Il est question de « deux France ».

D’une lutte politique et symbolique entre deux courants de l’histoire qui revendiquent chacun ce mot écrasant.

La France humaniste, révolutionnaire, progressiste, « terre de combats et de révoltes », contre la France réactionnaire, fascisante et raciste.

Bonne France vs Mauvaise France. Peuple de France vs État français. République vs Monarchie. Commune vs Versailles. Front Populaire vs Vichy. Résistance vs Collaboration. Anticolonialisme vs Colonialisme.

Il est question de « paradoxes de l’histoire », révélateurs des contradictions entre ces deux grands courants essentialisés.


Nous n’y croyons pas.

Il n’y a pas une France.

Il n’y a pas deux France.

Il n’y a pas de France.


Il y a juste du vent.

Et du vent qui veut prendre des airs de grandeur.
Akimbo HDGrandeur. Le concept qui réunit les « deux France ». Grandeur de la Révolution française, grandeur de l’Empire français. Qui assureraient toutes deux à « la France » un ascendant sur le reste du monde. Car les « deux France » sont pareillement orgueilleuses et donneuses de leçon. Elles prétendent apprendre au monde la révolte et le maintien de l’ordre, les droits de l’homme et la contre-insurrection, l’instruction publique et l’extraction des matières premières, la démocratie parlementaire et la république bananière.

Grandeur de la Libération. 8 mai 1945. France : capitulation, victoire, liesse. Algérie : bombardiers, milices, massacres. Quel paradoxe ? Quelle lutte entre deux courants de « la France » ? Ce sont les mêmes qui fêtent et qui tirent. Les « résistants » impliqués dans l’OAS seront parfaitement cohérents : c’est toujours au nom de « la France » qu’ils s’engageront. Au nom de « la France », condamnée comme par vice à remâcher le vomi de Hitler.

Grandeur de la République. La troisième, qui fournit à Vichy son administration, ses camps, son langage racial : cadres semblables, volonté en plus. Les quatrième et cinquième, qui puisent dans Vichy recensement, fichages, rafles, expulsions : techniques semblables, technologies en plus. Nous ne faisons aucun amalgame : leurs pratiques sont un amalgame. Ce sont les mêmes qui trient, les mêmes qu’on vire.

Grandeur de l’Universel. La patrie et sa capitale « portées vers l’universel », qui « offrent au monde » leurs lumières et leurs grilles de lecture civilisationnelles crucifiant les éternels attardés. Grandeur de cet universalisme français, dont la spécificité est le racisme. Grandeur du racisme français, dont la forme spécifique est l’universel. Grandeur de leur rencontre, pour propager main dans la main l’État-nation, toujours tendanciellement génocidaire.


De part et d’autre de la fausse ligne de front qui sépare les prétendues « deux France » existent quelques « idées de la France » différentes et quelques désaccords sur le chemin parcouru. Mais s’affirme la même croyance en une nécessité : « la France » devait se faire, et « la France » doit persévérer. Ces « deux France » s’agitent sur le même terrain, palabrent dans les même débats, rendent hommage à la même structure. Elles acceptent le même espace et les mêmes chronologies. Elles mettent pareillement en scène les conflits de leurs pseudo-paradoxes. Dans ce cadre, la « bonne France » sera toujours là pour rattraper la « mauvaise France ».

Il n’y a donc pas de paradoxes ni de luttes entre courants contraires dans « l’histoire de France ». Il n’y a que des volontés de sauver le concept de France.

Il n’y a pas de France. Il n’y a qu’une multiplicité de lignes brisées, dispersées, qui s’accumulent, font émerger des événements, imposent des conflits, chuchotent des amours et des haines, disposent des nous et des eux irréconciliables. Et dans les creux, des failles à habiter, des chronologies à s’approprier, des espaces à occuper. Des tensions où se glisser pour rejouer les lieux et les temps et les faire se percuter, bien au-delà des barèmes et des mesures du centre :

Les Vietnamiens crament les cartes coloniales et clament que la chronologie pseudo-libératrice française n’est pas la leur. L’ARB fait péter le château de Versailles. Des tirailleurs sénégalais passent au Vietminh. Des juifs fabriquent faux-papiers et bombes du FLN. Les rues des manifestations pour Gaza deviennent des lieux de prière. Des Basques visitent des camps de réfugiés palestiniens transformés en camps militaires. Les quartiers populaires célèbrent les fêtes nationales à coups de voitures brûlées.


« La France » est ce fourre-tout opportuniste qui cherche à réduire par tous les moyens ces lignes de failles, ces cartographies et ces chronologies télescopées, au nom de la fiction d’ensemble et d’unité.

« La France » est cette construction policière qui tente de contrôler, d’organiser et de neutraliser toutes les formes d’identification qui menacent de la saper.

« La France », nous ne lui reconnaissons pas d’existence autre que celle d’un État, une police, des frontières. Nous ne voyons pas l’intérêt qu’il y aurait à s’en réclamer.


Anticolonialistes, résistants, communistes, étaient taxés d’antifrançais.

Ils s’en défendaient.

Ils auraient dû s’en honorer.


Nous sommes des traîtres.

Biographie

Réalisé par le collectif Ancrages, « Leur laisser la France » est composé d’un disque de 11 titres et d’un livre de 128 pages. Entrecoupé de récits à la première personne et d’illustrations qui lui font écho, le texte, issu d’une écriture collective, tente de démêler ce que peut signifier « la France » et ce que veut dire être un « Français » – ou ne pas l’être

Leur laisser la France

Editions Syllepse
Parution : septembre 2012
130 pages + CD 11 titres
Format : 150 x 210
Prix : 15 euros