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J’ai un problème avec Black Panther

Russell Rickford 24 février 2018
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De mémoire récente, Black Panther est devenu un phénomène culturel comparable avec aucun autre. Un public enthousiaste a presque divinisé cette grosse production, remake d’une bande dessinée sur un super-héros de la mythique nation africaine de Wakanda.

Regarder le film s’est avéré particulièrement cathartique pour celles et ceux qui étouffent sous le poids de la politique raciale étatsunienne. Entre l’avancée des nationalistes blancs et les agences gouvernementales qui semblent conspirer pour exacerber les souffrances des personnes racisées [people of color], le spectacle de flamboyance ébène de Black Panther offre plus que du divertissement ; c’est une fontaine de thé sucré dans un désert brûlant.

Compte tenu de la pénurie d’icônes noires affirmées dans les médias grand public, la volonté de porter aux nues le film est compréhensible. Mais Black Panther est plus qu’une célébration de la dignité et de la sophistication noires. C’est aussi un discours sur la liberté, un paysage de rêve qui s’inspire des traditions noires pour imaginer et chercher à construire des sociétés idéales hors de portée de la suprématie blanche.

Black Panther exige un examen critique parce que les visions utopiques sont inévitablement politiques ; elles font partie des outils avec lesquels les personnes opprimées tentent d’inventer un futur qui soit juste. Malheureusement, quiconque est attaché à une vision étendue de la libération panafricaine – conçue pour libérer les populations africaines et afro-descendantes à travers le monde – doit considérer Black Panther comme un film contre-révolutionnaire.

Cette affirmation peut sembler injuste, voire blasphématoire, aux fans du film. Après tout, Black Panther dispose d’un casting majestueux et complexe de personnages noirs. (Dans une société obsédée par le teint clair, il est à noter que le film fournit un somptueux défilé de peaux d’ébène luisantes).

Wakanda est par ailleurs un modèle d’autodétermination noire. Bénie par des réserves inépuisables d’un merveilleux minerai connu sous le nom de vibranium, la nation a prospéré pendant des générations, échappant à la colonisation et à d’autres influences corruptrices tout en étant protégée par un dôme magique qui dissimule le royaume au monde extérieur.

Wakanda est technologiquement avancé et peuplé de citoyens fiers et loyaux, y compris un régiment de formidables femmes guerrières.

Le problème, d’un point de vue progressiste, réside dans le nationalisme conservateur de Wakanda. Les dirigeant-es de l’Etat rejettent les propositions d’utiliser leur puissance technologique pour donner du pouvoir à d’autres populations noires à travers le continent africain et dans le monde. Les dirigeant-es wakandais-es maintiennent un strict isolationnisme, envoyant des agents secrets dans des missions occasionnelles et bienveillantes dans des pays étrangers, mais évitant tout programme significatif de solidarité internationale.

C’est une politique incroyablement bornée. Car dans le film, comme dans la vraie vie, ces Noir-es qui n’ont pas la chance de posséder une source d’énergie fantastique endurent des siècles d’esclavage, de colonialisme, d’impérialisme et de soumission. Elles et ils sont systématiquement sous-développé-es et brutalisé-es, alors même que leur travail enrichit leurs oppresseurs. Pourtant, pendant ce temps, les habitant-es de Wakanda restent à l’écart, entouré-es de luxe et de confort dans ce qui équivaut à une énorme communauté fermée. En d’autres termes, elles et ils se comportent comme n’importe quelle autre élite capitaliste moderne.

Dans le film, le personnage le plus mécontent de l’insularité de Wakanda est Killmonger, le fils afro-américain d’un expatrié de Wakanda assassiné. Élevé dans un quartier difficile d’Oakland en Californie, Killmonger est une âme sombre, un enfant troublé de la diaspora qui s’est juré de retourner au pays de ses ancêtres, de s’emparer du pouvoir et de distribuer les incomparables armes militaires de Wakanda aux Noir-es opprimé-es du monde entier.

En bref, Killmonger est un révolutionnaire. Le fait qu’il soit présenté comme sociopathe est l’un des aspects les plus problématiques du film.

