Joseph Massad : l’antisionisme, est-ce vraiment de l’antisémitisme ?

Les sionistes sont sincères quand ils accusent les antisionistes d’être antisémites.

Cela est particulièrement le cas lorsque les sionistes assimilent l’idée d’antisionisme et celle d’antisémitisme. Si le monde, représenté par l’Assemblée générale des Nations unies, a estimé en 1975 que « le sionisme est du racisme », les sionistes et leurs amis insistent sur le fait que le contraire est vrai : l’antisionisme est du racisme. Comment expliquer cela ?

Considérant qu’il est vrai que les sionistes et l’Etat d’Israël utilisent toujours l’accusation d’antisémitisme à des fins de propagande pour protéger Israël de toute critique et de toute condamnation, ils sont sincères dans leur appréhension des critiques d’Israël comme étant antisémites.

Il en est ainsi parce qu’ils soutiennent que le sionisme est un « trait juif », que c’est une part constitutive de chaque juif. Ils insistent sur le fait que la quête du « retour » à la Palestine, à « Sion », est quelque chose que partagent et qu’ont partagé tous les juifs à travers les âges.

Ce que cela signifie c’est que le sionisme est en fait dépeint comme un élément clé de la judéité, sinon du judaïsme lui-même.

Sur la base de cette construction idéologique, c’est un acte sincère de conclure que ceux qui s’opposent au sionisme doivent nécessairement être antisémites.

En fait, cette affirmation est la seule chose que le sionisme et Israël ont été en mesure de fournir pour définir ce qui constitue un juif.

La lutte pour définir qui est légalement « juif » en Israël existe depuis la fondation de la colonie de peuplement ; il n’y a aucune solution en vue. Pourtant, la seule chose sur laquelle tous les sionistes sont d’accord est que le sionisme est une partie de ce qui constitue la judéité, en particulier dans le cas de ceux dont on dit qu’ils veulent résister à leur identité juive en résistant au sionisme.

C’est dans cette veine que ces juifs qui résistent au sionisme sont étiquetés comme ayant la « haine de soi », comme s’ils détestaient la part sioniste de leur judéité.

Logique circulaire

Suivant cette logique, coloniser la Palestine, chasser les Palestiniens pour faire place nette aux colons juifs, promulguer des lois pour garantir la nature raciste de la colonie juive, envahir les territoires voisins, bombarder et tuer des milliers de civils, instaurer un système d’apartheid, tout cela est présenté par le sionisme comme des actes « juifs », ce qui signifie que s’y opposer constitue clairement de l’antisémitisme.

Les sionistes rechignent lorsque les Palestiniens répondent avec insistance que les crimes israéliens ne sont pas des crimes juifs, mais pas à l’affirmation des Palestiniens selon laquelle ils ne sont pas racistes, mais anticolonialistes. Au contraire, les sionistes opposent à l’échec des Palestiniens à comprendre que ne pas considérer les actes israéliens comme des actes « juifs » est ce qui rend les Palestiniens antisémites aux yeux des sionistes.

Ce que cela signifie, c’est que lorsque la plupart des Palestiniens condamne Israël et non les juifs, ils sont jugés antisémites, et lorsque certains d’entre eux épousent la ligne sioniste et condamnent Israël comme un véritable représentant de la judéité, ils sont également condamnés comme antisémites.

Il n’y a manifestement aucun moyen de sortir de cette logique sioniste ; quelles que soient les réactions des Palestiniens et de leurs partisans envers le sionisme et ses crimes – à part les approuver – ces réactions sont condamnées comme étant antisémites.

Cet axiome sioniste n’est pas la même que la représentation dans le film Annie Hall de Woody Allen du protagoniste Alvy Singer (interprété par Allen), qui pense que tout le monde le voit et lui adresse la parole en tant que juif (et que quand les gentilés le regardent, ils le voient en habit hassidique). Et ce n’est pas non plus une variation d’un épisode de la série Seinfeld à propos de l’oncle juif paranoïaque de Jerry, Leo, qui pense tout le monde est un antisémite. C’est tout autre chose.

Contrairement à l’Alvy Singer de Woody Allen ou à l’oncle Leo de Seinfeld, la plupart des critiques et des ennemis d’Israël s’opposent en réalité à Israël à cause de ses crimes – passés et en cours – et ils le font avec passion. La réaction d’Israël et du sionisme n’est donc ni pathologique ou paranoïaque, mais une évaluation objective de la réalité. La question est : les gens adhèrent-ils à l’affirmation selon laquelle le sionisme fait partie de l’identité juive de tous les juifs ?

Juste après l’attaque d’une superette casher à Paris, un politicien israélien, Yair Lapid, s’est dit sans réserve en accord avec cette logique, selon laquelle « la communauté juive européenne doit comprendre qu’il n’y a qu’un seul endroit pour les juifs, c’est l’Etat d’Israël ».

Comme l’a montré Ali Abunimah dans la foulée, si des politiciens français avaient prononcé ces mots, ils seraient immédiatement condamnés comme étant antisémites. Mais lorsqu’ils sont prononcés par un homme politique israélien, ces mots signifient juste que le sionisme équivaut à la judéité.

Pour les Palestiniens qui vivent et endurent la réalité du sionisme comme colonialisme, racisme, et oppression, la logique sioniste est similaire à celle des chrétiens antisémites affirmant que leurs sentiments et actes de haine envers les juifs sont constitutifs de ce qu’est être chrétien, et que s’opposer à ce trait chrétien n’est rien d’autre que de l’antichristianisme, de la haine envers tous les chrétiens.

Ou cela pourrait être comparé de manière plus pertinente aux Conquistadores espagnols prétendant qu’il n’y avait pas d’autre choix que de tuer les Amérindiens païens qui refusaient de se convertir au christianisme, depuis que la conversion des païens était posée comme faisant partie de leur profonde « christianité ».

Toute tentative de condamner de telles actions serait alors considérée comme raciste.

Dans cette perspective, la résistance amérindienne au colonialisme espagnol n’était rien d’autre que du racisme antichrétien et antiespagnol. Par conséquent, cette résistance n’a pas été tolérée par les Conquistadores, tout comme les sionistes refusent de tolérer la résistance palestinienne à leur projet colonial, dont ils insistent sur le fait que c’est du pur antisémitisme.

La puissance du non-sens

Les Arabes et les Palestiniens ne doivent pas être convaincus de cela, vu que la plupart d’entre eux comprend parfaitement la logique sioniste. C’est l’opinion publique occidentale qui est soumise à ces acrobaties idéologiques, et souvent ne parvient pas à voir à travers eux.

C’est l’acceptation de ces absurdités en Europe et dans ses extensions coloniales, que la plupart des Arabes et des Palestiniens trouve intolérable. Que tout intellectuel sérieux occidental, que tout savant, expert, puisse jongler avec ces revendications sionistes – comme beaucoup le font souvent – épuiserait même la patience de Job.

C’est dans cet esprit qu’Israël, les Etats-Unis, et tous les membres de l’Union européenne, ont demandé une réunion de l’ONU le 22 janvier 2015 pour discuter de la « croissance de l’antisémitisme » dans le monde entier, ce qui bien sûr comprend principalement l’hostilité envers Israël et son projet colonial.

L’ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies a déclaré que « nous avons beaucoup de travail pour faire entrer cette question d’actualité dans les livres d’histoire ». Alors que la plupart des Arabes et des Palestiniens comprend pourquoi les politiciens étatsuniens et européens répètent ce non-sens, ce qui les stupéfait constamment c’est la pauvreté du discours parmi les intellectuels occidentaux et le grand public.

Notes

Source : The New Arab.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.