ce discours a marqué un changement rhétorique significatif par rapport à l’ère Bush ; un changement de la langue de l’impérialisme libéral et de l’islamophobie libérale.

Les principales caractéristiques de l’islamophobie libérale sont le rejet de la thèse du « choc des civilisations », la reconnaissance qu’il ya de « bons musulmans » avec qui des relations diplomatiques peuvent être forgées et une volonté concomitante de travailler avec les islamistes modérés. L’islamophobie libérale est peut être d’un point de vue rhétorique plus douce, mais elle se réserve le droit pour les États-Unis de mener une guerre contre le « terrorisme islamique » dans le monde entier, sans aucun respect pour le droit à l’autodétermination des populations des pays qu’elle vise. C’est le « fardeau de l’homme blanc » en habits de brebis.

« La vérité est que ma politique étrangère est en fait un retour à la politique traditionnelle réaliste bipartisane de George Bush père, de John F. Kennedy, et à certains égards, de Ronald Reagan », a dit une fois Obama. Depuis sa prise de fonction, il a adopté et élargi les politiques du deuxième mandat de Bush. Il a déployé 30 000 soldats de plus en Afghanistan, étendu la guerre au Pakistan, essayé d’intimider l’Irak en accordant une prolongation de l’occupation américaine (qui a échoué), mené des attaques de drones et de « Black Ops » au Yémen et en Somalie, et participé à la guerre menée par l’OTAN en Libye.
Sur le plan intérieur, Obama a continué la politique de tortures, d’extraditions exceptionnelles et de poursuites préventives de Bush. Les musulmans américains continuent d’être harcelés et persécutés par l’Etat. Obama a même été plus loin que Bush de plusieurs façons, non seulement en assurant le pouvoir d’exécuter des citoyens américains soupçonnés de liens avec le terrorisme sans même la tenue d’un procès, mais aussi en signant le National Defense Authorization Act (NDAA), qui, entre autres choses, permet aux militaires de détenir indéfiniment les « suspects de terrorisme » qui sont citoyens américains. Son document de 2011 sur la stratégie de « contre-radicalisation » sollicite l’aide de musulmans américains enseignants, « cadres » et membres de la communauté, qui doivent être enrôlés dans un système de renseignement de type Maccarthyste.

Pourtant, l’islamophobie libérale ne vise pas tous les musulmans. Elle reconnaît qu’il ya de « bons musulmans ». Les tas de rapports élogieux sur les musulmans américains qui ont coopéré avec l’Etat en faisant valoir que « nous devons contrer la propagande d’Al-Qaïda selon laquelle les Etats-Unis est en quelque sorte en guerre avec l’islam » et affirmer à la place que l’« islam est une partie de l’Amérique, un pays qui chérit la participation active de tous ses citoyens, indépendamment de leur origine et de leur croyance. Nous vivons ce qu’Al-Qaida rejette violemment : la liberté religieuse et le pluralisme ». Obama a ajouté que « notre riche diversité d’origines et de religions nous rend plus forts ». C’est le modus operandi de l’islamophobie libérale : rejeter vertement le dénigrement de l’islam et ensuite avancer des propositions qui ciblent les musulmans.

Quand le député Peter King a tenu ses audiences de type Maccarthyste en mars 2011 afin de déterminer l’étendue de la « radicalisation musulmane » aux États-Unis, il a été critiqué à juste titre par les libéraux. Toutefois, en août [2011], quand Obama a institutionnalisé ce processus grâce à sa stratégie de « contre-radicalisation », il n’y a pas eu le moindre bruit.

Newsweek Why They hate UsEn fin de compte, la peur du « terrorisme islamique » est fabriquée pour graisser les rouages ​​de l’empire. Les statistiques montrent que les Américains sont plus susceptibles de mourir de la foudre et de morsures de chiens, que d’un acte de terrorisme. Au cours des dix années écoulées depuis le 11 septembre, une étude approfondie a montré que sur les 150 000 meurtres aux Etats-Unis, onze Américains musulmans étaient responsables de la mort de 33 personnes (en plus d’eux-mêmes). Pourtant, cela n’a pas empêché le Roi de démarrer une nouvelle audience sur la « radicalisation » musulmane-américaine en juin 2012.

Se plaignant que ses efforts précédents aient été « diabolisés par les médias politiquement corrects, le racolage des politiciens et des groupes radicaux », le Roi a poussé des cris d’orfraie, affirmant que ses efforts avaient pour but de « protéger l’Amérique contre une attaque terroriste ». Alors que son racisme anti-musulman est tout à fait désagréable, il n’a pas tort quand il affirme qu’il s’agit d’une question « non partisane » et « une préoccupation sérieuse pour la sécurité nationale et les responsables du contre-terrorisme de l’administration Obama ». En effet, le Roi est tout simplement en train de continuer ce qui est une politique bipartisane avec une longue histoire. L’erreur que font les progressistes est de se concentrer sur les islamophobes les plus enragés, tout en donnant à l’islamophobie libérale un laissez-passer. Quelle que soit la forme qu’il prend, le racisme doit être appelé pour ce qu’il est.

Deepa Kumar, le 02 juillet 2012.

Notes

Source : The Nation.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par R.C. pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : manifestation contre l’islamophobie à San Francisco – Crédit photo Molly Riley/UPI.