Sur un plan superficiel, Killmonger sert de faire-valoir au principal protagoniste de Black Panther. En tant que dispositif politique, il joue cependant un rôle bien plus important, car son personnage est là pour discréditer l’internationalisme radical. En fait, Killmonger est le mécanisme à travers lequel Black Panther reproduit quantité de stéréotypes problématiques.

Premier trope : l’Afrique et l’étrangement afro-américaine

Killmonger incarne le vieil adage « vous ne pouvez plus rentrer chez vous ». Sa quête pour « retourner » sur la terre de ses ancêtres (un endroit qu’il n’a jamais connu) est décrite comme tragique et inaccessible. Pourtant, il y a une riche histoire derrière cet élan migratoire.

Pendant des siècles, les Afro-Américains et d’autres membres de la diaspora africaine ont cherché un « rapatriement » vers la terre mère. Cette aspiration à la réunification et à la restauration des liens de parenté est une conséquence de l’expérience historique de la dispersion. Dépossédées et exploitées dans le monde entier, des générations de Noir-es ont rêvé d’une terre où elles et ils pourraient trouver sécurité, prospérité et pouvoir. Souvent, elles et ils se sont tourné-es vers l’Afrique pour une telle refondation.

Cependant, après la Seconde Guerre mondiale l’establishment étatsunien de la guerre froide a cherché à discréditer toute forme d’internationalisme noir à la base. Les décideurs soutenaient que « le Nègre » était exclusivement étatsunien, que les Afro-Américains et les Africains étaient des étrangers, et que le panafricanisme était un fantasme futile et dangereux.

Mais les Afro-Américains n’ont jamais abandonné leur effort de retisser les liens avec l’Afrique. L’objectif a inspiré des initiatives souvent symboliques dans les années 1960 et 1970, notamment l’adoption de tenues traditionnelles, de coiffures et de noms africains. Pourtant, ces mesures symboliques ont aussi contribué à raviver une conscience révolutionnaire, une conviction que le processus de décolonisation pourrait déloger l’impérialisme occidental et libérer non seulement les Africains, mais aussi les Afro-Américains et d’autres peuples assujettis.

Ce n’était pas seulement un idéal noir. Ce fut le principe directeur du Mouvement des non-alignés, une lutte pour l’autonomie et le pouvoir du Tiers Monde entérinée par la conférence « Afro-Asiatique » de Bandung en Indonésie, en 1955. Les héritiers spirituels de Bandung, dont Malcolm X, rejetèrent l’auto-proclamation des Etats-Unis comme « leaders du monde libre ». Ils considéraient les États-Unis comme un empire violent et insistaient sur le fait que « les nations non-blanches » devaient acquérir le pouvoir – militaire et pas seulement – pour résister à l’agression étatsunienne.

Killmonger, semble-t-il, est un petit-fils fictif de Bandung, bien qu’il n’ait clairement pas réussi à comprendre l’accent mis par le mouvement sur la paix et les droits humains comme alternatives à l’expansionnisme. Cependant, la structure réelle du pouvoir étatsunien craint toujours toute alliance mondiale qui pourrait représenter un contre-pouvoir idéologique pour l’hégémonie étatsunienne. Killmonger est donc décrit comme dérangé et son complot pour armer ceux que Frantz Fanon appelait « les damnés de la terre » est conçu comme une amère croisade pour la vengeance plutôt que comme une réponse rationnelle aux horreurs de la suprématie blanche et de l’impérialisme.

De cette façon, les défenseurs de l’empire sont capables de déformer le projet historique de la gauche du Tiers Monde tout en assimilant au terrorisme toute vision de la mondialisation non gérée par le capitalisme étatsunien et ses alliés.

Deuxième trope : la pathologie afro-américaine

Décrire Killmonger comme dément ne dénigre pas seulement le radicalisme. Cela recycle également les thèmes racistes de la corruption et de l’immoralité noires. Ironiquement, cet aspect de Black Panther a été largement ignoré au milieu de cet engouement autour des représentations favorables que le film fait de la négritude [blackness]. En vérité, les représentations flatteuses sont inégales. Black Panther oppose la vertu africaine au vice afro-américain.

La juxtaposition est pernicieuse. Car les affirmations sur la dégénérescence noire accompagnent souvent des histoires de déclin culturel, y compris l’idée que le traumatisme de l’esclavage ou de la vie urbaine a définitivement endommagé les Afro-Américains. Comme l’a montré l’historien Daryl Scott, ces mythes ont longtemps provoqué le mépris et la pitié pour l’Amérique noire. Ce qu’ils n’ont jamais fait, c’est honorer la résilience qui ont permis aux Noir-es de survivre aux cauchemars du Nouveau Monde.

Replié sur lui-même et provincial, Wakanda manque d’un héritage révolutionnaire qui pourrait aider à façonner ses institutions sociales ou ses relations extérieures. En revanche, Oakland a un héritage de lutte radicale enrichi par l’esprit incoercible des Afro-Américains.

Troisième trope : le sauveur blanc

Si Black Panther recycle une image laide des Afro-Américains, le film ressert également le cliché du sauveur blanc. Dans un retournement de situation particulièrement grotesque (alerte spoiler), le rôle est endossé par un agent de la CIA qui est amené à Wakanda pour un traitement médical, finit par aider le royaume à vaincre Killmonger. Les ironies ici sont légion. Il est difficile d’imaginer plus grand ennemi des masses africaines que la CIA, l’agence qui a aidé à assassiner ou à renverser certaines des lumières les plus scintillantes du continent, de Patrice Lumumba au Congo à Nelson Mandela en Afrique du Sud.

Considérer les Etats-Unis comme gardiens des intérêts africains masque le conglomérat des forces occidentales, qui va des banques internationales aux sociétés multinationales, qui ont continué à dépouiller la richesse de l’Afrique longtemps après la fin officielle du colonialisme. Cela masque également la manière stupéfiante avec laquelle le militarisme étatsunien a pénétré le continent au nom de l’infinie « guerre contre le terrorisme ».

Si les habitant-es de Wakanda avaient lu le théoricien martiniquais Aimé Césaire, ils pourraient reconnaître l’impérialisme étatsunien comme « la seule domination dont on ne se remet jamais ». Au lieu de cela, les dernières scènes de Black Panther suggèrent qu’une collaboration plus étroite entre le royaume et la superpuissance mondiale est à venir.

Black Panther contient d’autres éléments problématiques. Il est par exemple curieux qu’une société aussi avancée que Wakanda n’ait pas renoncé au gouvernement monarchique. (Peut-être que les créateurs du film partagent avec les monarques la conception romantique de l’afrocentrisme).

Cependant, le désaveu de l’internationalisme radical est peut-être le plus grand défaut du film. En caricaturant la philosophie, Black Panther répudie la conscience internationale qui demeure essentielle pour combattre la guerre, la domination et l’exploitation en Afrique, en Amérique et au-delà.

La solidarité ne signifie pas l’unanimité. Stéréotypes et suspicion continuent de teinter de nombreux rapports entre l’Afrique et sa diaspora. Pourtant, la réciprocité basée sur des principes partagés peut l’emporter sur l’aliénation et le paternalisme condescendant qui pousse Wakanda, à la fin du film, à proposer la création d’un centre social à Oakland.

Black Panther a attiré notre attention. Mais le film ne peut pas restreindre notre imagination. Nous devons transcender les limites conceptuelles du film, restaurer une politique qui valorise toute les vies noires en exigeant en même temps le salut des opprimé-es dans le monde.

Source : Africa is a Country.
Traduit de l’anglais par RC et LQ pour EE.

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15 Commentaires

  1. Nom 24 février 2018

    L’auteur de cet article -à l’image de nombreux spectateurs- a manifestement raté la fin du film, visible sous forme d’épilogue au beau milieu du générique de fin…
    Dans cet épilogue, il est question d’unifier le Wakanda et ses richesses avec le reste du monde, dans un bel élan d’humanisme professé par T’Challa en pleine assemblée de l’ONU…

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  2. Olivier Roux 24 février 2018

    Analyse impeccable. Mais si le scénariste avait écrit le film que vous appelez de vos voeux, il aurait été probablement débarqué…
    PS: cf commentaire precedent: Attention ! c’est la spécialité de Marvel çà…Il faut rester au moins jusqu’à la moitié du générique de fin pour être sur que l’on ne rate rien

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  3. Yvi 25 février 2018

    Excellent article; celui-ci rejoint mon point de vue et j’en approuve chaque lettres. A la fin ,il ne se dirige pas vers l’union africaine non; il ne va pas vers un pays voisin avec son vaisseau non ; il ouvre son pays à l’impérialisme étasunien malgré la misère que celui a amené à ses voisins. Ce film n’est pas ce qu’il veut nous faire croire, ce film est une fumisterie.

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    1. Daggy 26 février 2018

      Ouais c’est la mon plus grand probleme Avec BlackPanther.
      d’autre en plus ils ont servi de l’aide de l’ennemi pour Vaincre un frère..Ensuite il on livré toute leur richesse a l’envahisseur Blanc..!
      L’occident ne saurait traité d’egal a Egal Avec aucune Nation Noire..S’il est prospère il le pillerait.

  4. Neeya 26 février 2018

    On dirait qu’on a pas vu le mm film. La sensation qu’au contraire, la dignité de KillMonger a été respectée et qu’il n’est pas apparu comme un dément ou un psychopathe inaudible mais qu’il est venu bousculer Wakanda, et il y a réussi, il est aussi 1 héros du film. La Démocratie est une obsession occidentale, clairement. Obsession qui cause les pires problèmes de l’Afrique et du Proche-Orient.

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    1. Neeya 26 février 2018

      Ce ne sont pas les traumas de l’esclavage qui pourraient être la cause de la différence entre africain et afroaméricain mais plutôt l’éducation et les valeurs occidentales opposées à la sagesse africaine. D’ailleurs, KillMonger meure en disant une pensée très connue dans les Antilles qui combattent l’esclavage « Vivre libre ou Mourir ». Le film met à mal l’idée de protectionnisme comme fin en soi.

    2. Daggy 26 février 2018

      La pensé qu’evoque KillMonger en Mourant
      *Vivons libre,ou mourrons tous pour la liberté*
      a eté Evoquer par un de mes Ancêtres lors de la guerre qui devrait mettre fin a l’emprise française sur Haiti.. Jean-Jacques Dessalines…Que l’occident(La france) peint coe le plus grand Criminel que le monde ait pu connaitre..!

  5. Bertrabd VOLNY 26 février 2018

    Et si ce film pouvait être , cinq minute, juste un film Marvel, tiré d’une vieille bande dessinée dont personne ne se souciait jusqu’à peu !!

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  6. Daggy 26 février 2018

    En fait si je me fie a l’idée que porte a croire l’article et son Auteur,
    j’en deduis que Wakanda est Une Chêne Au grand Milieu d’un Desert..!L’afrique(Noir) est un desert Brulant,et Wakanda est une chêne au milieu de ce desert dont le proprietaire ne veut pas partager l’ombre avec les autre mourant dans ce desert..!
    L’article nous porte a croire que Wakanda a des Chefs Egoïste..Refermé.

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  7. Deo 26 février 2018

    Très bonne analyse ! Mais permettons à l’auteur de nous faire rêver avant tout. c’est déjà un premier pas dans un environnement hostile pour la communauté Africaine et Afro-descendante. Bravo pour Black Panther ! Greeting to all !

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  8. Akab 27 février 2018

    Pas faux. J’adhère. Les Incohérences ont été relevées avec Justesse.
    Mais N’oublions pas non plus qu’il s’agit d’une BD.

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  9. moi 1 mars 2018

    ecriture inclusive, donc j’ai arrêté de lire, ça avait l’air bien pourtant (c’est pas une critique c’est juste que ceux qui ont appris à lire avec je-ne-sais-plus quelle méthode abandonnent quand il faut déchiffrer chaque phrase)

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  10. amine 3 mars 2018

    Bon mais est ce que l’auteur n’a ne serait que lu une seule parution des comics??

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  11. troll 4 mars 2018

    J’ai un problème avec les blancs.

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  12. diviani 1 avril 2018

    Bravo, je suis tellement contente de tomber enfin sur un article avec une vraie distance critique – continuer à écrire et rester ! Je suis arrivée aux mêmes conclusions en dépassant le coté « cadeau » du film.

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